Je lis dans un article Wikipédia intitulé « Annonce de la venue de Mahomet » (consulté le 25/10/2009) :
Selon Ahmed Deedat, Rahmatullah al Hindi, le Pr Hamidullah et d’autres savants du monde musulman Mahomet serait de la sorte l’autre Moïse annoncé dans le Deutéronome.
- 18:15 L’Éternel, ton Dieu, te suscitera du milieu de toi, d’entre tes frères, un prophète comme moi : vous l’écouterez !
- 18:18 Je leur susciterai du milieu de leurs frères un prophète comme toi, je mettrai mes paroles dans sa bouche, et il leur dira tout ce que je lui commanderai.
[…]
D’entre tes frères signifierait selon ces savants musulmans des descendants d’Ismaël, le frère d’Isaac – les exégètes musulmans affirmant que si ce prophète devait venir d’Israël, il aurait été dit : “du milieu d’Israël”.
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Examinons si cette dernière affirmation est défendable.
1. La place d’Ismaël et des Ismaélites dans la Bible
Tout d’abord, il faut simplement signaler que, dans l’Ancien Testament, le rôle d’Ismaël et des Ismaélites est extrêmement limité. Non seulement leur rôle est limité, mais tout à fait secondaire. Ismaël ne parle jamais, il n’est à l’initiative d’aucune action (sauf en Gn 25.9, où il enterre son père avec Isaac, et en Gn 25.19, où il est dit qu’il meurt). Dans les récits narratifs où il apparaît, il n’est qu’un enfant qui subit passivement l’évolution des circonstances et des situations. D’un Ismaël adulte, nous ne savons rien, si ce n’est par quelques brèves mentions dans les listes généalogiques et le fait anecdotique qu’Ésaü épousa l’une de ses filles (Gn 28.9). Ismaël n’est mentionné que 20 fois dans toute la Bible, plus particulièrement dans les chapitres 16, 17 et 25 de la Genèse (contre environ 112 fois pour Isaac, dont 80 dans la Genèse). Quant aux Ismaélites, ils ne sont mentionnés que huit fois dans toute la Bible, principalement dans l’histoire de Joseph (Gn 37 et 39.1). Le seul rôle qu’ils jouent est lui aussi très secondaire (ils ne disent rien) : c’est en effet chez eux que sera vendu Joseph. Les quatre autres occurrences ne sont que des allusions (p. ex. Jg 8.24 ; 1Ch 2.17).
Au regard de ces informations, je me demande ce que viendraient faire les Ismaélites dans le livre du Deutéronome, soi-disant désignés par une expression aussi vague que « d’entre tes frères » (vague, s’il faut y voir les Ismaélites). Pourquoi les Ismaélites auraient-ils soudainement pris une telle importance, alors qu’ils n’en avaient aucune jusqu’alors ? Pourquoi donc le narrateur n’a-t-il pas précisé que cette référence totalement insolite du Deutéronome désigne les Ismaélites ? De plus, qu’est-ce que les Ismaélites ont à voir avec l’histoire d’Israël ? Le Deutéronome fait d’abondants rappels de cette histoire, notamment des deux événements centraux et fondateurs que sont la sortie d’Égypte et le don de la Loi à l’Horeb-Sinaï. Quel rapport avec les Ismaélites ? Aucun. Ces derniers sont totalement étrangers à ces événements, tout comme ils sont étrangers aux lois et aux préceptes que Dieu donne aux israélites, tout comme ils ne sont pas concernés par le pays que Dieu a promis de donner à Israël. Autrement dit, les Ismaélites ne sont concernés ni par le passé ni par le présent ni par le futur d’Israël. Comment dans ce cas prétendre que le prophète que Dieu suscitera sera un Ismaélite ? C’est difficile à concevoir.
Ce constat montre que ces savants musulmans – comme dans les milieux chrétiens fondamentalistes –, ont tendance à traiter les Écritures comme une « réserve » de versets où il suffit de puiser pour alimenter leur argumentation. Ils ne tiennent pas compte des textes dans leur ensemble ni de ce qu’ils racontent tel qu’ils le racontent. D’après leur interprétation, le texte biblique devient ésotérique, codé. Ce qu’on y trouve n’a plus rien à voir avec les contextes littéraire, narratif et théologique de la Bible. De cette façon, la valeur et l’utilité de la Tora se limitent malheureusement à l’unique mot susceptible d’annoncer Mahomet, non dans son étude et son entière exploration. C’est selon cette même logique que des apologistes musulmans interprètent le Paraclet de l’évangile de Jean comme une annonce de la venue de Mahomet par Jésus. Il n’est pas nécessaire d’entrer dans des débats philologiques pour se rendre compte qu’une telle attente est non seulement étrangère à tous les récits du Nouveau Testament, y compris Jean, mais également contraire au rôle décisif et à la place exclusive donnés à Jésus reconnu comme Christ, Seigneur et Sauveur.
2. « d’entre tes frères » peut-il désigner autre chose qu’Israël ?
Pour le savoir, je doit déterminer à qui se rapportent les deux expressions que l’on trouve dans les versets 15 et 18 : (15 :) « du milieu de toi », « d’entre tes frères » et (18 :) « du milieu de leurs frères » (dans ce dernier, Dieu s’adresse à Moïse en parlant d’Israël ; il s’agit d’une fusion des deux premières expressions).
a) « du milieu de toi »
À qui donc s’adresse Moïse dans le livre du Deutéronome ? La réponse est claire dès le départ :
Dt 1.1 : Voici les paroles que Moïse adressa à tout Israël, au-delà du Jourdain, au désert…
On peut encore citer, parmi beaucoup d’autres références :
Dt 4.1 : Et maintenant, Israël, écoute les lois et les coutumes que je vous apprends moi-même à mettre en pratique :…
Ceci étant fait, il est clair que dans « du milieu de toi », le pronom personnel désigne Israël. Est-ce que Israël comprend aussi les Ismaélites ? Rien dans la Bible ne permet de l’affirmer. Bien au contraire, les descendants d’Ismaël forment leur propre peuple et nation : Pour Ismaël, je t’exauce. Vois, je le bénis, je le rends fécond, prolifique à l’extrême ; il engendrera douze princes et je ferai sortir de lui une grande nation (Gn 17.20).
b) « d’entre tes frères »
- Ismaël était-il le frère d’Isaac ? Oui, certainement. Tout comme Ésaü était le frère de Jacob, chacun représentant pourtant un peuple différent (Gn 25.23). La plupart des peuples et des nations qui apparaissent dans la Bible (qu’ils soient amis ou ennemis) sont référés à des ancêtres communs (voir les généalogies). Il n’est pas pour autant légitime de projeter les relations familiales des ancêtres sur celles de leurs descendants. La plupart du temps, elles n’ont rien à voir les unes avec les autres (sauf p. ex. les Édomites, fils d’Ésaü, frère de Jacob/Israël : Nb 20.14s ; Dt 2.4 ; 23.7 ; voir Annexe). C’est parce qu’il y a une coupure entre la réalité des peuples observés et la mise en récit mythique de leurs origines, que ce soit en Adam, patriarche de l’humanité, Noé, Terah ou Abraham. La généalogie n’est qu’un genre littéraire commode utilisé par les anciens pour maîtriser le temps et l’espace, créer des liens entre les peuples, les lieux et les époques (voir p. ex. la « table des nations » en Genèse 10 !).
- Dans la Bible, les Israélites considéraient-ils les Ismaélites comme leurs frères ? Cela n’apparaît nulle part (j’apporte une nuance dans l’Annexe 2). Le déduire de la fraternité entre Isaac et Ismaël est pour le moins forcé. Par ailleurs, Israël doit son nom à Jacob et non à Isaac. Ésaü, frère de Jacob, est un meilleur postulant au titre de « frère » que ne l’est Ismaël. Compte tenu de la remarque précédente, le raisonnement de ces savants musulmans est purement spéculatif et ne reçoit aucun appui dans les textes bibliques. Il consiste à dire que : Isaac et Ismaël sont frères, donc les Israélites et les Ismaélites sont frères, donc « d’entre tes frères » ne désigne pas Israël mais les descendants d’Ismaël. Cependant, les récits bibliques ne reflètent pas ce genre de raisonnement syllogistique. C’est ce que je suis en train de montrer.
- L’expression « d’entre tes frères » apparaît également en Dt 17.15, où on peut lire (Moïse s’adresse à Israël) : …tu pourras placer un roi à ta tête, celui que le SEIGNEUR, ton Dieu, choisira ; tu placeras à ta tête un roi d’entre tes frères ; tu ne pourras pas avoir à ta tête un étranger qui ne soit pas ton frère. Il apparaît clairement que cette même expression ne peut se rapporter qu’à Israël. De plus, un roi qui ne serait pas israélite est considéré comme étranger. La remarque suivante va confirmer qu’il n’est pas possible de prêter aux Ismaélites la « fraternité » que supposent certains savants musulmans en Dt 18.15,18.
- Dans le 1er livre de Samuel, ce qui est dit dans le passage sus-cité du Deutéronome à propos du roi (le passage entier est 17.14-20) se concrétise en la personne de Saül (1S 10.17-24). On peut dès lors se rendre compte de ce que signifie exactement l’expression « d’entre tes frères » : 17 Samuel convoqua le peuple auprès du SEIGNEUR à Miçpa. 18 Il dit aux fils d’Israël : « Ainsi parle le SEIGNEUR, le Dieu d’Israël : C’est moi qui ai fait monter Israël d’Égypte et qui vous ai délivrés de la main de l’Égypte et de tous les royaumes qui vous opprimaient. 19 Et vous, aujourd’hui, vous avez rejeté votre Dieu, lui qui vous secourt dans tous vos malheurs et toutes vos détresses, et vous lui avez dit : “Tu nous donneras un roi”. Maintenant donc, présentez-vous devant le SEIGNEUR, par tribus et par clans. » 20 Samuel fit approcher toutes les tribus d’Israël : la tribu de Benjamin fut désignée. 21 Il fit approcher la tribu de Benjamin par clans : le clan de Matri fut désigné. Puis Saül, fils de Qish, fut désigné. On le chercha sans le trouver. 22 On demanda encore au SEIGNEUR : « Quelqu’un d’autre est-il venu ici ? » Le SEIGNEUR dit : « Le voici, caché près des bagages. » 23 On courut l’y chercher, et il se présenta au milieu du peuple : il dépassait tout le peuple de la tête et des épaules. 24 Samuel dit à tout le peuple : « Avez-vous vu celui qu’a choisi le SEIGNEUR ? Il n’a pas son pareil dans tout le peuple. » Tout le peuple fit une ovation en criant: « Vive le roi! » (TOB) Il n’y a aucune ambiguïté possible : le « d’entre tes frères » de Dt 18.15,18, que l’on retrouve en 17.15, se rapporte aux douze tribus d’Israël, comme l’illustre le passage de 1 Samuel 10 que je viens de citer.
Un argument contextuel
Je l’ai déjà dit et je le répète : les apologètes musulmans ne s’embarrassent pas d’analyser les versets qu’ils citent dans leur contexte. C’est éminemment le cas de Deutéronome 18.15 et 18. Ces deux versets font partie d’un contexte plus large, qui traite des pratiques occultes interdites par Dieu, ainsi que du faux et du vrai prophète (18.9-22). Cette péricope se trouve elle-même insérée dans un contexte plus large. Mais ce n’est pas ce dont je veux parler maintenant. Ce sur quoi je veux attirer l’attention, ce sont les versets 16 et 17. Je cite le passage en entier, afin de l’avoir sous les yeux :
Dt 18.15-18 : 15 L’Éternel, ton Dieu, te suscitera du milieu de toi, d’entre tes frères, un prophète comme moi : vous l’écouterez ! 16 Il répondra ainsi à la demande que tu fis à l’Éternel, ton Dieu, à Horeb, le jour de l’assemblée, quand tu disais: Que je n’entende plus la voix de l’Éternel, mon Dieu, et que je ne voie plus ce grand feu, afin de ne pas mourir. 17 L’Éternel me dit : Ce qu’ils ont dit est bien. 18 Je leur susciterai du milieu de leurs frères un prophète comme toi, je mettrai mes paroles dans sa bouche, et il leur dira tout ce que je lui commanderai. (Nouvelle édition de Genève)
Aux versets 16 et 17, il est fait allusion à un épisode qui s’est déroulé au pied de l’Horeb, relaté en Dt 5.23-33. Il n’est pas nécessaire de le rapporter. J’aimerais simplement faire la remarque suivante : Le prophète que Dieu promet d’envoyer répond à une demande du peuple. Autrement dit, il y a, d’une part, une dimension relationnelle d’échange et de dialogue entre Dieu et son peuple, et, d’autre part, la demande du peuple et la réponse de Dieu se situent dans un cadre particulier et circonstanciel. Où veux-je en venir ? C’est que j’imagine mal Dieu répondre à la demande du peuple par l’envoie d’un prophète étranger, non israélite, qui viendra des siècles plus tard, sous le nom de Mahomet. Il n’y a absolument aucune raison biblique et logique à cela, ni une once de vraisemblance. Cette réponse serait totalement insolite par rapport à la demande du peuple, demande que Dieu a agréée sur le champ et jugée bonne. Que voulait le peuple ? Un médiateur entre lui et Dieu. Dieu accepte. Pourquoi leur donnerait-il un médiateur étranger ? Est-ce le peuple qui le lui a précisé ? Non. Il n’est pas question que le médiateur soit un étranger. Donc Dieu ne suscitera pas un médiateur étranger, mais quelqu’un qui soit « d’entre leurs frères », c’est-à-dire un israélite. Il est dit de l’annonce de la venue du prophète « comme Moïse » au verset 15 que c’est (littéralement) « comme tout ce que tu as demandé d’auprès du Seigneur ton Dieu » (lire de gauche à droite : ךיהלא הוהי םעמ תלאש-רשא לככ). Autrement dit, Dieu répond à Israël exactement selon sa demande, préalablement jugée comme bonne. Pour quelle raison Israël aurait demandé un médiateur étranger ou qui ne soit pas issu de son propre sein ? Il n’y en a aucune.
Quand est-ce que cette promesse s’accomplit ? Moïse est le premier à répondre à la demande du peuple (lire Dt 5.27), c’est lui qui médiatise la parole divine. Cette promesse s’accomplit aussi chaque fois que Dieu suscite un prophète, c’est-à-dire un médiateur entre Dieu et son peuple, qui rappelle et transmet Sa Parole en disant « Ainsi parle le Seigneur ! ». D’où viennent ces prophètes ? De quel peuple sont-ils issus ? Israël. Tout comme Moïse, le prophète par excellence, selon le passage tant discuté du Deutéronome.
Interrogeons-nous pour terminer : un prophète « comme Moïse », qu’est-ce que cela veut dire ? Qu’il fera tout ce que Moïse à fait ? : sauver un peuple de l’esclavage, promulguer une Loi, instituer le sacerdoce et mener ce peuple vers une terre promise ? Je ne pense pas. Le verset 18.18 est clair à ce sujet : je mettrai mes paroles dans sa bouche, et il leur dira tout ce que je lui commanderai. Voilà ce que rapporte ce passage, rien de plus. C’est un résumé saisissant du ministère prophétique, tel qu’on le rencontre depuis Samuel aux grands prophètes de l’Exil. Les rédacteurs deutéronomistes (j’anticipe sur la section suivante) font de Moïse, en quelque sorte, le « saint patron » des prophètes, ce qui n’est pas forcément la cas dans d’autres parties de la Bible. Dans la section suivante, je donne un exemple qui illustre cela.
Un argument rédactionnel
Les spécialistes de l’Ancien Testament, tels que Thomas Römer, ont constaté qu’il existe de nombreux parallèles entre le livre du Deutéronome et celui du prophète Jérémie. Il faut comprendre ces ressemblances dans le cadre de la théorie de l’Histoire Deutéronomiste, selon laquelle les livres de Josué à 2Rois forment un ensemble historico-théologique composé par un milieu juif dont l’activité se situe aux VIIe-VIe siècles. Leur théologie est concentrée dans le livre du Deutéronome, à la lumière duquel est relue l’histoire d’Israël. Il existe un style deutéronomiste bien spécifique lié à des notions théologiques propres et au vocabulaire. Ce style se retrouve également dans certains livres prophétiques, dont Jérémie, où l’on peut constater les retouches / relectures qui ont été effectuées. L’exemple le plus frappant en rapport avec notre sujet est le parallèle qui existe entre Dt 18.18 et Jé 1.7-9 :
Dt 18.18 : Je leur susciterai du milieu de leurs frères un prophète comme toi, je mettrai mes paroles dans sa bouche, et il leur dira tout ce que je lui commanderai.
Jé 1.7-9 : Et l’Éternel me dit: Ne dis pas: Je suis un enfant. Car tu iras vers tous ceux auprès de qui je t’enverrai, et tu diras tout ce que je te commanderai. 8 Ne les crains point, car je suis avec toi pour te délivrer, dit l’Éternel. 9 Puis l’Éternel étendit sa main, et toucha ma bouche; et l’Éternel me dit: Voici, je mets mes paroles dans ta bouche.
L’édition d’étude de la Nouvelle Bible Segond (p. 940) propose un tableau fort pratique qui énumère toute une série de parallèles :

Quelles sont les observations que l’on peut faire ? Tout d’abord, que certaines parties du Deutéronome et de Jérémie sont issues d’un même milieu théologique, appelé « deutéronomiste ». Ensuite, que ce milieu rapproche formellement Dt 18.18 de Jé 1.7-9, faisant de Moïse le modèle par excellence du prophète et Jérémie le « digne successeur de Moïse » (Thomas Römer, source, p. 422). Comment les rédacteurs deutéronomistes ont-ils compris leur propre expression « du milieu de tes frères » ? Faut-il préciser que Jérémie est un israélite, issu de Benjamin (Jé 1.1) ? On m’objectera sans doute qu’en Dt 18 il s’agit d’un autre prophète, qui lui, ne sera pas israélite… Oui, bien sûr, un autre prophète comme Jérémie, sauf qu’il ne sera pas israélite, comme Moïse… Il y a de quoi s’embrouiller à nier l’évidence !
Conclusion
Il n’y a plus aucun doute possible. Non seulement « du milieu de toi » mais aussi « d’entre tes frères », ne peuvent se référer qu’à Israël et à rien d’autre. Dès lors, il est vain de chercher à savoir si Mahomet est oui ou non un prophète comme Moïse. Quant aux « exégètes musulmans affirmant que si ce prophète devait venir d’Israël, il aurait été dit : “du milieu d’Israël” », ce n’est qu’une supposition gratuite et sans fondement. Il n’en est pas fait mention dans Dt 17.15, en ce qui concerne le roi. De plus, on pourrait en dire autant des Ismaélites qui ne sont pas cités dans le texte. Bref. L’interprétation qui est défendue par ces savants musulmans est intenable.
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Annexe 1
Un livre d’apologétique musulmane a attiré mon attention sur le fait que l’on trouve des passages où les Édomites sont qualifiés de frères d’Israël. Par exemple :
Nb 20.14 : De Kadès, Moïse envoya des messagers au roi d’Édom, pour lui dire: Ainsi parle ton frère Israël: Tu sais toutes les souffrances que nous avons éprouvées.
Dt 2.4 : Donne cet ordre au peuple: Vous allez passer à la frontière de vos frères, les fils d’Ésaü, qui habitent en Séir. Ils vous craindront; mais soyez bien sur vos gardes.
Dt 23.7 : Tu n’auras point en abomination l’Édomite, car il est ton frère ; …
L’auteur de ce livre, un certain Dr Mounquidh Assaquâr, prétend que « d’entre leurs frères » en Dt 18.18 désigne les « cousins germains » des fils d’Israël. « Il est bien connu, écrit-il, que, dans la Torah, le mot “frère” est utilisé pour désigner le “cousin germain”. » (p. 135) Et il invoque les passages que j’ai cité ci-dessus. Il se réfère également au second livre des Chroniques (36.10) où Yoyaqin est appelé frère de Sédécias alors que, dans le passage parallèle du second livre des Rois (24.17), ce dernier est désigné comme l’oncle de Yoyaqin. L’auteur conclut que « le mot frère signifie donc l’oncle et les frères sont les cousins germains » (p. 136).
Ces éléments sont-ils suffisants pour conclure comme le fait cet auteur ? Je ne pense pas. Il ne suffit pas d’invoquer quelques passages où les Édomites sont qualifiés de frères d’Israël pour déterminer la portée du mot frère en Dt 18.
- D’abord, il ne s’agit pas seulement de déterminer la portée du mot frère, mais celle de toute l’expression « d’entre tes frères ». Or, comme je l’ai développé dans mon exposé, cette même expression est utilisée en Dt 17.15, à propos du roi qui doit régner sur Israël. J’ai clairement démontré que ce roi ne pouvait être qu’un israélite. Il n’est pas étonnant que M. Assaquâr ignore complètement ce passage, car lui seul suffit à miner sa théorie.
- Ensuite, l’auteur cite des exemples où les Édomites sont qualifiés de frères d’Israël. Ésaü fut effectivement le frère de Jacob/Israël. Ce qui n’est pas le cas de Ismaël, qui fut le frère d’Isaac. Autrement dit, Ismaël serait l’oncle d’Israël, non son frère. Qu’est-ce que fait l’auteur ? Il cite des exemples qui illustrent un rapport de fraternité pour conclure que le mot frère signifie « cousins germains »… Bien sûr, je n’ignore pas que le mot frère peut avoir un sens large et désigner de proches parents, ou même des amis. Néanmoins, le rapprochement que fait l’auteur me paraît faible, et la conclusion disproportionnée.
- De plus, comme c’est souvent le cas dans l’apologétique musulmane, l’auteur ne tient aucun compte de la place d’Ismaël et des Ismaélites dans l’histoire d’Israël. C’est ce que j’ai relevé dans la première partie de mon exposé. S’il y a effectivement un rapport de fraternité qui est rappelé entre les fils d’Ésaü et Israël, c’est parce que ces peuples ont eu ponctuellement certains contactes entre eux. Ce qui n’est pas le cas des Ismaélites (je nuance dans l’Annexe 2), qui ne jouent pratiquement aucun rôle dans l’histoire biblique. Il n’y a aucune raison pour que les « frère » d’Israël et les Ismaélites fassent soudainement surface dans le Deutéronome, d’autant plus qu’ils ne sont même pas nommés.
- Enfin, en ce qui concerne Yoyaqin et Sédécias, l’argument de l’auteur est faible, et sa conclusion pour le moins précipitée. Les récits bibliques se rapportant à la succession de Josias (2 Rois 23-24; divers passages en Jérémie) montrent clairement que Sédécias est l’oncle de Yoyaqin. Pourquoi le 2e livre des Chroniques en fait son frère ? Une explication consiste à faire remarquer que, en 1Ch 3.15-16, le chroniste distingue deux Sédécias, un oncle et un frère de Yoyaqin : 15 Fils de Josias : le premier-né Yohanân, le second Yoyaqim, le troisième Sédécias, le quatrième Shalloum. 16 Fils de Yoyaqim : Yekonya son fils, Sédécias son fils. Il se peut donc que, sur cette base, 2Ch 36.10 ait fait de Sédécias le frère de Yoyaqin. Je ne vois pas pour quelle raison le chroniste, dont le livre des Rois était une des sources principales, aurait changé le mot oncle pour frère. Qu’il ait utilisé « frère » dans un sens générique pour désigner un proche parent me paraît douteux. Cela impliquerait qu’en lisant « oncle » dans sa source, le chroniste s’est dit qu’il allait plutôt mettre « frère », sans que l’on comprenne pourquoi. Par contre, cela s’explique facilement s’il n’avait pas l’information nécessaire pour savoir que Sédécias était l’oncle de Yoyaqin, et non son frère. Il me semble que le genre « chronique » du récit ne plaide pas pour une désignation aussi floue. Ce n’est pas pour rien que le chroniste signale le nom du père ou le nom de la mère de tel ou tel roi, leur relations filiales et fraternelles. Utiliser le mot « frère » dans un sens large n’aurait aucune utilité, bien au contraire, il aurait porté à confusion. Il est significatif que la traduction grecque des Septante de 2Ch 36.10 porte « frère de son père », autrement dit son « oncle ». En conclusion, le mot « frère » dans ce passage est davantage la marque d’un malentendu plutôt que l’exemple avéré d’une utilisation au sens large.
Dans sa démonstration, l’auteur a volontairement gardé le verset 18.15 pour la fin. Pourquoi ? Parce que l’expression « du milieu de toi » est bien gênante. Elle implique, en effet, que « d’entre tes frères » s’applique à Israël. Comment l’auteur s’en sort-il ? Il affirme que c’est « une déformation volontaire que Moïse n’a pas dite » (p. 147), une « addition qui n’est pas originelle » (p. 148). Comment justifie-t-il cela ? Il lui suffit de comparer le passage aux citations qui en sont faites dans le livre des Actes des apôtres, où l’expression « du milieu de toi » n’apparaît pas.
Ac 3.22 : Moïse d’abord a dit : Le Seigneur Dieu suscitera pour vous, d’entre vos frères, un prophète tel que moi ; vous l’écouterez en tout ce qu’il vous dira.
Ac 7.37 : C’est lui, Moïse, qui a dit aux Israélites : Dieu vous suscitera d’entre vos frères un prophète comme moi.
- L’auteur écrit que « les enquêteurs spécialisés dans les études bibliques pensent que c’est une déformation volontaire que Moïse n’a pas dite » (p. 147). Aucun « enquêteur spécialisé », aucune « étude biblique » ne sont mentionnés. Cette affirmation n’a donc aucune valeur.
- Pourquoi prétendre d’emblée que c’est le texte hébraïque qui est une « déformation » et non la reprise qui en est faite dans le livre des Actes ? L’auteur n’apporte pas la moindre justification. Son but est clair : il faut faire tomber tout ce qui gêne le déroulement de la démonstration. Les citations et allusions de l’Ancien Testament (surtout dans la version des Septante) dans le Nouveau sont souvent modifiées, adaptées au nouveau contexte, etc. C’est normal, habituel. Ceci dit, les textes hébreux et grecs tels que nous les connaissons actuellement ne reflètent sans doute pas exactement les textes tels qu’ils devaient se présenter au Ier siècle de notre ère. Ça aussi, c’est normal.
- Ensuite, l’auteur fait complètement fi du contexte narratif dans lequel apparaissent les deux citations. En admettant que le texte cité dans le livre des Actes est le texte original et authentique, cela n’a pas empêché Pierre et Étienne (ou l’auteur qui rédige leurs discours) d’interpréter ce passage en le rapportant à Jésus, lui, l’israélite issu de ses frères !
- De plus, même s’il s’agissait d’une glose (l’expression n’apparaît pas dans la Septante), l’auteur n’avance pas les bonnes raisons pour le démontrer (aucune remarque de critique textuelle).
- Enfin, éliminer l’expression « du milieu de toi » n’a rien de décisif et ne rend pas l’opinion de l’auteur plus crédible.
Conclusion : Les éléments que fournit l’auteur sont systématiquement conçus comme des occasions pour soutenir une idée de départ plutôt que comme prémisses à la vérification d’une hypothèse convenablement menée.
* * *
Annexe 2
Dans une publication intitulée Mahommed dans les écritures bibliques, Ahmed Deedat cite deux passages qui m’ont échappé où il est question des frères d’Ismaël :
Gn 16.12 : Il sera comme un âne sauvage ; sa main sera contre tous, et la main de tous sera contre lui ; et il habitera en face de tous ses frères.
Gn 25.18 : 17 Et voici les années de la vie d’Ismaël: cent trente-sept ans. Il expira et mourut, et il fut recueilli auprès de son peuple. 18 Ses fils habitèrent depuis Havila jusqu’à Schur, qui est en face de l’Égypte, en allant vers l’Assyrie. Il s’établit en présence de tous ses frères.
Qu’est-ce que M. Deedat déduit de cela ?
« Si Ismaël et Isaac sont les enfants d’un même père, Abraham, c’est qu’ils sont frères. Et donc, les enfants de l’un sont les frères des enfants de l’autre. Les enfants d’Isaac sont les juifs et les enfants d’Ismaël sont les Arabes, ils sont donc frères les uns des autres. […] Les enfants d’Isaac sont les frères des ismaëlites. »
- Encore une fois, on a affaire à un syllogisme. Puisque Israël et Isaac sont frères, alors leurs descendants le sont aussi. Or, les deux textes cités ne parlent que d’Ismaël. C’est lui qui s’établit « en face de tous ses frères », bien qu’on lui attribue des fils et un peuple. Pourquoi est-ce que je dénonce ce genre de raisonnement ? Parce qu’il ne permet pas de rendre compte de la place et surtout de l’évolution d’un personnage ou d’un peuple dans le déroulement de l’histoire biblique. Cela amène la remarque suivante.
- Il faut ajouter que ces citations se trouvent dans le cadre patriarcal. C’est essentiellement le temps des ancêtres. Et c’est à ce niveau-là qu’il est question de relations familiales et claniques. Après le livre de la Genèse, Ismaël disparaît et les Ismaélites avec lui (excepté quelques maigres allusions ; voir la première partie de mon exposé). Leur temps dans l’histoire biblique est terminé, il se cantonne au livre de la Genèse. Lors de l’Exode, l’assemblée du peuple d’Israël au Sinaï, la marche dans le désert, jusqu’au discours de Moïse dans le Deutéronome, aucune trace des Ismaélites. Et je ne parle pas de la période qui va de l’installation à Canaan jusqu’au retour d’Exil, en passant par la royauté.
C’est donc une erreur, me semble-t-il, de projeter ce qui se situe dans le contexte des temps patriarcaux à des époques plus récentes. C’est ce que fait M. Deedat en appliquant ce rapport de fraternité à Mahomet lui-même :
« Les enfants d’Isaac sont les frères des ismaëlites. De même que Mohammed est issu des frères des israëlites car il est un des descendants d’Ismaël, le fils d’Abraham. […] »
Il faut lire attentivement pour remarquer le glissement qui s’opère. Reprenons pas à pas :
Première proposition : « Si Ismaël et Isaac sont les enfants d’un même père, Abraham, c’est qu’ils sont frères. »
Ok.
Deuxième proposition : « Et donc, les enfants de l’un sont les frères des enfants de l’autre. »
Ok au niveau syllogistique.
Troisième proposition : « Les enfants d’Isaac sont les juifs et les enfants d’Ismaël sont les Arabes, ils sont donc frères les uns des autres. »
STOP ! Les enfants d’Isaac sont les juifs ? Mais où est donc passé Jacob ? Où est celui qui a donné son nom au peuple d’Israël ? Disparu.
Qu’en est-il de l’interprétation de la prophétie du Deutéronome ?
« [L]a prophétie mentionne distinctement que le futur prophète, qui sera comme Moïse doit être issu, non pas d’entre les “enfants d’Israël” ou du “milieu d’eux”, mais doit être issu du milieu de leurs frères. Mohammed était donc du milieu de leurs frères ! »
Qu’est-ce que l’on constate ?
- L’auteur suppose que si le prophète devait venir d’Israël, il aurait été question des « enfants d’Israël ». Ce qui n’est pas justifié. D’autant plus que cela est contredit par Dt 17.15.
- L’auteur ignore ( ?) que l’expression « du milieu de toi » se trouve bien au verset 18.15. Il ne nous dit pas ce qu’il en fait.
- M. Deedat s’est évertué à « surfer » sur le mot « frère » afin de faire correspondre la prophétie à Mahomet. Cependant, il ne s’est pas posé la question de savoir si « du milieu de leurs frères » n’est pas une expression idiomatique qui en hébreu signifie tout simplement « l’un d’entre eux ». C’est ce qui ressort de manière assez claire de Dt 17.15, que M. Deedat ignore ou passe délibérément sous silence. Un exemple d’expression idiomatique se trouve dans le récit de la tour de Babel. Alors que les hommes s’apprêtent à fabriquer des briques, « ils se disent l’un à l’autre : fabriquons… » (Gn 11.3). S’il faut traduire littéralement ce serait : « ils dirent [un] homme vers son compagnon… » La formulation hébraïque est caractéristique et a besoin d’être rendue par une expression équivalente dans la langue de traduction (ou langue « cible »), en l’occurrence le français. C’est ce que fait avec Dt 18.15 la Bible en français courant (éd. 2000) : Il vous enverra un prophète comme moi, Moïse, qui sera un membre de votre peuple… »
Conclusion générale
Nous avons constaté que les savants et les apologistes musulmans se contentent de quelques considérations d’ordre sémantique (sur le sens du mot frère), et raisonnent par déduction en se référant aux versets bibliques qu’ils jugent aptes à servir la thèse qu’ils veulent démontrer. J’ai souligné la faiblesse de ce genre d’argumentation. En réalité, ni la polysémie du mot frère ni les rapports familiaux d’Ismaël dans la Genèse ne constituent des éléments assez caractéristiques pour permettre de mieux comprendre Dt 18.15 et 18. Par contre, j’ai fait valoir des arguments bien plus logiques et pertinents, tenant compte de l’histoire biblique dans son entièreté et de la place spécifique qu’occupent ses différents acteurs, sans oublier, entre autres, l’apport décisif du verset 17.15, auquel aucun apologète et savant musulman – à ma connaissance – ne semble vouloir se confronter.
Ma dernière remarque sera celle-ci : quel sens finalement y a-t-il à ce que Dieu envoie un prophète issu d’un autre peuple, un étranger ? Qui est donc ce prophète « comme Moïse » qui n’a rien de commun avec le peuple d’où Moïse est issu, pour lequel il fut appelé et à la tête duquel il marcha ? Quel est ce prophète ex machina, ce frère revendiqué qui n’a pas connu l’esclavage en Égypte et la libération, qui n’a pas connu le Sinaï et le don de la Loi, qui n’a pas erré quarante années dans le désert et pénétré dans la terre promise, qui n’a pas vécu l’Exil à Babylone et le chemin du retour ? ; un prophète étranger à la destinée d’Israël et qui n’en partage pas l’héritage ; un prophète dans lequel n’a jamais vibré le chant des psaumes, tellement chargés des peines et des joies du passé ; un prophète qui n’est pas né sous la Loi pour en porter le fardeau, qui de la Tora n’a pas fait ses délices et une lumière sur son sentier (cf. Ps 119 !)… Que l’on me pardonne cet élan quelque peu lyrique. Incompréhension et indignation me submergent arrivé à la fin de cet article. Cependant, je ne veux pas leur laisser le dernier mot. Je veux espérer qu’un dialogue fructueux et respectueux est possible entre musulmans, chrétiens et juifs de bonne volonté.
D’éventuels commentaires ou remarques sont les bienvenus !
(Dernière mise à jour le 6 novembre 2009)
indexation
Mahomet, islam, Ahmed Deedat, prophète, Deutéronome, Bible, interprétation
5 novembre 2009 à 10:19
Je n’arrive plus à me souvenir si c’est dans un bouquin de Marguerat (ce serait dans la fin de l’introduction au nouveau testament, là où il étudie la formation du, en fait des canon du NT) ou dans un bouquin de Étienne Nodet o.p. (Ce pourrait-être dans “Le Fils de Dieu”, au début, là où il compte les citations de l’ancien testament dans les récits de la passion). Mais l’un de ces 2 auteurs dit que les rédacteurs des évangiles et des actes citent “de mémoire”, le livre étant rare. Il en résulte des adaptations, justement comme dans les cas où je prête à Marguerat le propos de Nodet.
Quant à Ahmed Deedat, j’ai beaucoup de mal à penser qu’un vendeur de meubles, ayant quitté l’école à 14 ans, puisse devenir un “spécialiste de la Bible” (comme le nomme le site “Iraqshop”) en 3 ans, ni qu’il puisse dire des choses aussi définitives sans avoir étudié le grec et/ou l’hébreu. D’après sa biographie officielle, c’est un certain Fairfax (évangélique converti à l’islam) qui lui aurait enseigné la Bible et “comment convertir les chrétiens”.
On m’aurait dit en 7 ans, j’aurais dit “pourquoi pas ?“, mais en 3 ans, franchement ?