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La Bible: historicité et vérité

16 Août

(Cet article mériterait d’être enrichi et développé, afin de réfléchir positivement sur le rapport de la Bible à l’histoire.)

Art. XII – Nous affirmons que l’Écriture dans son intégralité est inerrante, exempte de toute fausseté, fraude ou tromperie. Nous rejetons l’opinion qui limite l’infaillibilité et l’inerrance de la Bible aux thèmes spirituels, religieux, ou concernant la rédemption, et qui exclut les énoncés relevant de l’histoire et des sciences. Nous déclarons, en outre, illégitime l’emploi d’hypothèses scientifiques sur l’histoire de la terre pour renverser l’enseignement de l’Ecriture sur la création et le déluge.

Extrait de la 1re déclaration de Chicago (1978), élaborée et signée par d’éminentes personnalités évangéliques (voir également les articles IX et XI). Je signale par précaution que je ne partage pas du tout ce que véhicule la citation mise en exergue.

Éviter l’historicisme

Lettrines Faut-il chercher la vérité d’un texte biblique dans son historicité? Un récit biblique n’est-il vrai que s’il transmet des faits historiques? Si ce n’est pas le cas, peut-on légitimement accuser la Bible de mensonge? C’est ce que pensent la plupart des évangéliques et les courants fondamenta-listes de toutes sortes. Je pense, pour ma part, qu’il s’agit d’une grave erreur. C’est une erreur si l’on entend par « historicité » l’adéquation d’un texte avec ce qu’il décrit. Cette conception positiviste de l’histoire est moderne (XIXe s.), et je me demande toujours pourquoi ceux qui se veulent (les plus) fidèles à la Bible voudraient plaquer une telle conception sur les textes bibliques. L’historicité d’un texte c’est d’abord (à mon sens) l’historicité des rédacteurs, et de manière générale du peuple d’Israël en marche, dans son humanité, ses situations de vie et de foi.

Marc Chagall, Rahab et les espions de Jéricho

Qu’il ait eu recours au langage mythique, au récit narratif ou au conte didactique pour exprimer ses expériences vécues dans la foi, il n’y a rien de plus évident quand on observe les textes sans a priori dogmatique et/ou historiciste. C’est tout simple-ment ne pas comprendre la nature et la finalité de ces textes que de les prendre pour des descri-ptions historiques selon lesquelles ce qui s’y trouve décrit doit forcément être en adéquation avec une réalité historique correspondante. On peut me contester, mais rien ne coûte de s’interroger sur un tel a priori.

Saisir les récits bibliques pour ce qu’ils sont

On peut ensuite comparer les récits bibliques avec des fresques égyptiennes, une œuvre de Pablo Picasso ou un Chagall. Aucune de ces trois formes d’expression artistique n’utilise les règles de la perspective, aucune ne représente la réalité « telle qu’elle est » en apparence. Pourtant personne ne dénie à ces artistes leur talent et leur génie, le caractère puissant de leurs œuvres et le message qu’elles véhiculent. Un historien de l’art ne va jamais interpréter une fresque égyptienne comme il interprète une fresque du Moyen Âge; de même qu’il n’interprétera pas un Picasso comme il interprète un Dali ou un De Vinci.

Stèle de Naram Sin

Chaque artiste doit être interprété en fonction des « codes » qui sont plus ou moins implici-tement inscrits dans son œuvre. Il faut com-prendre et pénétrer dans le langage particulier qui donne forme et contenu à un tableau, un bas relief, etc. Si par exemple dans telle fresque antique un personnage est représenté trois fois plus grand que les autres, ce n’est pas parce que l’artiste avait un problème de vue, mais parce qu’il met en œuvre une « perspective morale » qui consiste à mesurer l’importance d’un personnage à sa taille (voir la stèle). C’est pareil avec les écrits bibliques. Il faut les interpréter en fonction de ce qu’ils sont, de ce qu’ils donnent à voir, de leurs caractéristiques littéraires et narratives propres, et non à partir d’une idée préconçue qu’on leur plaque dessus.

C’est à ce niveau-là que je situe la vérité de la Bible, pas dans une prétendue adéquation à des faits historiques.

Les écrivains bibliques ne sont pas omniscients, ils sont humains

La volonté de tout historiciser (même le récit d’Adam et Ève!), que l’on retrouve chez la plupart des évangéliques, n’est pas sans me faire penser au docétisme*. Je m’explique. Tout comme l’humanité réelle du Fils de Dieu a été attaquée depuis le premier siècle, j’ai l’impression ici que c’est la pleine humanité des rédacteurs bibliques qui est déniée au profit d’une sorte de divinisation de la Bible (infaillible, inerrante, autorité souveraine, etc.). Alors que l’on parle volontiers d’accomodatio Dei et de l’Esprit Saint qui s’adapte aux capacités humaines, il faudrait maintenant ajouter à ces capacités des connaissances historiographiques hors du commun, comme savoir par exemple ce qui s’est passé dans le jardin d’Eden et, de manière plus générale, connaître tous les faits qui se sont successivement produits depuis la nuit des temps. Est-ce donc de cette manière que Dieu s’adapte aux capacités humaines? En dotant les rédacteurs bibliques de son omni-science faisant d’eux des chroniqueurs de l’Absolu? Ce que j’y verrais c’est plutôt un échec de Dieu. L’échec de ne pas avoir pu faire parler et témoigner les êtres humains de manière authentiquement humaine, avec leurs limites et tout ce qui fait qu’ils sont humains. C’est l’échec d’un Dieu incapable de faire de ceux qu’il appelle des témoins sans qu’il prenne de temps en temps les commandes. Enfin, c’est l’échec de l’Évangile, de la Bonne nouvelle inapte à transcender les cultures et les formes d’expression qui lui sont prêtées au fil des temps.

Laisser la créature dire Dieu en ses propres mots (et cela peut être aussi par le langage du mythe), c’est là le commencement du salut (et non un récit historique sur ce qui s’est passé à un moment et un lieu donnés à l’aube des temps). L’humain reste humain mais il est un humain sauvé, un humain témoin, preuve que Dieu n’a pas besoin pour la sauver de subvertir cette humanité qu’il aime et qu’il chérit! Voilà pourquoi cette sorte d’insémination de connaissances historico-surnaturelles pose en réalité, au-delà de considérations d’ordre historique, un grave problème théologique.

_______

*Docétisme: doctrine théologique selon laquelle le Jésus terrestre ne fut que d’apparence humaine. Elle avait pour intention de sauvegarder sa divinité.

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5 réponses à “La Bible: historicité et vérité

  1. Merléac

    16 novembre 2010 at 15:15

    Votre blog sur la Bible est passionnant. Peut-on considérer que les failles de la Bible par rapport à l’authenticité historique constatée grâce aux documents archéologiques et écrits sont dues au contexte du peuple de Dieu de son histoire propre,aux limites humaines des évangélistes malgré l’inspiration du Saint-Esprit et que malgré tout le Message essentiel du Christ a été sauvegardé?

    Pourquoi Dieu n’a-t-il pas écrit lui-même sa Parole puisque nous constatons que l’Homme est limité? La Vérité est une autrement ce n’est pas la Vérité.Or actuellement on pourrait rassembler tous les chrétiens dans un parlement (des orthodoxes aux chrétiens évangéliques en passant par les catholiques et par les protestants) et l’on verrait une Vérité morcelée,esquintée par les différentes assertions.

    Etant catholique tradi je me pose beaucoup de questions depuis ma lecture de: « Le catholicisme à la lumière de l’Ecriture sainte » de Jacques Blocher.

    Est-ce que tous les chrétiens évangéliques sont des fondamentalistes?
    Je pense que tout croyant recherche une fidélité par rapport à Jésus aussi je ne saisis toujours pas pourquoi ce dernier apparait tantôt aux protestants tantôt aux catholiques en sachant le gouffre sur certaines questions qui les séparent.

    La Foi pose plus de questions qu’Elle n’apporte de réponses et l’on en vient vraiment à regretter que le véhicule choisi par Dieu pour sa Parole soit l’Humain. Bien sur c’est respectueux de la liberté de l’Homme,c’est riche de significations par les études historico-critiques mais la Vie n’est telle pas assez compliquée pour que nous n’ayons point une assurance définitive sur le contenu,la forme et les conséquences des paroles de Dieu?

     
    • exégèse et théologie

      16 novembre 2010 at 22:33

      Bonsoir Merléac,

      Tout d’abord merci pour votre marque d’intérêt qui me touche et m’encourage.
      Dans votre message, vous soulevez de nombreuses questions auxquelles je vais modestement tenter de répondre.

      À propos de votre premier paragraphe, je dirais simplement ceci: oui, il faut bien se faire à l’idée que tous les rédacteurs bibliques sont humains et donc limités. L’inspiration du Saint Esprit n’y change rien. Mais pour bien comprendre cela et valoriser l’oeuvre de l’Esprit à sa juste valeur, il faut distinguer entre connaissance humaine naturelle et connaissance surnaturelle. Les connaissances historiques et scientifiques sont humaines et naturelles, dans la mesure où les êtres humains cherchent à savoir, à explorer et comprendre le monde qui les entoure, en exerçant leur raison. Ces connaissances sont forcément limitées. Par contre, la connaissance surnaturelle est celle qu’inspire le Saint Esprit aux rédacteurs bibliques, inspiration qui travaille dans la vie des rédacteurs et du peuple auquel Dieu se révèle, que ce soit Israël ou l’Église. Cette connaissance de foi est surnaturelle non parce qu’elle n’aurait pas de limites, mais parce qu’elle nécessite une révélation de Dieu. Ainsi, ces deux types de connaissance sont de nature différente, on ne peut pas les mélanger. En inspirant les rédacteurs bibliques, Dieu ne leur a pas donné plus de connaissances naturelles, qu’elles soient historiques ou scientifiques, mais une certaine connaissance de lui-même. L’inspiration permet qu’une connaissance de type surnaturel puisse être exprimée et transmise par des moyens naturels, même limités. C’est ce qui a donné la Bible.

      Pourquoi « Dieu n’a-t-il pas écrit lui-même sa Parole »? Parce que dans ce cas il n’y aurait pas de témoin ni de témoignage des bienfaits de Dieu. Ce dernier agit dans l’histoire, dans le coeur des êtres humains, et ceux-ci en témoignent. Dieu ne peut pas témoigner à la place des êtres humains, tout comme il ne peut pas prier à leur place ou même pardonner à leur place. N’est-ce pas une immense grâce que Dieu ait voulu que sa parole soit portée par ses enfants comme un trésor dans des vases d’argile (2 Corinthiens 4.7)?

      La « Vérité » est une, certes, comme Dieu est un. Mais qui peut prétendre toute la détenir? Peut-on détenir Dieu? Concernant les différentes confessions, vous avez raison. Mais je vous rappelle que tous chrétiens que nous sommes voyons la Vérité qu’au travers un miroir (1 Corinthiens 13.12), de manière partielle. Nous voyons les choses du côté humain de la réalité, non du côté de Dieu qui ne sera effective que dans l’éternité. Aussi est-il illusoire d’imaginer une unité parfaite entre les Églises. Nous devons certes aspirer à l’unité, mais c’est comme aspirer à être un meilleur chrétien, ce que nous faisons continuellement sans jamais atteindre la perfection. Nous péchons toujours et nous avons toujours à demander pardon. Cela vaut également pour l’unité chrétienne. Je dirais même que la diversité est, dans une certaine mesure, quelque chose de normal, d’inévitable (c’est pareil pour la diversité au sein de la Bible!). C’est un « mal nécessaire » vis-à-vis duquel nous devons nous montrer capables (poussés par l’Esprit) de tirer du bien (p. ex. se corriger mutuellement, écouter les critiques des uns et des autres, etc.). Il faut aussi tenir compte de choses essentielles qui nous sont communes et que nous partageons.

      Je n’ai pas lu le livre de Jacques Blocher. Mais d’après mon expérience, les évangéliques se montrent parfois assez agressifs vis-à-vis du catholicisme. J’ose toutefois espérer que ce n’est pas le cas de M. Blocher.

      Quant à savoir si les chrétiens évangéliques sont des fondamentalistes, je dis non. Je fais la distinction entre un fondamentalisme lié à un mouvement et un fondamentalisme lié à une lecture de la Bible. Le premier concerne une attitude psychologique globale du croyant, tandis que l’autre concerne une manière de lire la Bible. Mais je ne vais pas davantage m’avancer à ce sujet, car je risque d’en dire plus que je n’en sais. Je laisse donc la question ouverte.

      Je n’ai pas saisi ce que vous voulez dire dans (notamment ce qui est souligné en gras): « Je pense que tout croyant recherche une fidélité par rapport à Jésus aussi je ne saisis toujours pas pourquoi ce dernier apparait tantôt aux protestants tantôt aux catholiques en sachant le gouffre sur certaines questions qui les séparent. »

      Enfin, vous revenez au pourquoi Dieu ne nous a pas donné une assurance définitive. La réponse est simple: s’il y avait une « assurance définitive », pourquoi alors continuer à croire et à espérer en Dieu? Si une telle assurance existait, l’être humain n’aurait-il pas couru le danger d’en faire une idole et d’oublier le Dieu vivant? ou encore de se sentir obligé par Dieu alors que celui-ci veut une relation de confiance et d’amour? Aussi séduisante que paraisse l’idée d’une assurance définitive, elle constitue en réalité un piège redoutable. Elle est tout simplement contraire au principe même de la foi, qui est espérance et relation de confiance… avec Dieu!
      Notre assurance est fondée dans l’amour de Dieu: (Romains 8.37-39): Mais en tout cela, nous sommes plus que vainqueurs par celui qui nous a aimés. Oui, j’en ai l’assurance: ni la mort ni la vie, ni les anges ni les dominations, ni le présent ni l’avenir, ni les puissances, ni les forces des hauteurs ni celles des profondeurs, ni aucune autre créature, rien ne pourra nous séparer de l’amour de Dieu manifesté en Jésus Christ, notre Seigneur.

      Cordialement

       
      • alexandre picard

        1 janvier 2011 at 04:48

        Merci pour cette réponse. Elle m’est très encourageante à lire. Merci encore pour ce blog que j’apprends à découvrire.

        Alexandre

         
  2. Benoit H.

    11 janvier 2012 at 12:49

    Je suis évangélique « traditionnel » de confession. Le déclencheur d’une réflexion qui rejoint celle évoquée dans cet article concerne l’interprétation de Genèse 1-11, en rapport avec les découvertes de la science et de l’histoire.

    Le livre qui m’a produit un électrochoc tout en apportant nombre de réponses est celui du théologien et biologiste canadien Denis Lamoureux: evolutionary creation.

    Comme d’autres théologiens évangéliques tels que Peter Enns, Paul Seely et d’autres, ils n’hésitent pas à reconnaître que la Bible contient une conception ancienne de la science et de l’histoire.

    Voici par exemple l’approche de Paul Seely à propos du déluge, sur mon blog

    http://cvablog.com/creationetevolution/2010/05/10/le-deluge-de-noe-pas-global-%C2%AB-tout-juste-local-%C2%BB-surtout-theologique-23-par-paul-seely/

     
    • Daras © —

      11 janvier 2012 at 17:54

      Bonjour,

      C’est intéressant. Je suis également passionné par ces questions, notamment parce que j’éprouve une réelle sympathie pour le courant évangélique dont je critique les excès. Bien sûr, mon approche est davantage fondée sur l’exégèse et l’analyse littéraire de la Bible, étant donné que je n’ai pas de formation scientifique. Mais j’estime d’un autre côté que certaines discussions sont tout à fait vaines et inutiles. Les évangéliques les plus conservateurs sont capables de dépenser une énergie considérable à débattre de sujets qui découlent de certaines présupposés de départ. C’est le cas par exemple du débat entre créationnistes « terre jeune » et créationnistes « vieille terre » qui découle entièrement d’un présupposé hautement contestable et à mon avis intenable, à savoir que le chapitre premier de la Genèse nous enseigne sur ce qui s’est « historiquement » passé à l’aube des temps. Si l’on exclut le présupposé, le débat se clôt automatiquement. Pour moi, c’est une perte de temps et d’énergie pour rien.

      Cordialement
      Daras

       

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