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« Dieu obscur. Cruauté, sexe et violence dans l’Ancien Testament »

03 Mar

Le Dieu de la Bible déconcerte; il apparaît souvent sous des traits qui ne coïncident pas avec notre imaginaire collectif: guerrier, tribal, impliqué dans les affaires politiques et militaires, etc. Dans ce livre, Thomas Römer passe en revue une série de ces aspects et nous invite à les comprendre dans le contexte qui les a vu naître, celui du Proche-Orient ancien. Au-delà d’une simple investigation archéologique, Römer rend compte des différentes traditions théologiques qui se profilent au sein de la Bible, tout en proposant quelques pistes de réflexion (p. ex. sur la possibilité de comprendre Dieu). Dans cet exposé, je me suis focalisé sur un aspect, celui du Dieu guerrier dans le livre de Josué. Römer en aborde davantage. La première partie (Les attitudes…) est entièrement personnelle.

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Les attitudes face au Dieu de l’Ancien Testament

Rejet

Une position typique de ce rejet est celle de Marcion (IIe siècle). L’orientation gnostique de sa théologie reléguait le Dieu de l’Ancien Testament au rang de démiurge, créateur de la matière connotée négativement et cause de souffrance. Par contre, le Dieu que prêche Jésus est le Dieu libérateur, radicalement Autre et au-delà de la création. Marcion ne reconnaissait comme Écritures que l’évangile de Luc et les lettres pauliniennes. Cité par Irénée, Marcion considère que le dieu créateur est « un être malfaisant, aimant les guerres, inconstant dans ses résolutions et se contredisant lui-même »1. Si, pour Marcion, le dieu créateur n’est pas complètement mauvais, il est un dieu pratiquant une justice rigoureusement rétributive, il est anthropomorphique, inférieur, tel qu’il est décrit dans l’Ancien Testament.

Si j’ai dit un mot sur Marcion c’est qu’il représente une tendance – un danger, devrais-je dire – que l’on rencontre constamment dans l’histoire du christianisme jusqu’à nos jours. Une résurgence explicite et assumée du marcionisme fut celle du grand historien allemand et théologien libéral Adolf von Harnack qui publia une monographie sur Marcion en 19242. Il y écrivait:

« Rejeter l’Ancien Testament au IIe siècle fut une erreur que la grande Église à juste titre ne commit pas. Le maintenir au XVIe siècle fut un destin auquel la Réforme ne put encore se soustraire. Mais le conserver au XIXe siècle comme document canonique au sein du protestantisme est la conséquence d’une paralysie religieuse et ecclésiastique.3 »

Apologétique

La position apologétique est notamment représentée aujourd’hui par les lectures fondamentalistes de la Bible, des plus naïves aux plus sophistiquées, telles qu’on les trouve dans le mouvement évangélique. Elle part du postulat que la Bible est littéralement inspirée et infaillible, qu’elle est vraie sur tous les plans, y compris historique. Il s’ensuit que les événements que raconte la Bible doivent s’être passés tels que rapportés, peu importe s’ils posent des problèmes parfois insurmontables. C’est par exemple le cas quand des nombres semblent disproportionnés (cf. sortie d’Égypte, âge des patriarches), quand certains récits font une trop large part à l’extraordinaire (plaies d’Égypte, le soleil qui suspend sa course), ou encore quand ils dépassent les limites du raisonnables et de la vraisemblance (p. ex. la prise de Jéricho).

Une telle lecture doit souvent se défendre face à la critique biblique tout en s’en démarquant clairement. Le problème est plus délicat quand il s’agit, p. ex. dans le livre de Josué, de justifier le fait que Dieu prenne des allures de guerrier et de « purificateur ethnique ». La réponse classique consiste à dire que les peuplades cananéennes avaient mérité d’être exterminées à cause de leur déchéance morale et spirituelle. Ainsi, il ne risquaient plus de contaminer le peuple israélite en passe de s’établir4. Dans une telle lecture, aucune distance n’est prise avec le texte, tout est rationalisé et intégré dans un système théologique. Dieu est immédiatement révélé par les textes, ses paroles et ses actions appellent une explication et une justification (théodicée), surtout quand elles heurtent le sens commun.

Les non-croyants

L’attitude de nos contemporains consiste souvent à rejeter spontanément l’image de Dieu que véhicule l’Ancien Testament. Primitif, vengeur, colérique, guerrier, et j’en passe, voilà des appellations qui lui sont couramment attribuées, soit par préjugé, soit sur base d’une approche superficielle des textes. Quoi qu’il en soit, la réputation du Dieu d’Abraham d’Isaac et de Jacob a très mauvaise presse.

Les positions du rejet et de l’apologétique se rejoignent en ce qu’elles restent bloquées à la surface des textes. De plus, il me semble qu’elles entretiennent un certain docétisme en ce qu’elles n’assument pas ou pas assez l’historicité et l’humanité impliquées dans le « fait biblique ». Les études historico-critiques ont permis de comprendre et de mieux apprécier le contenu de la Bible, tout en mettant en question certains clichés tels ceux que j’ai évoqués. C’est dans cette ligne que se situe le livre de Thomas Römer.

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Thomas Römer est un théologien allemand ayant fait ses études à l’Université de Heidelberg et obtenu son doctorat à Genève. Spécialisé en Ancien Testament, il a récemment été nominé au Collège de France (2008) à la nouvelle chaire de « Milieux Bibliques« . Il est directeur d’édition de nombreux ouvrages collectifs de référence publiés chez Labor et Fides.

L’approche est résolument historico-critique, non synchronique (sémiotique, narrative, etc.). Le but du livre est simple: rendre à la Bible les circonstances historiques et culturelles qui l’ont vu naître. Avec honnêteté et lucidité, Römer analyse les textes qui posent problème aux lecteurs.

Plan du livre

Une partie introductive retrace l’évolution du discours sur Dieu dans l’Israël ancien.

Ensuite, cinq chapitres successifs sont consacrés à un thème particulier: Dieu est-il mâle?; Dieu est-il cruel?; Dieu est-il despote et guerrier?; etc. Le dernier chapitre diffère en ce qu’il pose la question de la compréhensibilité de Dieu avec des développements intéressants sur le concept de rétribution et la question du mal.

Enfin, Römer conclut sur l’Ancien et le Nouveau Testament en proposant une réflexion sur l’unité et la continuité du discours sur Dieu.

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Bref parcours historique

Si la Bible témoigne d’une conception monothéiste de Dieu (Dt 6.4), c’est après une longue évolution. D’après Römer, une version primitive (donc reconstituée) du « cantique de Moïse » en Dt 32 témoigne d’une ancienne croyance à un panthéon. « El » est le dieu suprême et Yhwh le dieu national d’Israël, un parmi d’autres dieux nationaux (Moab, Edom, etc.).

Ensuite, avec l’essor de la monarchie, le Dieu tribal devient le Dieu national. On lui voue un culte dans un Temple, mais aussi dans d’autres lieux de culte « à ciel ouvert » (les fameux bamot). Römer parle du pouvoir qu’exerce le roi sur toute la communauté. Il est considéré comme vicaire de Dieu et médiateur auprès du peuple. De cette conception découlent des notions comme celles de « fils de Dieu » et d’ »image de Dieu » que l’on retrouve p. ex. en Égypte. Yhwh ne fut pas le seul Dieu à recevoir un culte en Israël et en Juda, ce qu’attestent les prophètes et des données iconographiques.

Römer trace ensuite les grandes lignes de l’origine de la vénération exclusive de Yhwh. Il évoque les luttes contre Baal en notant que Yhwh est parfois dépeint sous des traits similaires (p. ex. « chevaucheur de nuées », dans Ps et Dt). Dans le royaume du Nord, sous la dynastie des Omrides (IXe siècle), une confrontation de plus en plus aigüe se fait entre les milieux prophétiques et la royauté au sujet des dieux étrangers.

L’Exil babylonien fut une étape décisive pour la foi du peuple d’Israël. Après la dépossession de la terre, la disparition du Temple et celle de la royauté, l’identité et la foi du peuple sont en crise. C’est alors que s’opère un travail de refondation.

Cette refondation a lieu en de multiples foyers sociaux qui donneront une vision particulière du Dieu d’Israël. Sans entrer dans les détails, signalons la vision deutéronomiste (Gn-Rois, avec pour centre le Dt), celle du milieux sacerdotal (accent sur le culte en diaspora, l’universalité de Dieu, etc.) et du Deutéro-Ésaïe (lieu classique du premier vrai monothéisme) que Römer passe en revue, avant d’aboutir à la grande synthèse située à l’époque perse – synthèse qui ne dilue pas ces différentes traditions.

Remarques

♦ Römer module son exposé sur base des recherches bibliques;

♦ il n’est pas question de dégager des enseignements spirituels. Römer s’attache principalement à éclairer les textes qui, d’une manière ou d’une autre, peuvent susciter une réflexion spirituelle et théologique;

♦ notons aussi que, malgré une réserve soutenue, Römer intègre parfois dans son argumentation des éléments hypothétiques, parfois hautement spéculatifs (p. ex. la version primitive du « chant de Moïse » reconstruite sur base du texte grec et d’un manuscrit de Qumrân; cf. p. 16).

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Un exemple parlant: le livre de Josué

Le livre de Josué est parmi les plus contestés de la Bible. Les expéditions guerrières, les populations massacrées, posent problème, d’autant plus qu’elles sont légitimées et exigées par Dieu. Comment la transcendance peut-elle se compromettre à ce point dans la barbarie et la violence? C’est une question qui heurte le non croyant et blesse celui qui, humblement, prétend croire au Dieu que dépeint la Bible. Comment s’en sortir?

Il faut tout d’abord écarter des solutions qui n’en sont pas. J’ai déjà parlé du rejet et de l’apologétique. On peut évoquer avec Römer une position intermédiaire qui consiste à spiritualiser les récits sans jamais s’interroger sur le « sens littéral » du texte. Ce serait tout simplement fuir le problème ou l’ignorer. Il n’y a pas d’autre alternative que de pénétrer la chair du texte. Ce qui veut dire prendre au sérieux l’humanité et l’historicité (au sens large) qui lui ont donné forme et contenu.

Contexte littéraire: l’histoire deutéronomiste. Une des spécialités de Thomas Römer est l’histoire deutéronomiste. Cette histoire comprend les neuf premiers livres de la Bible (Gn-Rois), dont la rédaction se situe avant, pendant et après l’Exil5. La datation de Josué est importante car elle permet de comprendre les événements qui y sont décrits, les récits de conquête, la démonstration de force et la terreur qu’inspire Israël aux peuples conquis.

Contexte politique et culturel: la domination assyrienne. La puissance assyrienne prend son essor au VIIIe siècle et se développe dans tout le Proche-Orient ancien. L’Israël du nord est annexé (chute de Samarie, 722), Juda devient vassal et doit verser un lourd tribus. Quel rapport avec le livre de Josué? Ce qui est déterminant, c’est de savoir que « [l]es Assyriens diffusaient des documents juridiques et de propagande dans lesquels le roi d’Assyrie exigeait la soumission totale de ses vassaux et où l’on célébrait les victoires assyriennes et l’extermination de tous les ennemis d’Assur » (dieu tutélaire de l’Assyrie) (Römer, p. 77). C’est avec le langage et les moyens de l’époque que des milieux juifs contestataires ont affirmé l’exclusivité du culte à Yhwh et sa puissance. Le livre du Deutéronome reflète tant dans sa structure que par certains détails les traités de vassalité assyriens liant les vassaux à leur roi: « “Tu aimeras Assurbanipal, […], fils d’Assarhaddon, roi d’Assyrie, comme toi-même” (Traité d’Assarhaddon, 672 av. J.-C.) » (Römer, p. 78). « Si l’on place le Dt dans le contexte de la domination assyrienne, écrit Römer, son message peut se résumer comme suit: oui, Israël a un suzerain [= Yhwh] à qui il doit fidélité absolue. »

Passons au livre de Josué. Ce sont les 12 premiers chapitres qui sont en cause, ceux qui décrivent les expéditions militaires de Josué sous le commandement divin. Römer signale deux problèmes que soulève l’interprétation fondamentaliste: elle prend ces récits pour de l’histoire; l’exaltation (implicite) d’un dieu guerrier pose un grave problème à la foi. Nous nous penchons sur cette seconde question. Römer pense que les récits de conquête sont a situer sous le règne du roi Josias (vers 620). Durant cette période, le pouvoir assyrien s’affaiblit et Josias peut envisager une politique de conquête pour récupérer le territoire de Samarie perdu en 722. Le livre de Josué se présenterait alors comme « une légitimation théologique à la politique d’expansion josianique » (Römer, p. 81). Comme pour le Deutéronome, les rédacteurs deutéronomistes se sont inspirés de récits stéréotypés de propagande assyrienne donnant ainsi à Yhwh les traits d’un guerrier. Il est possible de repérer de frappantes similitudes quand on compare les textes: installation d’un chef de guerre, promesses de victoire et exhortations, combat contre des ennemis en surnombre, intervention divine miraculeuse. « Pour ces auteurs de l’époque du roi Josias, il s’agit de montrer que Yhwh est plus fort que toutes les divinités tutélaires de l’Assyrie […] et que les autres peuples n’ont aucun droit à occuper Canaan ». Dans le contexte immédiat de l’époque, il s’agit de l’Assyrie. Ce procédé littéraire qui consiste à viser une réalité sous le couvert d’une autre est bien connue. Songeons p. ex. à la pièce de Voltaire qui a pour titre Le fanatisme ou Mahomet le prophète, qui s’attaque en réalité à l’Église catholique6.

La transformation du Dieu de la conquête. Le discours sur Dieu ne s’arrête pas au Dieu guerrier. Heureusement. Si la contestation se porte vers l’extérieur, elle fait également partie intégrante des Écritures. Une pluralité de traditions se côtoient qui ne sont pas toujours d’accord. L’Exil babylonien fut une période décisive pour le développement de la foi d’Israël, nous l’avons dit. Dans le livre de Josué, cela se traduit notamment par une « démilitarisation » (Römer, p. 84). En effet, dans le prologue du livre, certains ajouts font du général Josué un rabbin qui doit murmurer la Torah nuit et jour (Jos 1.8). « Du coup c’est le respect de la Torah qui décide de la vie du peuple dans le pays et non plus les exploits militaires. » (Römer, p. 84). La littérature juive va de plus en plus privilégier l’action divine et l’espérance d’une délivrance aux temps eschatologiques. Faisons remarquer avec Römer que l’Apocalypse johannique ne fait pas exception, et qu’elle aussi, dans le contexte qui est le sien, met en scène un dieu guerrier: « De sa bouche sort un glaive acéré pour en frapper les nations. Il les mènera paître avec une verge de fer […] » (Ap 19.15, cité par Römer, p. 88).

Remarques

♦ Il est à noter que selon cette optique les guerres de conquête n’ont jamais historiquement eu lieu. L’installation en Canaan telle qu’elle s’est réellement passée est débattue par les historiens. Dans une optique historique et archéologique, les textes bibliques représentent des sources à soumettre à la critique.

♦ La pluralité des traditions bibliques et leur coexistence sont le résultat d’une évolution du peuple hébreu, d’un vécu à travers les événements de l’histoire (p. ex. l’Exil). Les récits bibliques sont moins la description de ces événements que des récits qui donnent du sens à ce vécu dans la foi au Dieu vivant.

♦ Si l’homme est à l’image de Dieu, force est de constater que le Dieu de la Bible se laisse appréhender comme Dieu à l’image des hommes. Même si l’on arrive à décharger Dieu d’une quelconque responsabilité dans ces conquêtes, il n’empêche que les rédacteurs bibliques ont jugé bon de le représenter sous les traits d’un guerrier. Choix qui n’est pas sans nous dérouter. En cherchant Dieu, l’homme se cherche lui-même. Si l’homme ne connaît Dieu qu’au travers d’un miroir, il ne peut échapper au reflet de sa propre image. Dieu se laisse dire, il se compromet sans pourtant disparaître, il s’implique au point de se rendre méconnaissable (notamment dans la croix du Christ).

♦ Un danger consisterait à exploiter la démarche historico-critique comme un autre genre d’apologétique, où l’on pourrait tout expliquer, ce qui en fin de compte aurait pour effet de diluer le divin dans l’immanence. Dieu doit toujours poser question, son « obscurité » ne peut lui être ôtée. Elle nous préserve en quelque sorte de notre propre obscurité, obscurité que Dieu assume et investit pour la mener vers la lumière. D’où la pertinence de la distinction théologique entre le Dieu caché et le Dieu révélé.


1. Irénée de Lyon, Contre les hérésies, 1,27, 2; 3,12,12, cité par J. Pélikan, La tradition chrétienne: vol I. L’émergence de la tradition catholique 100 – 600, Paris, PUF, 1994 (1re éd. angl. 1971), p. 77.

2. A. von Harnack, Marcion, l’Évangile du Dieu étranger : Une monographie sur l’histoire de la fondation de l’Église catholique, Paris, Cerf, coll. « Patrimoines, christianisme », 2003, (1re éd. allemande 1924).

3. A. von Harnack, p. 217, cité par Römer, p. 12.

4. Voici un exemple typique de ce genre d’approche (à propos de la conquête de Josué): « […] cette guerre et les massacres qu’elle a entraînés passent mal à notre époque, soucieuse des “droits de l’homme”, où tout génocide est classé comme “crime contre l’humanité”. […] Non seulement gardien du niveau moral qui assure l’équilibre de la vie humaine, le Dieu créateur de toutes choses est Maître et Seigneur du monde entier (Ps 24.1), à plus forte raison du pays, aux dimensions modestes, de Canaan (Lv 25.23). Il en dispose donc à son gré. Il décide dans sa sagesse infinie (cf. Es 55.9) de déposséder les rois de ce territoire, vu leur déchéance morale (Jos 12), et de le confier à un “royaume de sacrificateurs” (Ex 19.6), constitué d’hommes et de femmes qui reconnaissent les droits de Dieu et qui l’honorent par leur vie. » Brian Tidiman, Précis d’histoire biblique d’Israël, Nogent-sur-Marne, 2006, p. 153-54, c’est l’auteur qui souligne.

5. Selon Römer. Il existe une multitude de variantes dans le cadre de cette hypothèse. Cf. Thomas Römer, La première histoire d’Israël. L’École deutéronomiste à l’œuvre, Genève, Labor et Fides, 2007 (1re éd. angl. 2006).

6. Voltaire, Le fanatisme ou Mahomet le prophète, Amsterdam, éd. Étienne Ledet & Compagnie, 1753 (1re éd.).

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6 Commentaires

Publié par le 3 mars 2010 dans Ancien Testament

 

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6 réponses à “« Dieu obscur. Cruauté, sexe et violence dans l’Ancien Testament »

  1. YiahiA

    17 avril 2012 at 21:58

    Cet ouvrage semble effectivement fort intéressant, du moins par son sujet.

    Mais les critiques par les athées de ce dieu-là sont trop rapidement écartées au motif d’une approche qui serait superficielle, reproche qui concernerait éventuellement certains croyants. En effet, tout le processus historique qui est ainsi si bien décrit et analysé peut fort bien donner de l’eau au moulin des personnes qui ne voient là que l’élaboration très humaine d’une idéologie religieuse spécifique. Ce processus humain, qui a touché de manière similaire d’autres peuples, ne porte pas de manière évidente la marque d’une inspiration divine, sauf à la lumière d’une foi précise, et ce, sans que l’approche athée puisse « de facto » être qualifiée de superficielle.

    Dans cet ordre d’idées, ce qui me semble manquer à cet ouvrage (ou à l’exposé que vous en faites), ce serait justement un développement spirituel qui puisse donner un sens à ce processus historique, dont un marxiste, entre autres, tirerait une leçon bien différente.

    Il y a bien, en note, cette intéressante esquisse:

    « Si l’homme ne connaît Dieu qu’au travers d’un miroir, il ne peut échapper au reflet de sa propre image. Dieu se laisse dire, il se compromet sans pourtant disparaître, il s’implique au point de se rendre méconnaissable… »

    Mais exposée de façon aussi brève, elle est loin d’être convaincante, et ressemble un peu à une échappatoire. D’une part il n’est pas évident que la « compromission » de Dieu n’aboutisse pas à sa disparition et le problème de l’inscription de l’action divine dans l’histoire humaine ne se règle pas en trois lignes. Par ailleurs, cette manière d’en parler, typiquement chrétienne, choque l’idée que j’aurais de la transcendance de Dieu, si j’admettais son existence, comme elle heurte la conception musulmane. Enfin, même en adoptant l’optique chrétienne, ces propos ne sont pas de nature à résoudre le contraste (apparent selon vous, mais irrésolu dans ce texte) entre le message christique dans son aspect libératoire et d’amour fraternel, et l’archaïsme, la rudesse hébraïque ancienne.

    L’absence de perspectives spirituelles met un bémol à l’intérêt de ce livre se cantonnant à l’étude historique (passionnante en soi, bien sûr).

     
    • Georges Daras

      18 avril 2012 at 16:06

      Bonjour YiahiA,

      Merci pour votre généreux commentaire! Il m’interpelle en bien des points.

      J’avais pour ambition de reprendre la lecture de ce livre pour en proposer une présentation d’ensemble, plutôt que de me focaliser sur un seul aspect (Josué). Peut-être que je vais m’y mettre bientôt grâce à vous!

      Vous l’avez compris et souligné: l’ouvrage propose principalement une approche historique, à la fois par le contexte historique et l’histoire des textes (leur unité, leur diversité, leur évolution, leurs tensions, leurs articulations ou contradictions). Comme vous vous en doutez, même une lecture purement historique ne manquera pas de susciter de multiples interrogations en rapport avec certaines doctrines, croyances, idées ou représentations. Je place Römer dans la bonne vulgarisation sans attendre de lui un approfondissement spirituel ou pastoral (c’est au lecteur ou au théologien de prendre la main). Pour moi, le livre de Römer est un antidote aux lectures fondamentalistes, qu’elles soient athées ou croyantes, ou encore à une approche trop unilatéralement axée sur le récit dans sa forme actuelle (lectures sémiotiques et narratives).

      Votre remarque sur les critiques athées est justifiée et bienvenue. Il est vrai que je les ai un peu vite balayées sans en reconnaître leur part de vérité. C’est que ce n’était pas le sujet de l’article, et que, d’autre part, ces critiques sont la plupart du temps tellement caricaturales et si peu au courant des avancées de la critique biblique qu’il est tentant de les ignorer (je pense notamment aux Dawkins, Onfray, et autres amateurs sur Internet). Maintenant, puisque vous soulevez la question, je vous confie volontiers que cette part de vérité que recèlent les critiques athées me pose effectivement problème et qu’elle paraît insoluble à mes yeux. Je peux même affirmer que cela me pose davantage problème, non seulement parce que la Bible — toute la Bible — est ma lecture quotidienne, mais aussi parce qu’en tant que croyant, cette problématique me touche profondément, dans ma foi, dans mon rapport à Dieu. Quel est ce Dieu auquel je crois? Comment puis-je interpréter aujourd’hui et recevoir tel texte ou tel récit, a fortiori quand on y trouve mêlées des motivations tribales et politiques si terre à terres, quand aussi l’histoire nous montre qu’en bien de ses aspects Yhwh ressemble aux dieux d’autres peuplades antiques, d’autres rivaux politiques de l’époque. Comment distinguer ce qui relève de la foi, alors que cette dernière semble si souvent céder le pas à des préoccupations humaines? J’ouvre ma Bible pour y trouver une « parole de Dieu » et ce sont des paroles des hommes sur Dieu que j’y trouve, voire même une instrumentalisation. Quelle actualité pour ce qui me paraît à ce point dépassé et étranger à mes préoccupations? Toutes ces questions touchent à la manière dont Dieu s’est révélé/se révèle à l’humanité: les chrétiens parlent volontiers d’une évolution, si pas linéaire, du moins en « zigzag », toujours en prise avec les événements de l’histoire et les espérances d’un peuple. Bien sûr, en tant que chrétien, j’ai mon critère et mon « canon dans le canon » dans l’Évangile de Jésus-Christ, aboutissement de l’histoire du salut et sommet de la révélation divine. Quand bien même je ne trouverais pas de solution satisfaisante à ces questions, je trouve en lui aussi bien le repos de mon âme que celui de mon intelligence. Je me console de ce que le judaïsme ait pu produire un tel joyau, lumière pour les nations et gloire du peuple d’Israël (selon Luc 2.32).

      Ces questions exigent de prendre les critiques (athées ou autres) au sérieux, de fournir des pistes de réflexion et, dans la mesure du possible, quelques éléments de réponse. Je ne suis pas en mesure de le faire dans ce message. Mais ce n’est pas rien que de discerner et de poser les problèmes, puis d’écarter les solutions qui n’en sont pas (fondamentalisme et évangéliques dans une large mesure).

      Concernant mes remarques et notamment celle que vous citez, je n’entends pas « régler » le problème ni « résoudre » le contraste entre Jésus et l’Ancien Testament (encore que l’on ne puisse pas les opposer comme deux « blocs »). Je pense que rien de définitif ne pourra jamais être avancé en la matière. Je fais simplement part d’une intuition qui n’a rien d’une démonstration et donc en soi de quoi convaincre. J’essaie de dire comment il conviendrait peut-être mieux de se figurer les choses. Dans le même ordre d’idée, voici une citation de Lytta Basset qui rejoint mon propos: « À lire bien des textes bibliques, on se demande si le Dieu dont ils témoignent ne fait pas tout pour qu’on le méconnaisse. Mais comment pourrait-il empêcher qu’on le caricature, quand les auteurs quittent si difficilement le terrain d’une humanité prisonnière de ses représentations du divin? On peut dire, alors, que l’AUTRE [Dieu] est celui qui consent à être pris pour ce qu’il n’est pas… tout en luttant constamment pour se faire identifier. » (dans ce livre. Basset, pour le coup, propose une appropriation spirituelle des textes sur le fond d’une sérieuse exégèse) La dernière phrase de cette citation est pour moi riche de sens. Elle ne démontre rien, mais, comme les critiques athées, comporte sa part de vérité. Non démontrer, mais éclairer sous une autre lumière.

       
  2. YiahiA

    19 avril 2012 at 20:03

    Bonsoir,

    Merci de la franchise de votre réponse, signe de la sincérité de votre démarche.
    Je n’ai pour ma part aucune démonstration, aucune preuve à demander. Je cherche juste à comprendre le point de vue de l’autre, surtout s’il est différent du mien. Quant à mon athéisme, il n’a pas l’arrogance ni la grossièreté d’un Dawkins ou quelque autre Onfray. Oublions-les, et continuons à dialoguer fraternellement.

    En ce qui concerne le contraste entre l’Ancien et le Nouveau Testament, il n’y a pas entre eux le fossé qui semble à un regard superficiel, et ils sont effectivement intimement liés. Mais comprenez que je ne sois pas convaincu de la pertinence , sur le plan de l’analyse rationnelle, de la tentative d’éclairer l’Ancien par le Nouveau, typiquement chrétienne, même si je puis , sur un tout autre plan, écouter et respecter cette démarche de Foi. Par contre l’éclairage du Nouveau Testament par l’Ancien me semble indispensable, et de nature à -au moins- mettre un bémol à l’angélisme et au modernisme dont on pare le Prophète (à mes yeux, désolé) Jésus.

    Mais revenons-en au centre du débat , à savoir les rudesses de l’ancien Testament et l’analyse historique qui en est faite. Ce livre est fort compatible avec une philosophie de l’immanence et il me reste, au niveau spirituel bien des questions qu’il conviendrait d’approfondir (Je ne dis pas de résoudre, ce serait présomptueux de ma part)

    Par exemple, ce risque déjà noté de diluer le divin dans l’immanence, à force de suivre de près le conditionnements historiques de l’élaboration des Ecritures Saintes qui concerne en fait les deux Testaments, repose également la question de leur sacralité même, voire de leur Inspiration.

    D’un autre côté, si l’on constate une réalité historique sous-jacente à l’une ou l’autre partie des Récits, se pose alors la question du but divin de cette intervention relatée : Dieu intervient-il alors dans l’histoire dans un but conforme aux buts humains immédiats rapportés ( vengeance, punition,conquête, promesse, gloire,…) ou pour faire passer un message ? Mais quel message alors à travers ce qui nous semble si brutal et cruel, parfois ?

    En corollaire, si l’on considère que Dieu parle réellement ou intervient concrètement, comment comprendre pour des périodes biens plus longues et selon nos sentiments parfois bien plus cruciales, son silence ou son abstention- du moins apparente ?

    Enfin la question peut également se poser différemment, car on pourrait considérer que les lunettes de la rationalité contemporaine et les préjugés du temps empêchent parfois une lecture respectueuse d’un message nous dépassant, ou également une compréhension du message humain initial.. La lecture « traditionnaliste » n’est-elle pas trop vite évacuée en raison de notre « air du temps » relatif également ?

    J’arrêterai là mes questionnements sceptiques et désordonnés qui ne demandent pas de réponse immédiate ni surtout hâtive, et que je prends comme des pistes de réflexion, sans plus.

    Enfin je vous dirait ma perplexité face à la répétition sous votre plume de la présentation d’un Dieu
    apparaissant mouvant, malléable, perméable au regard humain, à travers des phrases comme :« On peut dire, alors, que l’Autre[Dieu] est celui qui consent à être pris pour ce qu’il n’est pas… tout en luttant constamment pour se faire identifier.” etc. Bon, je sais que c’est plus subtil et complexe que cela , mais ce genre d’écrit typiquement chrétiens me paraissent relever d’un anthropomorphisme fort problématique . Plus problématique et moins cohérent -à mes yeux- que le Kalâm musulman,tout apologétique soit-il et ne «résolvant» pas tout non plus. Du moins ce dernier offre-il l’apparence -toujours à mes yeux- d’une plus grande solidité et cohérence par la sacralité accordée au texte et à l’absolue transcendance reconnue à Dieu.

    Bien à vous,

     
    • Georges Daras

      7 août 2012 at 22:10

      Bonsoir YiahiA,

      Je te réponds à présent, avec quelques mois de retard… Tu soulèves bien des questions et j’ai bien peu de réponses. J’ai lu ces derniers temps un ouvrage intéressant dont je viens de réaliser une copieuse étude. Je pense qu’elle rejoint largement notre discussion, c’est pourquoi je t’invite à lire cette étude quand tu en auras le temps ou l’envie.

      https://exegeseettheologie.wordpress.com/2012/08/06/comportements-divins-troublants-12-presentation/
      https://exegeseettheologie.wordpress.com/2012/08/06/des-comportements-divins-troublants-22-critique/

      PS: Je te fais part ci-dessous de ce que j’avais déjà écrit il y a un certain temps dans l’attente de te fournir une réponse complète.

      À propos du rapport AT/NT, je ne pense pas qu’il n’ait jamais été question dans l’optique des premiers chrétiens « d’éclairer l’Ancien par le Nouveau« , puisqu’il n’existait pas au Ier siècle de Nouveau Testament constitué des 27 livres canoniques actuels. La démarche consistait plutôt à éclairer Jésus ressuscité confessé comme Christ par l’AT et à interpréter l’AT à la lumière de Jésus ressuscité confessé comme Christ et comme accomplissement des Écritures. Charles Perrot écrit à ce sujet (en parlant de Matthieu): « L’évangéliste part de Jésus, il déclare son identité et raconte son œuvre de salut avec l’aide des Écritures et des traditions orales, dans cette “Bible continuée” que constitue l’Évangile. […] Pour l’évangéliste comme pour les premiers chrétiens, tout part de Jésus et tout retourne à lui. » (source, p. 15) Par conséquent, en vertu même de cette dynamique herméneutique, le Nouveau Testament doit être lu à la lumière de l’Ancien.

       
  3. FAURE Jm

    17 juin 2014 at 10:50

    Echanges passionnants … j’ai lu ce livre et vous rejoins tous les 2 sur les objections formulées.
    Cela est agréable de voir sur internet des personnes d’opinions a priori différentes et arriver à dialoguer cordialement.

    Bien à vous.

     
  4. 19272

    12 avril 2017 at 23:20

    Retirer l’Ancien testament? Oui ou non? Serait-il possible de relativiser son importance en admettant la primauté du Nouveau Testament au point de limiter l’établissement de notes en relation directe avec la première alliance. Je tente de m’expliquer: les divers passages cités par Jésus ou les rédacteurs des Evangiles, à l’image de ceux relatifs à la réalisation des prophéties messianiques resteraient d’office en légitime place. (ex de Luc 24) De plus, il est nécessaire de garder en mémoire le fait que Jésus, membre de la communauté hébraïque, connaissait les Livres Sacrés de sa culture et les citait. Les ouvrages à caractère sapientiaux, ou les extraits de divers passages revêtus d’une portée universelle (Michée 6:8), pourraient figurer eux aussi en bonne place dans des éditions rénovées des Saintes Ecritures. Et pour résumer encore d’avantage les choses, limiter au maximum les textes nécessaires serait une entreprise utile ou du moins plausible bien que difficile. Il ne s’agit en rien d’un rejet de ces diverses chroniques antiques occupant une place juste et nécessaire au sein du patrimoine littéraire, culturel et religieux de l’humanité mais d’utilité seconde à notre époque. Il est vraiment stupéfiant de justifier génocides et autres tueries de l’Ancien Testament en biaisant par toutes sortes de pirouettes exégétiques ou théologiques en vue de tenter d’atteindre un « noyau sûr » en invoquant des faits symboliques comme la lutte de l’individu contre ses propres péchés, ou en cherchant diverses excuses fumeuses et hors de la plaque telle la lutte contre des nations voisines et dépravées. Si je peux me permettre un langage quelque peu cru concernant cette question, pourquoi ne pas « virer par dessus bord » toute une présence textuelle inutile à la croissance spirituelle de l’Eglise ou du moins de certains secteurs plus libres vis à vis des notions classiques de compilations textuelles partagées de façon presque inextricable entre courant deutéronomiste, yavhiste, sacerdotal…….Comme prédicateur protestant relativement libéral, je peux avancer la possibilité de la construction de sermons où l’Ancien Testament ne serait plus qu’une référence intellectuelle nécessaire à la compréhension lors de l’annonce de l’Evangile. Sans aucun complexe, je peux affirmer que la littérature religieuse proche-orientale hébraïque, malgré tout le respect et l’ouverture dont je fais preuve envers les domaines culturel et intellectuel, présente un gouffre face aux visées pleinement universalistes et non nationales du message christique et également paulinien.

     

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