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Thèses mythistes (part 3)

18 Nov

auteur de l’article: Le Pharisien Libéré

[Annonce: la partie 2 n’est pas encore disponible.]

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Introduction

Les thèses mythistes sont diverses mais, globalement, toutes plaident pour l’inexistence historique de Jésus:

♦ Elles contestent l’existence historique du personnage Jésus;

♦ elles contestent le caractère historique de telle ou telle partie du récit présenté par les quatre évangiles, par exemple:

◊ Les récits d’enfance, qui n’existent que dans Luc et Matthieu, dont la rédaction s’avérera tardive en regard des textes qu’ils introduisent,

◊ les récits de la passion, comme le fit Salomon Reinach [voir ci-dessous]; actuellement, l’une des théories du Document Q fait observer que la reconstitution des diverses phases de ce document ne comprend aucun récit de l’évènement.

Les thèses mythistes se répartissent en « thèses classiques », fréquemment académiques voire ecclésiastiques, et en thèses autodidactes.

L’adjectif classique attribué à ces travaux tient au fait qu’ils se développent dans le sillon des travaux historico-critiques inaugurés au milieu du XIXe siècle. Tous se situent dans la lignée de l’école Histoire des religions et quelques-uns d’entre eux forment le courant Dutch Radikal Kritik[1] Ce dernier courant était essentiellement composé de membres de l’Eglise Réformée hollandaise, d’où leur nom.

Auteurs ecclésiastiques ou universitaires

Les premiers mythistes au XVIIIe siècle

Letdans la lignée des travaux de Richard Simon et de Jean Astruc apparaissent les premières interrogations sur les paradoxes et les incohérences des textes bibliques[2], et le questionnement sur la fiabilité historique des évangiles. Des exemples fameux se trouvent dans les articles Christianisme[3] et Évangile[4] du Dictionnaire philosophique de Voltaire. Celui dit avoir « vu quelques disciples de Bolingbroke [5], plus ingénieux qu’instruits, qui niaient l’existence d’un Jésus »[6], mais pour lui, les incohérences et les invraisemblances des évangiles ne permettent pas de douter raisonnablement de son existence. Les premiers vrais mythistes, dans la dernière décennie du XVIIIe siècle, Constantin-François Volney (1757 – 1820) et Charles-François Dupuis (1742 – 1809 ), deux penseurs radicaux radicaux des Lumières, dans la lignée du matérialisme et du sensualisme : Constantin-François Volney, expose sa thèse dans un livre Les Ruines, ou Méditations sur les révolutions des empires (Paris: Desenne, 1791). Traduit en anglais dès 1796 The Ruins, or a Survey of the Revolutions of Empires (New York: Davis, 1796), on peut penser que l’ouvrage est à l’origine du mythisme américain contemporain. Selon lui, Jésus est un mythe solaire issu du syncrétisme entre les mythologies perses et babyloniennes. Charles François Dupuis, publie L’Origine de tous les cultes » (Paris: Chasseriau, 1794). L’ouvrage français est repris, 4 ans plus tard, dans un Abrégé de l’origine de tous les cultes (Paris, 1798). La traduction anglaise est curieusement récente, The Origin of All Religious Worship (New York: Garland, 1984)[7]. Il conjugue l’astronomie et la mythologie et fait des divinités et de leurs légendes des allégories des astres et de leurs mouvements. Ainsi Jésus serait le symbole du soleil et les apôtres les douze signes du zodiaque. Une réponse parodique à la thèse mythiste de Dupuis fut donnée en 1827, par Jean-Baptiste Pérès, dans son opuscule Comme quoi Napoléon n’a jamais existé [8].

Courant académique

La distinction du courant anglo-saxon et du courant francophone est pertinente pour diverses raisons : les quêtes du Jésus historique furent lancées par des penseurs anglo-saxons et allemands ; la thèse mythiste surgit de l’une d’entre elles : l’école de l’histoire des religions ; Dans les écoles francophones, du fait de la Crise moderniste, l’université reprend au tout début du XXe siècle les études sur le christianisme ancien et les divers aspects de la quête du Jésus historique.

Dans le monde anglo-saxon

Le courant Radikal Kritik, avec Von Mannen, est leader dans ce domaine. L’ensemble des auteurs universitaires cités ci-dessous s’en réclament ou sont réclamés par lui. Bruno Bauer (1809 – 1882) de langue allemande, et Edwin Johnson (1842-1901), de langue anglaise, sont les deux principaux représentants du courant mythiste académique.

Bruno Bauer

Philosophe hégélien et historien, Bruno Bauer s’inscrit dans la lignée de David Strauss[9] qu’il critique dès son premier ouvrage sur la question . Ses deux livres sont dans la ligne des problématiques sur les évangile synoptiques et spécificité de l’évangile de Jean.

♦ Kritik der evangelischen Geschichte des Johannes (1840), sur l’évangile de Jean.

♦ Kritik der evangelischen Geschichte der Synoptiker (1841), sur les synoptiques.

Selon Bauer, le véritable fondateur du christianisme est un juif alexandrin, Philon d’Alexandrie qui adapte les idées juives au monde héllenistique[10] et à son mode de pensée philosophique. Le travail de Bauer sur l’évangile selon Marc a été largement reçu et/ou discuté par des continuateurs récents. Gerardus Bolland continue le travail de Bauer et considère que le fondateur du christianisme est Titus le fils de Vespasien. Il restaure la priorité matthéenne : pour lui, cet évangile représente la judeochristiansisation d’un évangile gnostique, tel celui des Egyptiens dont parle Hyppolyos. Le point central de l’évangile est, à ses yeux, la parabole du semeur, jetant ses semences sur des terrains variés avec des résultats tout aussi variés. La semence est assimilée au discours stoïcien.

A. D. Loman

A. D. Loman, chargé de cours de 1856 à 1893 au Séminaire luthérien d’Amsterdam, puis à l’université d’Amsterdam. Pour Loman, les épisodes de la vie de Jésus, tel le Sermon sur la Montagne, sont des fictions écrites a posteriori pour justifier des tendances libérales qui se seraient fait jour dans le judaïsme du Ier siècle.

Edwin Johnson

Son livre : Antiqua Mater: a Study of Christian Origins, 1887.

Sa thèse : Edwin Johnson considère que le Christianisme émerge d’ue combinaison des tendances libérales du judaïsme du Ier siècle et du gnosticisme. Cet ouvrage connut une mauvaise critique[11] de la part de W.C. Von Mannen pourtant l’un des fondateurs du RadikalKritik.

Peter Jensen

Professeur d’assyriologie à l’Université de Marburg, dans son « Moses, Jesus, Paulus » considère que ces trois personnages ne sont que trois variantes d’un mythe babylonien. Dans un grand élan généralisateur, Jensen affirme que la littérature mésopotamienne donne forme aussi bien à l’ancien testament qu’aux littératures égyptiennes, hindoues, teutoniques, etc.[12] Ce qui conduit à considérer son ouvrage comme un pamphlet réductionniste.

Arthur Drews

Arthur Drews (prononcer « drefs ») (1865-1935) est un professeur de philosophie allemand à la Technische Hochschule of Karlsruhe. Il se révèlera sympathisant du mouvement des « Chrétiens Allemands« , inféodés au nazisme, dont le centre était logé à l’université de Iéna (« Deutsche Religion » 1934; voir lien)

♦ Son livre : Die Christusmythe (Iena, 1909) est disponible en français et en anglais dès 1910. Une seconde partie paraît en 1911 : « Die Christusmythe. Zweiter Teil. Die Zeugnisse für die Geschichtlichkeit Jesu. Eine Antwort an die Schriftgelehrten mit besonderer Berücksichtigung der theologischen Methode » (Iena, 1911).

♦ Sa thèse : Il discute de l’existence d’un Jésus historique argumentant qu’il est le produit des mythes et des idées apocalyptiques de son époque. Albert Schweitzer consacre tout un chapitre à sa théorie.

Du fait des nombreuses réactions ans le grand public, de nombreux théologiens lui répondirent . Entre 1911 et 1924, On compte 55 publications en langue allemande qu’il s’agisse d’articles dans des revues d’importance ou d’ouvrage ; parmi les auteurs, on compte Paul Tillich et Wilhem Bousset. 21 publications anglophones anglophones durant la même période mais en France seulement 2 dont l’une n’est qu’une recension du livre. Peter DeMey, de l’université catholique de Louvain, situe Drews dans le débat théologique de son époque, spécifiquement face aux théologiens libéraux dont il entend ridiculiser la méthode socio-historique dite aussi historico-critique. L’auteur mythiste ayant eu le plus d’influence semble être Arthur Drews ; il inspire Prosper Alfaric. Outre les thèses situant l’origine du christianisme dans la fusion d’idées gnostiques et de la philosophie héllensitique, Drews ajoute une perspective comparatiste structurelle tout à fait frazerienne[13]. De nos jours, le Christ Myth de Drews fait encore l’objet de débats dans les pays de langue anglaise ; ces débats font système avec le radicalisme évangélique. Des traductions anglaises sont toujours diffusées (en vente sur Abebook).

Dans le monde francophone

Dans le monde francophone[14], ce courant a été dominé par les travaux de :

♦ Salomon Reinach, archéologue spécialiste de l’histoire des religions;

♦ Paul-Louis Couchoud, philosophe, japonisant et helléniste;

♦ Prosper Alfaric[15].

Salomon Reinach

Dans son livre Orpheus[16], il s’attache à développer les concepts suivants:

♦ Il ne soutient pas directement la thèse de l’inexistence historique, mais le peu de valeur documentaire des évangiles ; d’une certaine façon, il tient pour bonne la compréhension docète du personnage en se basant sur les épîtres de Paul dont il ne parvient pas à accepter qu’une partie d’entre elles soit inauthentique. Il insiste sur trois éléments qui lui semblent capitaux; « À propos de la curiosité de Tibère » ; « Bossuet et l’argument des prophéties » ; « Simon de Cyrène »; « Une source biblique du Docétisme ».

♦ Il s’attache à traiter le silence des historiens autres que les rédacteurs chrétiens des évangiles, remarquant que les quelques mentions chez les historiens latins sont relatives aux chrétiens et non à Jésus et tenant pour interpolée la mention du Testimonium Flavianum, [17] sans jamais démontrer la glose par la critique textuelle.

♦ L’absence de rapport de Ponce Pilate à l’attention de Tibère dans une civilisation aussi administrative que l’empire romain.

♦ Le récit de la passion reprend et développe la prophétie du psaume 22 [18, 19]. Ce serait donc une appropriation et une imitation du psaume. Cette imitation serait à l’origine de la pensée docète.

Ce livre ouvrit une polémique que la presse du temps nomma De Bello Orphico. Reinach avait réussi à réunir contre lui des historiens et exégètes de toutes tendances , depuis le catholique Lagrange o.p. jusqu’à Charles Guignebert, historien réputé athée [20]. Le motif de la polémique est l’usage massif du comparatisme structurel au moment même où Alfred Loisy et quelques autres historiens progressistes sont en train de mettre au point le comparatisme fonctionnel. [pour une fine comparaison entre le comparatisme structurel tel qu’il se pratiquait à cette époque et le comparatisme fonctionnel, on peut écouter la première leçon et le début de la seconde sur « le culte des sources » par John Schied au collège de France]

Paul-Louis Couchoud

Paul-Louis Couchoud est un amateur éclairé. Il commence par donner des conférences et des discussions informelles à « l’Union pour la Vérité » [21], une association humaniste impliquée dans la défense de Dreyfus comme dans celle de Loisy. Entre janvier et avril 1924, certaines d’entre elles paraissent sous forme d’articles au Mercure de France sous le titre Le Mystère de Jésus. Au fil des discussions, entre autres avec Maurice Goguel, son meilleur opposant, Paul-Louis Couchoud fait évoluer ses thèses et les affine. Sa thèse dit que le seul témoignage qui vaille est celui de Paul de Tarse et que la conception docète du christianisme serait l’orthodoxie si Paul est le véritable fondateur du christianisme. La théorie de Paul-Louis Couchoud présente une évolution au fil des discussions qu’il entretient avec le monde intellectuel et de ses divers engagements.

Première version

Selon Couchoud, la méthode selon laquelle les historiens de son époque, d’Ernest Renan à Alfred Loisy, tentent de comprendre le personnage de Jésus et la genèse du christianisme est soumise à deux écueils principaux :

♦ Le premier est qu’il est inconcevable qu’en une génération ou moins un homme soit déifié;

♦ le second tient au fait que, du point de vue historique, Jésus échappe à l’historien faute de documentation suffisante. Testimonium Flavianum, douteux, est pour lui entièrement interpolé. Tout ce qui, dans le Talmud, concerne Jésus dépend du christianisme. Des trois « témoignages » païens, l’un, celui de Suétone ne connaît qu’un agitateur juif du nom de Chrestos et les deux autres, Pline le Jeune et Tacite attestent seulement de l’existence d’un mouvement chrétien et, pour ce qui est de l’origine de ce mouvement, ils répètent ce qu’en disent les chrétiens.

Pour Paul-Louis Couchoud, le Christ dont parle Paul n’est pas un être historique, mais un personnage idéal au sens platonicien du terme. Couchoud a une compréhension des valeurs du christianisme et de l’influence de la « croyance en Jésus » qui le distinguent des autres théoriciens. Selon Goguel, Couchoud n’assume pas une thèse mythiste, mais une thèse spiritualiste.

Dernière version

Dans la dernière version, qui est une maturation de la précédente sans rupture réelle, Couchoud considère que « le Christ » tel que le présente la littérature paulinienne n’est pas une incarnation de YHWH, le Dieu de « toujours » du peuple juif, mais un nouveau dieu qui s’intègre dans le panthéon des « cultes orientaux ». La thèse mythiste devient la suivante : Jésus n’est pas un homme divinisé mais le dieu d’un culte à mystères humanisé par le récit qui en est fait. C’est là qu’il rejoint la conception docète du christianisme qui est l’un des gnosticismes.

Réception

La thèse de Paul-Louis Couchoud fut exposée successivement dans un article publié en 1924 dans le Mercure de France et suivie de conférences à l’Union pour la Vérité de janvier à avril 1924. L’Union pour la Vérité était une institution culturelle à la recherche d’une sociabilité intellectuelle dans la bourgeoisie catholique et moderniste. Il se trouve deux interlocuteurs de choix dans Maurice Goguel et le père Léonce de Grandmaison. Elle est rassemblée dans le Mystère de Jésus, augmentée de 3 chapitres dans lesquels Couchoud tente de démontrer que l’étude de l’Apocalypse et des épîtres non-pauliniennes confirment ses vues tirées des épîtres pauliniennes. L’ensemble est publié au Mercure de France en mars 1924. Maurice Goguel publie un tour d’horizon des thèses mythistes: Jésus de Nazareth : Mythe ou Histoire ?[22]

Postérité

Si une bonne partie des critiques faites par Goguel à Couchoud sont justifiées (par exemple, qu’elle est fondée sur entre autres une philosophie des religions, et non sur les textes et données disponibles, ce qui limite les possibilités de réponse), une partie de la réflexion de Couchoud a toutefois trouvé une postérité, ce qui fait son intérêt. Entre autres, le livre de Couchoud, le Mystère Jésus a été traduit en anglais ; il a donc une filiation parmi les mythistes américains alors même qu’il s’inspirait de Robertson (Cf. article suivant, les mythistes autodidactes) D’une part, plus personne ne tente de recréer une Vie de Jésus comme le fit Strauss. Au contraire, on confronte les éléments du récit des évangiles à l’histoire de la Syrie-Palestine au Ier siècle et celle du judaïsme du second temple au premier siècle, à la littérature de ce temps, pour évaluer la possibilité de tel ou tel évènement, voir le « réalisme » de tel ou tel évènement. Cela se nomme la contextualisation ou encore le Sitz im Leben (remise en contexte) selon les écoles. On aboutit donc à des « portraits en creux », c’est à dire à une histoire des représentations de Jésus selon l’Ecole des Formes dont les principaux auteurs sont Wilhem Bousset et Rudolph Bultmann. Les points suivants ont trouvé une postérité :

♦ L’idée du « dieu analogue à ceux des cultes à mystère » La postérité n’est pas directe mais l’idée demeure à deux endroits:

◊ Le récit de l’institution de la Cène/Eucharistie n’est pas un récit de seder Pessah mais ressemble en bien des endroits à des récits de partage de nourriture dans certains cultes à mystère.

◊ Il est un mythe que Margaret Barker – spécialiste du symbolisme du Premier Temple – rappelle dans ses travaux : celui d’Ashera, la Reine du Ciel (symbolisée, entre autres, par un arbre dont la menorah serait la « survivance »), une ancienne déité, mère de nombreux « fils d’El », vénérée ouvertement par Israël jusqu’à la réforme du VIIe siècle avant l’ère commune (réforme de Josias). La thèse générale de Barker est que avec le christianisme apparaît une reconfiguration de thèmes appartenant à la théologie du Premier Temple, et ayant survécu en marge de la théologie officielle d’État. Selon la théologie du Premier Temple, YHWH est le plus important des fils qu’Asherah donna à El. Certains « chrétiens » en vinrent très tôt à identifier Jésus à YHWH, le fils d’El, et à comprendre le rapport de Jésus à Marie, comme celui de Yahweh à Asherah. Le binitarisme juif précéda le christianisme trinitaire.

♦ Le trinitarisme, s’il n’est pas juif dans la version élaborée au IVe siècle qui nous est parvenue, a néanmoins des racines juives. Tout dépend de ce que l’on entend par « juif ». Si on réduit l’expression à l’expérience juive officielle, i.e. au judaïsme dominant depuis la période du Second Temple, celui de la Torah orale, il est clair que le monothéisme monolithique est la règle. Cependant, si l’on regarde « dans les marges », à l’exemple de Daniel Boyarin[23], il devient tout aussi clair que le monothéisme monolithique n’était pas la seule interprétation possible du monothéisme juif. Aujourd’hui, les historiens commencent à parler de binitarisme. Ce qui les oblige aussi à parler de monothéismes au pluriel.

Prosper Alfaric

Le détail de la vie de Prosper Alfaric a déjà été développé ici et mais il serait injuste de ne pas rappeler ici l’essentiel de son propos, vu sa paternité de l’ensemble des thèses mythiste développées sur l’un ou l’autres des sites athées radicaux. En fin de carrière, suite à un débat fort discuté, Prosper Alfaric fut élu à la chaire d’histoire des religions de l’université de Strasbourg. Comme ses confrères anglo-saxons soutenant la thèse mythiste, il s’agit donc d’un universitaire et c’est le seul dans le monde francophone.

La thèse

Pour Alfaric, les quelques textes d’auteurs non-chrétiens qui évoquent Jésus-Christ sont interpolés par les chrétiens. Il s’appuie sur l’absence de toute mention de Jésus chez certains auteurs anciens. En particulier, il signale l’histoire des rois juifs de Juste de Tibériade, récit dans lequel la vie de Jésus aurait dû trouver une place. L’?uvre de Juste a disparu, mais Photios la lit au IXe siècle de l’ère commune et s’étonne de rien trouver concernant « la venue du Christ, les évènements de sa vie, les miracles qu’il fit ». Il remarque en outre que Jésus est tout semblable aux dieux des cultes à mystères, Isis ou Mithra. Dès la découverte des grottes de Qumrân, alors même que rien n’est encore publié, Prosper Alfaric soutiendra l’origine essénienne du christianisme.

Les publications

De son vivant, Alfaric n’a publié ses articles sur ce thème que dans des bulletins paroissiaux comme le bulletin du cercle Ernest Renan et les cahiers de l’Union Rationaliste[24] alors que sa fonction aurait pu lui permettre d’accéder à des revues universitaires comme la Revue historique de Gabriel Monod ou dans la Revue d’Histoire des religions d’Émile Guimet. L’intérêt de l’auteur étant de publier dans des revues de validation, on peut penser que cette abstention est due à un refus des comités de lecture des revues universitaires. Au temps d’Alfaric, la critique philologique a trouvé son plein développement, surtout en Allemagne où il a étudié. Le lecteur s’étonnera donc qu’il ne fournisse aucun élément textuel susceptible d’expliquer où le texte original et la glose s’enchevillent l’un l’autre, chez les auteurs anciens[25]. L’histoire culturelle n’a pas encore trouvé son plein développement. Alfaric ne peut donc comprendre l’étonnement de Photios à partir du milieu où vit celui-ci; pour Photios, la tradition est un donné qui ne souffre aucune discussion[26]: dans cette perspective pré-moderne, la considération dont jouit le Christ ne saurait être différente de celle dont il jouissait de son vivant. la représentation de Jésus soutenue par Photios ne pose aucune question à Alfaric; il ne s’interroge pas sur le point de savoir si cette représentation est identique à celle que les contemporains de Jésus en avaient. En quelque sorte, Alfaric n’évalue pas la distance culturelle entre Photios au Ixèm siècle et le monde juif du temps de Jésus. De même, Alfaric confond volontiers Jésus, qui pourrait être un candidat Messie du Ie siècle et le Christ, qui est la version christianisée du Messie à partir d’une réinterprétation de la pensée juive. Ces deux conceptions du Messie n’ont plus le même sens au moins depuis le IVe siècle, a fortiori au temps d’Alfaric.

Réception

Sa postérité est considérable. Alfaric est à l’origine de toutes les théories mythistes contemporaines et autodidactes.

Toutes les théories mythistes descendent peu ou prou des thèses d’Alfaric, en particulier celles qui reposent sur une similarité avec Mithra, Sol Invictus, Sérapis. La plupart du temps, les thèses produites par des autodidactes (voir ci-dessous) paraphrasent les articles d’Alfaric. Alfaric lui-même avait fini d’élaborer sa conception dès 1934 ; il la répéta dans des conférences associatives jusqu’à sa mort en 1955 sans rien lui ajouter ni rien lui retrancher.

Un point curieux est l’attitude de Charles Guignebert vis-à-vis d’Alfaric. Charles Guignebert[27] s’affichait libre-penseur et ne nourrissait, au dire de Maurice Goguel, aucune sympathie pour le Jésus qu’il étudiait ; il n’en était pas moins grand adversaire des mythistes.

Par ailleurs, Guignebert ne cesse de pourfendre Couchoud, qu’il traite d’amateur, capable de soulever seulement « l’enthousiasme des incompétents », mais jamais il n’écrit le nom d’Alfaric et ne cite le moindre de ses ouvrages, même pour le réfuter. On peut expliquer cette attitude par le fait qu’au lendemain de la Première Guerre mondiale la nomination d’Alfaric à la chaire d’histoire des religions de l’université de Strasbourg avait fait scandale chez les catholiques comme chez les protestants[28] ; Guignebert et Loisy étaient alors intervenus chaleureusement en sa faveur, sans se douter qu’en 1932 il publierait son livre « Jésus a-t-il existé ? » Il leur était donc très difficile de contester la compétence de celui qu’ils avaient parrainé : ils ne pouvaient que se réfugier dans le silence.

Charles Guignebert évalue les thèses mythistes

Qui est Guignebert ?

Charles Guignebert (1867-1939) [29] enseigne l’histoire du christianisme à la Sorbonne de 1906 à 1937. après une carrière de professeur de lycée, notamment à Pau puis à Toulouse, l’année 1905 le voit chargé de cours à la faculté des lettres de la Sorbonne,( le titre de « professeur » ne devait lui être attribué qu’en 1919) pour y enseigner l’histoire des origines du christianisme. Elève puis sucesseur de Renan, dès sa leçon d’ouverture, il annonce sa volonté de détacher l’histoire religieuse de l’enracinement du christianisme et de faire de l’histoire des religions « une histoire comme les autres », exactement comme le préconisait son maître.

Il peut se prévaloir d’une authentique neutralité religieuse comme le souligne Henri Berr dans la préface qu’il écrira pour le « Jésus » de Guignebert, paru  en 1933 :

« Personne , si nous ne nous trompons, ne lira ce livre, sur un sujet particulièrement délicat, sans reconnaître la sereine objectivité de l’auteur. Ch. Guignebert se comporte en historien pur. Aussi bien que la prévention fidéiste, il se méfie et se défend du préjugé rationaliste : l’historien ne sait ni ne croit rien d’avance, dit-il, sinon qu’il ne doit rien croire et qu’il ne sait rien. Il cherche? la vérité d’histoire et il ne met d’espoir que dans les textes. »

Il est considéré comme le dernier du genre « historique et critique » car, depuis, bien des sciences se sont ajoutées à la méthode « historico-critique » [30]

Quel est son contexte ?

L’église catholique trouve un compromis avec la critique savante sur le mode « l’acquis des sciences mérite considération sans préjudice pour la Parole de Dieu même s’il perturbe ses portes paroles ». L’Eglise s’arrange de la science sans la mettre sous sa coupe » dit Yves Marie Hilaire dans « De Renan à Marrou: l’histoire du christianisme et les progrès de la méthode historique (1863-1968)« , qui expose par ailleurs comment se distingue l’exégèse de l’apologétique puis l’exégèse scientifique de l’exégèse spirituelle.

Quelle est sa critique des thèses mythistes ?

Dès son manuel d’histoire ancienne du christianisme de 1926, il dit vers la page 157 « On a pu très sérieusement se demander si tout ce que nous savons de Jésus n’était pas légendaire, si son existence même ne devait pas être rejetée parmi les mythes ». Mais c’est dans « le problème de Jésus » de 1914 (de la page 87 à 130) qu’il en fait l’analyse détaillée et dans son Jésus de 1933 qu’il en résume les critiques (de la page 60 à 72).

Il ramasse dans la même critique aussi bien les mythistes académiques que les amateurs ; en fait il s’intéresse à celles de ces théories qui eurent le plus d’audience.

En ce qui concerne Jensen, il lui reproche de faire entrer « de force » l’ensemble des récits bibliques y compris le nouveau testament  » ycompris « le détail de l’histoire évangélique » au prétexte du modèle du héros sauveur Gilgamesh.

À Drews, il reproche l’abus du syncrétisme autour de la structure du jeune dieu qui meurt et ressuscite issus des religions orientales. En quelque sorte, il lui reproche l’esprit de système qui unirait une seule main aussi bien les mythes solaires e l’Inde,et de la Perse (ensemble qui se tient, selon Jean Kellens), la foi des mystères grecs en un intercesseur (ce qui se tient moins) . Il constate aussi l’abus de l’argument politique selon lequel le milieu de Jérusalem, par opposition à Paul aurait prétendu que Jésus avait vécu parmi eux, ce qui leur donnait une incontestable supériorité.

À Couchoud, il reproche son usage de la « vision« . Le mouvement chrétien serait issu d’une vision de Simon Pierre et de remplacer l’enigme de jésus par celle de Céphas et de trouver dans le serviteur souffrant l’origine des récits de la passion sans éprouver la nécessité de rien démontrer de cet emprunt.

Il souligne combien les mythistes à bases des théories de « l’histoire générale des religions » ont du mal à démontrer les contacts suffisants entre telle et telle civilisation dont l’une serait source et l’autre cueilleuse pour que ces emprunts se pratiquent.

Il critique aussi les thèses mythistes « à base de Paul » (comme aujourd’hui, celle de Doherty traitée dans l’un des articles suivants).

Voici l’essentiel de son texte concernant l’usage de Paul : Charles Guignebert et le mythisme.

Il conclut :

« La propagande chrétienne a exploité élaboré construit un mythe du Christ au profit de jésus, elle n’a pas inventé Jésus lui-même, et c’est Jésus qui, d’une manière ou d’une autre, lui a suggéré la foi qu’elle a mise en lui.

Ce n’est peut être pas ainsi qu’on comprend les choses quand on s’abandonne à l’ivresse de construire et d’enchaîner le hypothèses et raisonnements ; mais je m’assure que c’est ainsi qu’on les voit quand on observe modestement dans le cadre historique que les faits déterminent, sans chercher à extorquer de force aux textes les assertions qu’on souhaite d’eux, et en s’inclinant avec humilité devant les témoignages qu’ils portent spontanément »

Conclusion

Ici s’achève l’étude universitaire de la thèse mythiste. On ne peut « démontrer » l’existence historique de Jésus de Nazareth ; Albert Schweitzer nous a montré dès 1902 qu’on n’en pouvait faire une biographie américaine tandis que Charles Guignebert a montré, entre autres, que les thèses mythistes péchaient par la méthodologie.

Notes
  1. Voir « VAN MANEN AND THE DUTCH RADICALS » pour l’histoire de cette école de pensée, ses thèses et ses membres.
  2. En fait selon Léon Vaganay et Christian B. Amphoux, Initiation à la critique textuelle du Nouveau Testament (Paris, Cerf, 1986) la question des incohérences apparaît dès les temps de la copie et des premières traductions des textes bibliques (e.g. la Peshitta), les corrections du copiste étant le plus souvent des remèdes à ce que le copiste trouve incohérent, sans fournir une garantie de cohérence supplémentaire comme en témoigne la célèbre mention marginale du Codex Vaticanus.
  3. CHRÉTIENS CATHOLIQUES Dictionnaire philosophique.
  4. ÉVANGILE.- Dictionnaire philosophique de Voltaire.
  5. Homme d’état britannique, quasi contemporain de Voltaire, qui critiqua le concept de révélation pour se montrer déiste.
  6. « Dieu et les hommes », par le docteur Obern, oeuvre théologique, mais raisonnable traduite par Jacques Aimon (1769).
  7. Voir article d’introduction note 3 ou mieux, la version en ligne du livre de Dupuis.
  8. Comme quoi Napoléon n’a jamais existé » Jean-Baptiste Pérès, 1827.
  9. Voir articles sur les Quêtes du Jésus historique ci-contre, dans la blogliste.
  10. Se méfier du terme « monde héllénistique » qui désigne classiquement la langue grecque et la période de l’histoire du monde grec à partir de la conquête d’Alexandre jusqu’à l’aube de l’ère commune. Marcel Détienne dans « les grecs et nous » a montré combien cette expression était idéologique et témoignait le mépris de ceux qui la créèrent pour cette période qui leur semblait une décadence en regard de la période, dite « classique », qui la précède.
  11. W.C. Von Mannen, De Nederlandsche Spectator 1887, 317-320.
  12. The Aryan Jesus: Christian theologians and the Bible in Nazi Germany, Susanah Heschel, Princeton University Press, p58 (en ligne).
  13. Sir James George Frazer, Le Rameau d’or, (1911-1915)réédité par Lafond, Paris en 1984
  14. Cette partie est largement inspirée du travail de 1926 de Maurice Goguel, tombé dans le domaine public, Jésus le Nazaréen: Mythe ou Histoire ?. (version anglaise en ligne)
  15. Ses travaux sur cette question « Jésus a-t-il existé ? » ont été récemment réédités sous la direction de Michel Onfray.
  16. Orpheus, Histoire générale des religions, 1909, lire en ligne.
  17. Sur le Testimonium Flavianum, on verra Serge Bardet Testimonium Flavianum, Examen historique. Considérations historiographiques, CERF, 2002 dont Maurice Sartre , qui n’est pas suspect de complaisance envers l’authenticité du Testimonium, déclare : « Une relecture décisive. Serge Bardet le montre de façon convaincante, chaque traducteur a tendance à infléchir le sens du texte en fonction de sa position face à l’historicité du texte ; ainsi là où l’on a proposé le simple « C’était le Christ », d’autres écrivent « Il était le Christ », voire « Le Christ, c’était lui ! » Car, et c’est là tout l’objet du débat, ce témoignage unique et d’apparence si évidente ne trouve pas grâce aux yeux de tous. Si quelques savants le jugent authentique tel quel, bien d’autres le rejettent en bloc comme une interpolation chrétienne précoce (au plus tard au début du IVe siècle, puisqu’il est cité par Eusèbe de Césarée), alors que d’autres encore proposent une solution moyenne : le texte transmis serait une version remaniée (par des chrétiens) d’un original joséphien moins explicite, dont Shlomo Pines proposait de retrouver la trace dans la traduction arabe faite au Xe siècle par l’évêque Agapios de Membidj d’une version syriaque de Josèphe. Curieusement, le clivage entre les savants ne recoupe en rien celui de leurs convictions religieuses, et l’on trouve autant de catholiques, de protestants et de juifs dans chaque camp. » Dans la Postface, Pierre Geoltrain, connu comme partisan de l’interpolation complète : « Serge Bardet fait changer notre regard sur le problème, remet en question bien des positions acquises et fonde en raison le caractère vraisemblable du témoignage juif sur le Christ et les chrétiens ».
  18. Voir Psaume 22 .
  19. Voir la réfutation par Bousset ainsi que la réponse de Salomon Reinach dans Cultes, Mythes et Religions pages 1102-1106 (version Gallica en mode texte)
  20. François Laplanche, la Science catholique…, op. cit.
  21. Anne Heurgon-Desjardins (sous la direction de) Études, Témoignages et Documents Inédits, Paul Desjardins et les décades de Pontigny Actes du colloque de 1959, Presses Universitaires de France, 1964; et François Chaubet, Paul Desjardins et les Décades de Pontigny, Presses Universitaires du Septentrion, janvier 2000.
  22. Maurice Goguel, op.cit Payot, 1926, version anglaise en ligne à la note 14.
  23. « Il n’y a pas si longtemps, tout le monde savait que le christianisme était apparu après le judaïsme. Mais plus récemment, les chercheurs ont commencé à admettre la complexité du tableau historique. Dans le monde juif du Ier siècle, un grand nombre de sectes se disputaient les titres de Véritable Israël et d’interprète authentique de la Torah- le Talmud parle de soixante-dix – et la forme de judaïsme qui donna naissance à l’Église chrétienne ne fut que l’une de ces sectes. Les chercheurs réalisent maintenant que l’on peut et doit parler de la naissance du Christianisme et du Judaïsme (rabbinique) comme de la naissance de jumeaux, et abandonner l’idée de dépendance génétique du premier par rapport au second. » Daniel Boyarin, Dying for God: Martyrdom and The Making of Christianity and Judaism. Daniel Boyarin enseigne la culture talmudique à l’Université de Californie.
  24. L’Union rationaliste est fondée en 1930 par Paul Langevin et adopte le mythisme comme doctrine. François Laplanche, op.cit.
  25. En dépit du fait que certaines de ces gloses, quand elles existent, soient parfaitement repérables, connues et reconnues.
  26. Heretical Imperative: Contemporary Possibilities of Religious Affirmation, Peter L. Berger, 1979. Traduction française L’impératif hérétique, Paris, Van Dieren, 2005. Se reporter, en particulier, au début du livre à sa description de la tradition dans la mentalité prémoderne puis, plus tard à sa distinction entre l’orthodoxie et la néo-orthodoxie.
  27. Professeur d’histoire du christianisme à la Sorbonne dans les années 1900 et auteur d’ouvrages estimés dans la collection « Évolution de l’Humanité » chez Albin Michel comme Le monde juif vers le temps de Jésus, Jésus et Le Christ.
  28. Vouloir y voir une preuve de l’obstruction catholique à la recherche relève d’une méconnaissance du problème de la revendication d’orthodoxie. On trouvera une clarification du problème dans un vieil ouvrage de Louis-Auguste Sabatier paru vers 1904 « Religions d’autorité et religion de l’esprit » ; en effet, le scandale est à la fois celui des catholiques comme des protestants et n’a donc aucun rapport avec de supposées entraves catholiques à la recherche.
  29. Pour le détail on regardera l’ouvrage de Yves Marie Hilaire, page 29.
  30. Plus de détails sur la biographie et l’enseignement de Charles Guignebert seront trouvé dans Yves Marie Hilaire, op. Cit., page 57, dans l’article « De Loisy à Guignebert » de François Laplanche.
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Publié par le 18 novembre 2009 dans Jésus de l'histoire

 

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