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L’ignorance dans les limites de la simple inerrance

12 mars 2011

Mes lectures m’ont appris que les évangéliques ne confessent leur ignorance qu’à condition que la doctrine de l’inerrance (infos ici) soit saine et sauve. En paraphrasant Augustin, je pourrais dire: Confesse l’inerrance et fais ce que tu veux!

Le principe d’ignorance

Prenons un exemple typique: les contradictions. Dans Comment interpréter la Bible (Emmaüs, 1991), Alfred Kuen explique quoi faire s’il y a des contradictions. La première chose qu’il énonce est que “la révélation forme un tout, une partie explique l’autre et ne se contredit jamais” (p. 130). Ce principe posé, il admet qu’il y a des “contradictions apparentes” qu’il faut tenter d’expliquer de diverses manières. Si toutefois aucune explication ne s’avère satisfaisante, il n’est pas question de céder et reconnaître qu’il y a contradiction! Voici ce que Kuen propose: “Il y a certainement une explication, mais, dans l’état actuel des recherches, on ne l’a pas encore trouvée.” (p. 132) Même principe chez Paul Wells: “La présence de contradictions apparentes dans les textes bibliques n’oblige pas à conclure qu’il s’agit d’erreurs et que la Bible n’est pas inerrante.” Il écrit aussi: “ll est vrai [...] que l’obscurité persiste pour certains points; mais au lieu de tenir l’Écriture pour faillible, il serait plus sage de réserver tout jugement.” (Dieu à parlé, p. 143)

Où est le problème…

…avec la femme de Caïn?

Ce qu’il peut y avoir de tristement comique, c’est de voir comment certains problèmes trouvent moins leur origine dans le texte que dans l’approche historicisante qui en est faite. Un exemple célèbre parmi d’autres: l’énigme de la femme de Caïn. “D’où est-elle venue, se demande René Pache (L’inspiration, p. 130) puisqu’avant Gn 4.17, il n’avait été question que du premier couple et de leurs deux fils?” C’est l’occasion pour Jules-Marcel Nicole, qui soulève aussi la question, de formuler un sage précepte, emprunt d’humilité:

La Bible n’est pas censée répondre à toutes les questions sérieuses ou sottes que nous pouvons nous poser. Elle nous révèle ce qu’il nous est salutaire de savoir. Puisqu’elle est muette sur l’origine de la femme de Caïn [...] c’est que cela n’importe guère à notre foi, même si cela provoque notre curiosité. Échafauder des hypothèses à ce sujet, après tant de siècles, ne nous mènerait à rien. Nous pouvons vivre et mourir en paix sans cette information! (Précis de doctrine, p. 80, note 5)

Ce qui n’empêche pas René Pache d’affirmer tout bonnement: “Caïn épousa donc sa sœur”! (p. 130) C’est en effet la “solution” qu’adoptent certains auteurs en se fondant sur le verset 5.4 de la Genèse, où il est dit que durant sa longue vie (930 ans) Adam engendra “des fils et des filles”. Mais on devine facilement quels autres problèmes suscite une telle lecture: mariages en famille, inceste et compagnie. L’imagination de certains auteurs déborde au fur et à mesure que les problèmes “croissent et multiplient”. Ailleurs, Pache rejoint le chœur des théologiens évangéliques en déclarant:

Pour nous qui avons cru en Jésus-Christ par son moyen [= L'Écriture], sa pleine inspiration et son autorité son évidentes. Nous plaçons les quelques difficultés rencontrées parmi les choses difficiles à harmoniser ou à comprendre, tout en persévérant dans l’attitude de la foi. (p. 142)

…avec la mort de Judas?

Paradoxalement, confesser leur ignorance n’empêche pas les auteurs évangéliques de battre tous les records en matière d’ingéniosité et de spéculation quand il s’agit de résoudre les “contradictions apparentes”. À propos de la mort de Judas — qui se pend dans Matthieu (27.5) et s’ouvre le ventre en tombant à terre dans les Actes (1.25) — voici ce que rapporte Kuen:

Louis Gaussen raconte l’histoire d’un homme qui s’est suicidé en se hissant sur le rebord d’une fenêtre et en pointant un pistolet sur sa tempe. Au moment où il a sauté de la fenêtre, il a aussi appuyé sur la gâchette de son arme. On peut donc dire qu’il s’est suicidé en se tirant une balle dans la tête ou en sautant de la fenêtre de son appartement. Les deux versions sont exactes, comme les deux versions de Mt et Lc. — (EDB 5, p. 288)

Fait piquant: le même exemple, issu de la même source, est cité par René Pache, mais avec une différence: “Gaussen donne l’exemple d’un homme qui s’était suicidé en se plaçant sur la fenêtre d’un quatrième étage et en se tirant dans la bouche un coup de pistolet.” (L’inspiration, p. 138) Alors? Dans la bouche ou sur la tempe? C’est le comble! Nos deux auteurs se voient créer une divergence dans leur effort d’harmoniser Luc et Matthieu! Une consultation du livre de Gaussen (Théopneustie, p. 314) montrera que c’est la version de Pache qui est fidèle à la source. Kuen s’en écarte par un second détail, plus discret. Alors que chez Gaussen l’homme se tire une balle “s’étant assis en dehors de la fenêtre”, Kuen écrit qu’il l’a fait “au moment où il a sauté”. On peut aussi se demander pourquoi Kuen n’a pas jugé utile de rapporter un détail important, à savoir le “quatrième étage” où était située la fenêtre. De toute évidence, il cite sa source de mémoire, omettant tel détail et ajoutant tel autre de son propre cru.

Face à ces rumeurs hasardeuses, Josh McDowell, un apologiste et évangéliste américain, préfère se fier à un examen de terrain, celui où eu lieu cette funeste affaire 2000 ans plus tôt, si tant est qu’il soit possible de le localiser. Mais, peu importe.

Josh McDowell dit que cette reconstruction [de la mort de Judas] est confirmée par l’examen du terrain de la Vallée de Hinnom. Du fond de la vallée, on aperçoit des terrasses rocheuses presque perpendiculaires de 8 à 13 m de hauteur. Il y a encore des arbres qui poussent sur les rebords de ces terrasses. Il est donc fort possible que Judas se soit pendu à l’un de ces arbres surplombant la vallée et que son poids ait entraîné l’arbre – ou l’une de ses branches – au fond de la vallée. — (Kuen dans EDB 5, p. 287-288)

Pourquoi n’a-t-on pas encore déterré Judas pour pratiquer une autopsie?

…avec les aveugles de Jéricho?

Voyons encore un exemple significatif d’harmonisation — on devrait plutôt parler d’invention — de la part de ceux qui “confessent leur ignorance” en toute humilité. Dans l’histoire (de)s (l’)aveugle(s) de Jéricho (Mt 20.29-34 et Lc 18.35-43), le nombre des aveugles guéris fait problème, de même que le moment et le lieu exact de la guérison (chez Mt, Jésus quitte Jéricho; chez Luc, Jésus va vers Jéricho). Kuen écrit:

G. Archer et S. Külling imaginent le schéma suivant: “lorsque Jésus s’est approché de la ville, Bartimée [l’aveugle chez Luc] s’est renseigné sur l’identité de celui qui passait avec une grande foule. Apprenant que c’était Jésus, il s’est mis à crier et s’est fait rabrouer par la foule. Il ne s’est pas découragé mais a décidé d’attendre que Jésus ressorte de la ville par la même porte pour l’interpeller de nouveau. Entre temps, un deuxième aveugle s’est joint à lui. Lorsque Jésus est sorti de la ville, la foule étant peut-être moins dense, son cri est parvenu jusqu’aux oreilles de Jésus qui s’est arrêté, l’a appelé et l’a guéri, avec son compagnon. Le récit de Luc aurait condensé les deux appels en un seul. Il est vrai qu’en le lisant, on n’a pas l’impression d’avoir à faire à deux tentatives séparées par tout ce qui s’est passé dans Jéricho.” — (dans EDB 5, p. 219; cette solution se trouve déjà chez GaussenThéopneustie, p. 312-313).

Il suffit au lecteur curieux de lire le récit de Matthieu puis celui de Luc, pour se rendre compte de la facilité déconcertante avec laquelle ces auteurs élaborent un scénario de base censé expliquer les divergences entre Matthieu et Luc.

Ignorance appliquée: un exemple pour rire

Si le lecteur n’est pas convaincu de la supercherie, je lui propose une reconstruction de ma propre initiative visant à démontrer que le passage dont il sera question ci-dessous ne contient aucune irrégularité, si ce n’est de pure apparence:

5 Samson descendit donc vers Timna, avec son père et sa mère. Alors qu’ils arrivaient aux vignes de Timna, voilà qu’un jeune lion vint en rugissant à sa rencontre. 6 L’esprit du SEIGNEUR pénétra en lui, et Samson, sans avoir rien en main, déchira le lion en deux comme on déchire un chevreau, mais il ne raconta pas à son père et à sa mère ce qu’il avait fait. (Juges 14.5-6)

Qu’est-ce qui, en apparence bien entendu, ne va pas avec ce passage? Lorsque Samson rencontre le lion, il est logiquement accompagné par ses parents, alors qu’ils se rendent tous ensemble à Timna. Or, il semble que les parents ne sont pas avec Samson lorsqu’il déchire le lion.

La solution:

5 Samson descendit donc vers Timna, avec son père et sa mère. Alors qu’ils arrivaient aux vignes de Timna [, le père de Samson proposa à sa femme d'aller à l'auberge boire un coup et se reposer du voyage. Samson qui ne voulait pas se reposer, alla gambader dans les environs. Tandis qu'il cueillait des fleurs], voilà qu’un jeune lion vint en rugissant à sa rencontre. 6 L’esprit du SEIGNEUR pénétra en lui, et Samson, sans avoir rien en main, déchira le lion en deux comme on déchire un chevreau, mais il ne raconta pas à son père et à sa mère ce qu’il avait fait.

Une enquête de terrain confirmera la présence d’antiques auberges et les riches variétés florales de la région. CQFD. Si je poursuis dans cette logique, je pourrais aussi me dire: eurêka! Mais c’est bien sûr! Principe d’Occam oblige, les parents de Samson ont simplement eu peur et ont pris leurs jambes à leur cou! Après tout, le texte ne dit pas que Samson “ne raconta pas ce qui lui est arrivé », c’est-à-dire rencontrer un lion, mais “ce qu’il avait fait” à ce lion que ses parents ont fui, pris de panique! Cependant, le texte dit aussi que le lion vint à “sa rencontre”, non à leur rencontre… Crise spirituelle… Peut-être que le Dieu qui a dirigé tous les animaux vers l’arche de Noé a-t-il aussi dirigé ce jeune lion vers Samson? C’est biblique, donc c’est fort probable. CQFD. Mais aussi! Le texte dit que Samson n’avait rien en main (v. 6). Il ne pouvait donc cueillir des fleurs! Crise spirituelle… Il ne peut les avoir offertes à Dalila puisqu’il ne la connaît pas encore (voir Jg 16.4). Peut-être en avait-il fait un beau collier, tout simplement! Joie, joie, pleurs de joie…

Conclusion: ne pas mettre tous les évangéliques dans le même panier!

Trêve de plaisanteries! Heureusement que tous les auteurs de tendance évangélique ne sombrent pas dans de telles extravagances. Dans son commentaire de Matthieu, l’exégète anglican de tendance évangélique (je pense) Richard T. France ne tente pas de concilier les versions matthéenne et lucanienne de la mort de Judas. Il écrit: “Savoir dans quelle mesure cette mort [par pendaison] est physiquement compatible avec l’horrible récit d’Actes 1.18 a fait sinistrement travailler les imaginations [...].” (Matthieu, vol 2, p. 202) Voilà qui illustre remarquablement l’humilité du savant qui, implicitement, “confesse son ignorance”. Pour être équitable, il faut pareillement s’étonner des excès dont s’est rendue coupable la critique biblique, quand elle dénombrait dans un texte de quelques versets 5-6 couches rédactionnelles! Là aussi il en faut une bonne dose d’ingéniosité et d’imagination! Chacun répondra de ses propres péchés devant le Seigneur!

______________________________

Livres cités:

Alfred Kuen, Comment interpréter la Bible, Saint-Légier (Suisse), Emmaüs, 1991; Alfred Kuen, Encyclopédie des difficultés bibliques, vol 5: Évangiles et Actes, Saint-Légier, Emmaüs, 2002; Paul Wells, Dieu a parlé, Québec, La Clairière, 1997; René Pache, L’inspiration et l’autorité de la Bible, Saint-Légier, Emmaüs, 1992 (1re éd. 1967); Jules-Marcel Nicole, Précis de doctrine chrétienne, Nogent-sur-Marnes, éd. de l’Institut biblique, 1998 (1re éd. 1983); Richard T. France, L’évangile de Matthieu, vol 2, Vaux-sur-Seine, Edifac, 2000.

4 Commentaires
  1. alexandre picard permalien

    Merci l’article.

    Il est très encourageant de voir la Bible être accueillie pour ce qu’elle est (avec ses limites et ses “erreurs”), sans que cette accueil s’oppose à la foi. Le partie pris pour Dieu ne devrait jamais posé obstacle à l’honnêteté intellectuelle.

    Pour moi, cette démarche s’inscrit dans la constante recherche d’équilibre entre la “lettre” et “l’Esprit”. J’ai longtemps vécu ma foi au coeur d’une lettre qui “tuait” la démarche spirituelle de l’autre (à moins qu’il n’était membre du même regroupement que moi).

    Aujourd’hui, ce qui marque “l’humanité” de la Bible m’encourage. Loin d’y trouver une remise en question de ma foi, j’y retrouve plutôt une liberté toujours grandissante: les limites de la Bible démontre que Dieu travaille au travers de nos limites (sans en avoir honte). Elles empêchent aussi de tomber dans une “lecture fondamentaliste” étroite ou la perception/conviction de l’autre n’a plus sa place, puisqu’… “Il est Écrit…”

    La Bible est vraiment magnifique: elle révèle des vérité éternelles, merveilleuses, vastes et profondes… tout en laissant chaque coeur se révèler par les conclusions qu’il tire du texte. Ainsi, la Bible nous laisse libre de conclure au mieux de notre connaissance, mais à la fin, c’est toujours notre coeur qui se révèle… comme Job avec ses “amis”.

  2. Hello,

    D’abord, j’ai adoré le titre qui faisait écho à “la religion dans les limites de la simple raison”… Je pense que je vous l’emprunterai.

    Je suis, par ailleurs, bien aise d’avoir lu votre avis à propos de Alfred Kuen. En effet, j’avais rencontré son nom sur un site de prosélytisme musulman comme étant la reine des règles pour connaître la relation des chrétiens à la Bible. Bien sûr, on y parlait de catholicisme ! LOL !

    • Daras © — permalien

      Bonjour,

      Il est parfois difficile de trouver un titre aux articles. On trouve des trucs pas mal en se cassant un peu la tête. ;-)
      Pour Kuen, je ne suis pas étonné que des musulmans y fassent référence. Après tout, ils ont une même approche de leurs livres saints respectifs.

      Cordialement

  3. Benoit H. permalien

    J’aime bien la conclusion évoquant aussi certains excès de la critique biblique (eh oui, je suis “évangélique”)!

    Nous avons en effet qq péchés à nous faire pardonner!

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