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Thèses mythistes (part. 1)

24 Oct

article rédigé par Le Pharisien Libéré

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Comme vous le savez sans doute, un certain nombre de sujets à la mode ne peuvent être traités sereinement dans le grand public, par exemple dans Wikipédia, parce qu’ils soulèvent contre eux deux sortes de croyants:

♦ Les chrétiens fondamentalistes;

♦ les athées.

Les thèses mythistes appartiennent à ce genre disputé; on ne peut exposer sereinement l’histoire des doctrines mythistes parce que les plus fondamentalistes des chrétiens y voient un blasphème et parce que les athées ne sont pas plus satisfaits du résultat; pour ces derniers, le récit fini mal: aucune thèse mythiste n’a jamais pu résister à la critique historique ou anthropologique. Suite à une attaque de prosélytes mythistes, l’article qui en traite sur la Wikipédia francophone a dû être verrouillé.

Mais que sont donc les thèses mythistes? On va tenter ici de mener à bien un article entamé le 10 janvier 2006 dont la meilleure version remonte au 7 juin 2008 mais qui n’a pu être stabilisée faute d’approche dépassionnée.

Introduction

Une thèse mythiste est une hypothèse historiographique selon laquelle Jésus de Nazareth n’a pas eu d’existence historique. Ces thèses se développent à partir de deux principes:

♦ Aucun document probant ou preuve archéologique n’attesterait l’existence de Jésus de Nazareth;

♦ de nombreux indices porteraient à croire qu’il est un personnage mythique ou fictif.

Selon certaines de ces théories, Jésus serait un personnage mythologique, haussé à une dimension archétypale, et aurait la même (in)consistance que les personnages décrits par exemple dans le Rameau d’Or de James George Frazer. Les thèses les plus fréquentes le comparent, voire l’assimilent,  à Mithra, Dionysos, Sol Invictus ou Esculape, dans un courant parallèle à l’École mythologique sous l’influence du poète Gerald Massey[1] (1828-1907). 

Dans d’autres thèses mythistes, sa personnalité serait le fruit d’une élaboration théologique, ayant pris progressivement une dimension historique à partir du IIe siècle de l’ère chrétienne. On se situe alors à la frontière du mythisme et du cryptisme (thèse selon laquelle Jésus n’a pas été le personnage décrit dans les évangiles[2]). Dans ce contexte, Jésus devient un personnage conceptuel, instrumentalisé[3] par les premiers chrétiens.

Les thèses mythistes ont toujours été marginales au sein de la recherche historique académique. Elles sont complètement rejetées depuis les années 1930 par les spécialistes universitaires, certains les considérant comme un exemple de méthode hypercritique[4]. Ces thèses continuent néanmoins à être reprises régulièrement par des auteurs en dehors du milieu académique. Selon certains de ses défenseurs[5], le peu d’écho de la thèse s’expliquerait par l’embargo (théorie du blackout) que les Églises imposeraient sur de telles recherches. La question est pourtant évoquée par Albert Schweitzer dans la Geschichte der Leben Jesu-Forschung (1906)[6]. Cet ouvrage synthétise les travaux de la deuxième quête et tient compte des thèses mythistes développées à cette époque. Elle n’est plus traitée que par une foule d’autodidactes qui recyclent plus ou moins bien tout ou une partie des thèses académiques anciennes. La thèse mythiste connaît un renouveau dans le monde anglo-saxon, mais son écho dans les milieux académiques demeure, pour l’instant, relativement limité.

État de la recherche actuelle

Les premiers travaux historico-critiques sur Jésus ont commencé en 1774 avec la publication des travaux de Reimarus. C’est au XIXe siècle, au cours de ce que l’on a rétrospectivement appelé la « première quête du Jésus historique », que se sont développées les premières théories mythistes dans le milieu académique. Dès 1840, Bruno Bauer peut être considéré comme le premier mythiste, dans la lignée de l’école mythologiste de David Strauss.

Mais dans le monde académique, la thèse mythiste semble aujourd’hui une question résolue en faveur de l’existence historique de Jésus. Dès 1933, Charles Guignebert a montré les problèmes méthodologiques que présente le mythisme:

« Les efforts, souvent érudits et ingénieux des mythologues n’ont gagné à leurs thèses aucun des savants indépendants et désintéressés que rien n’empêcherait de s’incliner devant un fait bien établi et dont l’adhésion aurait eu du sens. L’enthousiasme des incompétents ne compense pas cet échec. »[7]

Plus récemment Pierre Geoltrain, fondateur de la chaire des origines du christianisme à la Section des sciences religieuses de l’École pratique des Hautes Études, a pris position dans le même sens:

« Nul n’oserait plus, de nos jours, écrire une vie de Jésus comme celles qui virent le jour au XIXe siècle. L’imagination suppléait alors au silence des sources; on faisait appel à une psychologie de Jésus qui était le plus souvent celle de l’auteur. L’ouvrage d’Albert Schweitzer sur l’histoire des vies de Jésus a mis un terme à ce genre de projet. Quant à l’entreprise inverse, quant aux thèses des mythologues qui, devant les difficultés rencontrées par l’historien, ont pensé les résoudre toutes en expliquant les Évangiles comme un mythe solaire ou un drame sacré purement symbolique, elle ne résiste pas à l’analyse. L’étude des Évangiles permet de dire, non seulement que Jésus a existé, mais encore bien plus. »[8]

Les thèses mythistes ont toujours été marginales, pour diverses raisons parmi lesquelles le fait qu’elles sont issues d’un courant particulier dit de « l’histoire des religions », dont le comparatisme structurel[9] s’essouffle au moment même où se constitue la science historique. À l’époque de la crise moderniste, le phénomène dépasse largement l’hostilité d’une institution religieuse. Le comparatisme structurel ayant montré ses limites, la méthode fut abandonnée pour le comparatisme fonctionnel, bien plus porteur.[10]

Pourtant, un chercheur bibliste devenu athée, Robert M. Price, déclare[11] que si l’on appliquait strictement les diverses méthodes historiques et critiques telles qu’elles sont conçues et pratiquées de nos jours, on aboutirait à un complet agnosticisme en ce qui concerne l’existence historique de Jésus de Nazareth. On aboutit donc à la thèse cryptiste, qui représente le consensus savant européen œuvrant dans le domaine de la Quêtes du Jésus historique depuis Rudolf Bultmann.

♦ Les thèses mythistes académiques sont rejetées pour défaut de méthode et les thèses autodidactes récentes le sont par défaut de substrat bibliographique;

♦ d’une façon générale, les mythistes autodidactes ne se réfèrent qu’aux ouvrages athées militants et ignorent ou feignent d’ignorer que la problématique de la vie de Jésus est un effet secondaire des travaux sur la composition des évangiles connus comme Problème synoptique[12].

Pour les chercheurs et spécialistes, les thèses mythistes sont rejetées par des arguments tant externes qu’internes au Nouveau Testament [13] :

♦ Un premier point est qu’aucun des premiers adversaires, pourtant virulents, des chrétiens, tant côté païen, comme Celse au IIe siècle et Porphyre au IIIe siècle, que côté juif (dans la prière Shemoneh-esreh de la fin du Ie siècle qui maudit les « hérétiques »), ne remet en question l’existence de Jésus.

♦ En ce qui concerne les évangiles, le fait que leur rédaction finale au tournant du Ier et du IIe siècle s’est faite dans une période où les chrétiens cherchaient à la fois à se distinguer des juifs et à s’intégrer dans le monde romain, rend peu crédible l’invention de la crucifixion de Jésus, supplice infamant par excellence, et la mention de roi des juifs. Charles Guignebert note ainsi : « Je fais toutes réserves sur les détails du récit évangélique, je ne crois pas possible de douter de l’historicité de la crucifixion. »[14]

♦ Enfin les incohérences et contradictions entre les textes sont en fait en défaveur d’une création visant à accréditer une fiction[15].

Le « Jesus Project »

Certains intellectuels, chercheurs investis dans le domaine du Proche-Orient ancien ou non, comme ceux du Committee for the Scientific Examination of Religion[16], considèrent simplement que la question de l’existence historique (ou la non-existence) de Jésus n’est pas encore résolue[17], et que les recherches ont été insuffisantes[18] jusqu’ici, qui n’apparaît plus dans le programme de 2009 [19]. Le Comité a lancé en janvier 2007 le « Jesus Project ». Ce projet durera 5 ans et a pour objet de répondre la question de l’existence (ou non) du Jésus historique. La liste des participants présente l’intérêt de rassembler à la fois des chercheurs classiques en sciences religieuses (histoire, sociologie, linguistique), et des chercheurs se réclamant de l’athéisme, quel que soit leur domaine de compétence (la langue allemande, la biologie), comme Richard Dawkins, bien connu pour ses prises de positions mythistes. Au bout de 2 ans, rien n’a été publié des travaux de ce groupe.

(à suivre) (la deuxième partie n’est pas disponible pour l’instant)

notes
  1. retour Qui invente la comparaison avec Horus au moment où l’egyptophilie bat son plein dans les cabinets de curiosité. C’est le moment où l’archéologie n’est pas encore constituée en science et où les musées constituent leurs collections d’égyptologie à l’aide de marchands d’art ou de diplomates qui razzient les sites de ruines qui ne sont pas encore des sites de fouilles.
  2. retour Cette thèse a été par exemple illustrée récemment par Gregory J. Riley, Un Jésus, plusieurs Christs. Essai sur les origines plurielles de la foi chrétienne, Genève, Labor et Fides, 2002.
  3. retour Ce terme, repris entre autres par le polémiste et historien de sujets à la Stéphane Bern, Paul-Éric Blanrue, appartient au vocabulaire courant de la thèse mythiste première version.
  4. retour Voir par exemple Henri Irénée Marrou, De la connaissance historique, Paris, Seuil, « Points Histoire », 1975.
  5. retour e.g. Paul-Éric Blanrue son texte (Jésus intox ou info) et la critique de celui-ci.
  6. retour L’édition de 1913, Tübingen, p. 445, cite Bruno Bauer. La première édition en allemand date de 1902, la traduction anglaise de 1907. Le secret historique de la vie de Jésus (traduction de l’allemand par Annie Anex-Heimbrod), Paris, Albin Michel, 1961, est un abrégé; l’ouvrage allemand fait environ 500 pages et la traduction un peu plus de 200; on est donc obligé de conclure à la version abrégée dont le titre donne un aperçu du sens des choix. Accès à la version anglaise intégralement en ligne.
  7. retour Charles Guignebert, Jésus, p. 67, édition de 1970 par Albin Michel.
  8. retour Pierre Geoltrain, Encyclopædia Universalis, art. « Jésus », 2002.
  9. retour Pour une exposition des qualités et des inconvénients respectifs du comparatif structurel et du comparatisme fonctionnel, écouter la première conférence et le début de la 2e conférence John Scheid sur le « Le culte des sources et des eaux dans le monde romain, cours du 6 décembre 2007« .
  10. retour François Laplanche, La crise de l’origine, la science catholique des Évangiles et l’histoire au xxe siècle, Paris, Albin Michel, « L’évolution de l’humanité », 2006, [recension].
  11. retour Robert M. Price, The Incredible Shrinking Son of Man: How Reliable is the Gospel Tradition ?, Amherst, N.Y.: Prometheus Books, 2003.
  12. retour Synoptic Problem.
  13. retour Désormais passé dans le grand public par le biais des émisisons de Mordillat et Prieur.
  14. retour Charles Guignebert, op. cit, édition de 1933.
  15. retour Vaganay et Amphoux, introduction à la critique textuelle, Paris, Cerf, 1986.
  16. retour Un groupe « humaniste » selon ses promoteurs anglo-saxons qui correspondrait à un groupe « athées et sceptiques » en francophonie.
  17. retour Jesus project.
  18. retour Voir dans les articles prochains « la thèse du blackout ».
  19. retour le projet n’est plus listé.

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Suite: Thèse mythiste (3)

 
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Publié par le 24 octobre 2009 dans Jésus de l'histoire

 

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