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« L’art de la méditation »

17 Sep

Plus qu’une simple recension, je propose ici une critique dans une perspective chrétienne. Bien sûr, mon point de vue est extérieur au bouddhisme et se veut sans prétentions.

***

Le livre

Matthieu RICARD, L’art de la Méditation. Pourquoi méditer? sur quoi? comment?, Paris, éd. NiL, 2008.

Le livre est concis (140 p.), et peut se diviser en deux parties1. La première introduit à l’art de la méditation en expliquant pourquoi et sur quoi méditer (chap. 1 et 2). La seconde partie (chap. 3) aborde l’aspect pratique de la méditation, initie d’abord aux différentes postures à tenir, pour enfin s’étendre sur diverses techniques et thèmes de méditation.

L’auteur a expressément adapté son sujet pour un large public d’un niveau débutant. Selon lui, il n’est pas nécessaire d’accoler une étiquette religieuse sur les techniques de méditation (p. 12), mais il est évident qu’une vision bouddhiste de l’être humain et du monde transparaît au fil des pages. Quoi qu’il en soit, le but de Matthieu Ricard n’est pas théorique ni d’enrichir nos connaissances, mais bien d’initier à un art, donc à une pratique, qu’il ancre au plus près de notre vie quotidienne et de nos aspirations les plus profondes, afin de nous transformer et ainsi découvrir le « bonheur authentique »2.

Dernière précision: c’est entendu, « [l]a méditation n’est pas affaire de mots mais de pratique » (p. 31). Je dois bien avouer que je me suis surtout basé sur les mots et très peu de pratique! Ce qui ne m’a pas empêché d’apprécier le contenu du livre et d’y avoir appris d’utiles leçons.

Remarques préliminaires

Cet art de la méditation auquel Matthieu Ricard invite est sous-tendu par une vision bouddhiste du monde. C’est clairement discernable à mesure que l’on avance dans la lecture, évident dans une section comme celle de « la vision pénétrante » (p. 103-135). Il aurait été plus judicieux d’admettre que « l’étiquette » est bien là et qu’elle est bouddhiste (même si ce n’est pas jusqu’au bout), et que chacun pourra, dans un second temps, s’en défaire, avec tout ce que cela comporte en pertes et en réaménagements.

Je ne cache pas avoir ressenti une certaine frustration durant ma lecture. Au début, tout va bien, la lecture est aisée, fraîche, dénuée de pesanteurs ratiocineuses. Bien vite, cette impression fait place à un malaise croissant.

♦ Tout d’abord, dans la première partie, là où l’auteur tente de convaincre son lecteur des bienfaits de la méditation, le langage se fait simpliste et flatte en quelque sorte des aspirations que nous aurions tous en partage: le changement, éviter la souffrance, être heureux, etc.; à quoi s’ajoute un catalogue de qualités (amour altruiste, paix intérieure, etc.) et de défauts (jalousie, colère, etc.) trop fréquemment répétés au risque de lasser. Ce genre d’approche irait jusqu’à un certain point. Mais l’auteur en rajoute par ses illustrations et des analogies simplistes. Ces analogies sont présentes dans tout le livre, et servent à nous faire saisir certaines réalités spirituelles difficilement représentables. Le procédé est légitime (en fait traditionnel dans le bouddhisme, comme le sont les paraboles dans les évangiles), mais à condition que l’explication qu’il illustre soit suffisamment clair et compréhensible, ce qui est loin d’être le cas. Il y a un nombre impressionnant de répétitions, souvent de phrases entières.

♦ Ensuite, les explications de l’auteur demeurent désespérément vagues, et une notion présentée comme évidente au début ne l’est plus du tout dans la suite du livre. La notion d’« esprit », à laquelle je pense ici, entraîne une certaine frustration tant elle paraît insaisissable. D’abord, « [c]hacun de nous a un esprit » (p. 12), affirmation qui, avec l’essor des neurosciences – auxquelles l’auteur fait pourtant référence –, demande un minimum d’explication. « Avoir un esprit », qu’est-ce que cela veut dire? Ensuite, cet esprit se trouve de plus en plus hypostasié: il fait ceci, il fait cela, on peut l’entraîner et l’observer, il est doté d’une volonté propre (du moins linguistiquement; cf. p. 59), il s’examine lui-même (p. 118). Ensuite, les pensées sont des « constructions de l’esprit » (p. 131). Enfin, pour ajouter à la confusion, Ricard nous apprend que « [d]’après le bouddhisme, l’esprit n’est pas une entité mais un flot dynamique d’expériences, une succession d’instants de conscience » (p. 25; cf. aussi p. 131). Quant à savoir si l’esprit existe réellement, Ricard répond en tout et pour tout: « L’esprit existe d’une manière ou d’une autre, puisque nous en faisons l’expérience. » (p. 131) Non seulement on se sent un peu berné par un tel manque de rigueur (« d’une manière ou d’une autre »…), mais aussi, quant à l’expérience, un croyant pourrait en dire autant de Dieu! Matthieu Ricard serait-il prêt à reconnaître son existence?

Quelques remarques théologiques3

Ce qui m’a d’abord frappé, c’est l’optimisme avec lequel M. Ricard invite son lecteur à la pratique de la méditation. « La méditation est une pratique qui permet de cultiver et de développer certaines qualités humaines fondamentales […]. Il s’agit principalement de se familiariser avec une vision claire et juste des choses, et de cultiver des qualités que nous possédons tous en nous mais qui demeurent à l’état latent aussi longtemps que nous ne faisons pas l’effort de les développer. » (p. 17-18) Je peux, avec prudence, souscrire à une telle déclaration. Mais se débarrasser des « poisons mentaux » (ainsi qu’il les appelle) comme la jalousie, la colère, l’égoïsme, etc., est-ce seulement une affaire de volonté, aussi prévenus que l’on soit des difficultés que cela comporte? Suffit-il d’alimenter sa motivation, de susciter de l’intérêt et de l’enthousiasme pour y arriver (p. 17)? N’est-il pas un peu forcé de comparer cet effort à fournir à de la « bicyclette d’appartement », un quelconque exercice physique ou à l’apprentissage du piano (ibid.)? La volonté elle-même n’est-elle pas touchée par un mal de sorte qu’il est impossible d’en faire un point d’appui, a fortiori si nous inclinons au mal sans nécessairement le vouloir?

Ce livre entretient un paradoxe: d’un côté il exhorte à la méditation pour développer l’« amour altruiste » et la « compassion » afin d’« aider les autres »; mais d’un autre côté on pourrait bien se demander qui nous aide nous! Ce que je veux pointer du doigt, c’est que, bien que des notions comme « amour altruiste » et « compassion » soient très fréquentes dans le livre, je ne discerne en elles aucun fondement relationnel. En christianisme, le péché, tout comme l’amour, implique une logique relationnelle. Il fait état d’une rupture, un clivage, une distanciation par rapport à Dieu, au prochain et soi-même, et c’est ce que vient (r)établir le salut.

Le christianisme admet l'altérité entre les êtres et l'altérité absolue de Dieu. Remarquez Ève au côté de Dieu! Sur qui le regard d'Adam se pose-t-il? Mystère...

Pour le bouddhisme, « les causes de la souffrance » sont liées à une question de perception, à « des vues totalement erronées quant à la nature des choses […] » (p. 109, l’auteur cite le XIVe Dalaï-lama). Ainsi, pour M. Ricard, « [l]’amour altruiste […] de même que la compassion […] sont fondamentalement en harmonie avec la réalité des choses », bien qu’étant aussi de « nobles sentiments » (p. 20-21). En christianisme, c’est Dieu qui est le fondement de l’amour et de la compassion. L’amour inconditionnel de Dieu appelle celui des êtres humains et lui donne tout son sens et sa profondeur. De plus, Dieu a témoigné de cet amour à travers une distorsion, un renversement de « la nature des choses », ce qu’expriment la doctrine de la kénose et la crucifixion/mort/résurrection de Jésus-Christ. Aimer, c’est souffrir. C’est d’ailleurs le sens du mot « compassion » (souffrir avec). La souffrance est donc inévitable, elle donne même une certaine dimension de profondeur à l’amour et la compassion. Par contre l’idée maintes fois répétée par M. Ricard que notre désir à tous est de ne plus souffrir m’est apparue superficielle. Cela induit l’idée que le « bonheur authentique » et la « paix intérieure » sont en quelque sorte des revers de la souffrance.

L’optimisme dont nous avons parlé au début de cette section entraîne une sorte de « salut par les œuvres », une voie individualiste qui mène à l’amour altruiste et à la compassion par voie de conséquence et de logique, comme l’illustre ce pari pascalien: « L’infinité des êtres veut éviter de souffrir, tout autant que nous-même. Par ailleurs comme nous sommes tous interdépendants, nos bonheurs et nos malheurs sont intimement liés à ceux des autres. Cultiver l’amour et la compassion est un pari doublement gagnant: l’expérience montre que ce sont les sentiments qui nous font le plus grand bien, et que les comportements qu’ils engendrent sont perçus par autrui comme bienfaisants. » (p. 21) Autrement dit, l’acte d’aimer est rationalisable, il est rentable, on aime parce que. L’amour qui porte le chrétien n’est pas de ce monde, il n’est pas « en harmonie avec la réalité des choses », il vient de Dieu. Cet amour est inconditionnel, immérité (ce qu’en langage chrétien on appelle la grâce), il est dans la nature de Dieu. Personne ne saurait dire pourquoi Dieu a tant aimé le monde… (Jn 3.16) alors que le monde lui a tourné le dos. C’est un amour libre, total, fondateur. C’est à cette condition, nous semble-t-il, que tout acte d’amour a une profondeur et un sens, parce qu’il est ancré dans cette altérité transcendante qu’est Dieu. Si l’idée d’un salut par les œuvres est condamnable, ce n’est pas que l’être humain est incapable de se sauver – dans le sens aussi de fuir, se cacher (cf. Adam!) – mais parce qu’il est appelé à une relation de confiance et d’amour avec Dieu (Or la vie éternelle, c’est qu’ils te connaissent, toi, le seul vrai Dieu…; Jn 17.3). C’est là une aspiration du cœur humain dont M. Ricard ne tient pas compte parce qu’il n’en a pas besoin.

De plus, je rappelle que le but ultime de la voie bouddhique (dans le livre: la méditation intégralement appliquée) est l’Éveil et non l’amour altruiste et la compassion. Ces dernières ne sont que des lieux de passage vers « la réalisation de la vacuité de toutes choses »4. « Le don, que l’on rapproche parfois de la charité, n’est que le premier niveau de perfection; il est un moyen utile, une technique efficace pour réaliser l’indispensable détachement. Mais il ne s’agit que d’une vertu provisoire qui n’entre pour rien dans la fin dernière de l’ascension. Lorsque l’adepte a réalisé la connaissance suprême, ce qu’il a appris sur le don ne correspond plus à rien: il a définitivement dépassé cette étape […]. »

On pourrait sur ce point me reprocher de faire un procès à ce dont M. Ricard ne parle pas, parce qu’il s’adresse à un public qui n’a pas forcément la possibilité ou l’envie de passer sa vie dans un monastère, mais simplement d’améliorer sa qualité de vie. Ceci n’est qu’à moitié vrai. L’auteur parle effectivement d’amélioration de la qualité de vie en nous montrant que des études scientifiques prouvent que la méditation, à plus ou moins long terme, a des effets bénéfiques sur la santé (renforcement du système immunitaire, diminution de la tension artérielle chez les sujets hypertendus, etc.), permettrait le développement de certaines qualités mentales (attention, équilibre émotionnel, altruisme, paix intérieure), ainsi que de diminuer l’anxiété, le stress, la tendance à la dépression et à la colère (pour tout cela, cf. p. 8-9 et 21-23). Ceci est évidemment très encourageant, et, honnêtement, pas si étonnant que cela. Mais d’un autre côté, et on le comprend très bien, M. Ricard va plus loin et il nous parle des « causes de la souffrance » et des « causes du bonheur ». Il va de soi que ces causes sont analysées du point de vue bouddhiste. Quand M. Ricard nous invite à méditer, il faut présupposer ce point de vue, parce que les techniques même de la méditation mènent encore plus loin. C’est à ce stade que nous comprenons la portée et le sens que l’auteur donne à certains mots et expressions qui nous sont familiers; par contre, d’autres sont beaucoup moins évidents: « la nature véritable des choses », la « vacuité » et « l’inexistence de l’ego », le « cycle infini des existences » (évoqué juste en passant; p. 92), la « pleine conscience non-duelle » (p. 72), etc. Là, on entre de plein pied dans la vision bouddhiste. Ce que cela implique n’est pas moins qu’une sorte de conversion. Alors que pour le chrétien, cette conversion consiste à se tourner vers Dieu, elle est ici toute d’intériorité et de replis sur soi (Soi?).

Puisqu’il va aussi loin, autant aller jusqu’au bout, ce que l’auteur ne fait pas. M. Ricard ne dis pas tout ce qu’il pense, il y a un processus de sélection. Des notions comme celle d’« amour altruiste » et de « compassion » font tilt dans l’esprit d’un Européen, parce que le contexte judéo-chrétien les a érigées en vertus suprêmes5, alors que ce n’est pas le cas (je peux toutefois me tromper) dans le contexte extrême-oriental. Leur sens et leur portée sont d’ailleurs radicalement différents. Ce que M. Ricard se garde de préciser, et entretient ainsi une certaine confusion. Cela entraîne aussi quelques inconséquences qui sautent aux yeux. Prenons un exemple: dans le cadre d’une méditation sur « mieux comprendre la réalité » (p. 105), pour illustrer le concept de « vacuité » l’auteur prends l’exemple de l’observation d’une rose: de la rose aux atomes qui la composent, de l’atome à la mécanique quantique, et de la mécanique quantique aux particules d’énergie, « [q]ue reste-t-il de la rose? » (p. 107). Voilà le raisonnement. Évidemment, à l’échelle de la mécanique quantique, il n’y a plus grand chose de reconnaissable! Dans une même logique, quand M. Ricard préconise de méditer sur « la non-existence de l’ego » et de « [d]issiper l’illusion de l’ego » (p. 125), je demande alors: que reste-t-il de l’amour? De plus, à chaque fois que l’auteur parle d’ »ego », c’est toujours en termes péjoratifs dans le sens d’égoïsme, comme s’il était impossible d’entretenir un rapport sain et équilibré avec soi-même6. Bref. Si la nature véritable des choses est la vacuité et la non-dualité, il est parfaitement contradictoire de parler d’« amour altruiste », puisque ce serait maintenir la dualité illusoire. Sauf évidemment s’il faut entendre par « amour » cet « amour universel non-dualiste, de l’auto-jouissance du Soi, […] identifié à l’amour spontané et nécessaire de tout être pour sa propre existence, saisie en son niveau ontologique fondamental »7. Cela éclaire d’un jour nouveau cette conformité à la « réalité » que Ricard élève au rang d’argument.

Quelques réflexions

Il convient dès l’abord de faire une distinction importante. Il est évident que mettre en pratique tout ce que le livre de M. Ricard contient équivaut quasiment à embrasser le bouddhisme, tant par l’engagement et l’effort considérable qu’il exige que par la vision bouddhiste du monde (implicitement) adoptée. Néanmoins, il nous a semblé tout à fait possible pour un chrétien de tirer un grand profit du livre de Ricard, moyennant la distinction que nous allons faire.

Nous parlerons pour les distinguer de méditation-amélioration (MA) et de méditation-conversion (MC). La catégorie MA concerne tous les aspects de la méditation en vue d’une amélioration de la vie psychique et de quelques qualités mentales. La catégorie MC est celle qui présuppose la vision bouddhiste du monde et de l’existence, celle dont l’ »Éveil » est en fin de compte le but ultime (bien que timidement avoué dans le livre). On ne saurait prétendre pratiquer la MC sans renier la foi chrétienne. Par contre, non seulement la MA est praticable, mais je pense qu’elle peut contribuer à améliorer et enrichir la vie chrétienne.

Pour commencer, je vais tenter de décrire ce que furent mes premières impressions. Tout d’abord, une prise de conscience. Malgré les critiques que j’ai formulées (et je n’ai pas été tendre, je sais), le livre de M. Ricard est emprunt de bon sens et d’un certain ton exhortatif d’une touchante simplicité. Qui n’aspire pas au changement et à l’amélioration? Qui est parfaitement satisfait de lui-même et de sa vie? C’est du même acabit que de demander qui ne veut pas souffrir… En visant aussi large, il est évident que Ricard parviendra à toucher l’une ou l’autre corde sensible et à susciter écoute et curiosité. Cela n’est pas sans rappeler certaines méthodes d’approche de sectes et autres groupuscules obscurs. Mais loin de moi l’idée de comparer les intentions de M. Ricard à ces derniers! Ajoutons à cela une critique basique du matérialisme individualiste occidental (c’est quand même trop facile) et des appels incessants à l’amour altruiste, à la compassion et à l’aide du prochain. Comment est-il alors possible de ne pas se mettre à culpabiliser, voire se confesser? Première étape: prise de conscience et introspection.

La seconde étape est une démarche herméneutique qui consiste en une relecture des évangiles (au moins) avec comme mots clés « amour », « amour du prochain », « altruisme », « compassion », « amour de Dieu », etc. C’est l’occasion de prêter une attention plus forte à ces notions, qui ont peut-être été un peu laissées de côté. C’est aussi une occasion d’enrichir sa prière quotidienne et la pratique qui en découle. Attention, à ce stade il n’est pas encore question de la pratique de la méditation! Enfin, pour ceux qui veulent approfondir, il sera sans doute enrichissant et stimulant d’opérer une comparaison entre le Christ et le Bouddha.

Enfin, la troisième étape est facultative et consiste à commencer l’apprentissage de la méditation. Il s’agit évidemment de la MA. Cette étape demande un certain discernement pour tout examiner et retenir ce qui est bien (1 Th 5.21, texte légèrement modifié). C’est ce que je vais développer ci-dessous.

Le chrétien et la méditation

Si la méditation permet d’améliorer nos facultés mentales, de prendre soin de notre santé et de diminuer les effets anxiogènes de la vie quotidienne, pourquoi s’en priver? Si ces qualités développées permettent une meilleure marche dans la sanctification, ainsi qu’une relation plus profonde et plus épanouie avec soi-même le prochain et Dieu, alors c’est une occasion à saisir et une richesse à partager.

La méditation propose certaines techniques, un « entraînement », en vue d’un but à atteindre, qui pourra être identifié, pour le chrétien, au double commandement d’amour de Dieu et du prochain (cf. Mt 22.36-40). Nous n’avons sans doute pas pour habitude d’associer la notion d’amour à une technique ou un entraînement. Ce serait comme la jeter à terre et la profaner. On pourrait à la limite donner des preuves d’amour. Mais parler de technique et d’entraînement, là, non! Et pourtant… C’est à cette condition, pensons-nous, qu’il est possible de dire que la méditation n’est pas et ne remplace pas la prière. Ce n’est pas davantage une attitude narcissique ou idolâtrique, mais simplement un travail sur soi. Il faut que chaque chose tienne la place qui lui revient. On peut toujours parler, de manière un peu idéaliste, de l’amour infini de Dieu et de l’amour inconditionnel du prochain, mais il est également nécessaire de faire preuve de réalisme pour nous rendre accessible cet inestimable trésor dont nous avons à jouir et à partager.

M. Ricard propose dans son livre une série de méditations sur le thème de « l’amour altruiste » (p. 84s). Notons que si nous avons l’habitude de lire l’une ou l’autre « méditation » chrétienne, ce à quoi nous sommes invités ici ne se réduit pas à une simple lecture, à une absorption cérébrale. La méditation comprend une préparation physique préalable, une mise en condition. Il ne faudrait pas comprendre cette préparation physique comme une participation du corps à la méditation. C’est tout le contraire: le corps est une gêne dont il faut à tout prix minimiser l’influence. Quoi qu’il en soit, nous sommes conviés à un effort d’imagination et de projection. Cela permet d’étendre et d’approfondir ce qui n’était qu’un support écrit, de nous approprier son contenu. Quel meilleur support, pour le chrétien, que les évangiles, le Nouveau Testament, la Bible? Ce sera l’occasion de donner à la méditation une dimension qu’elle n’a pas dans le livre de M. Ricard, celle de l’altérité réelle et transcendante de Dieu.

Profitons de la sagesse de M. Ricard quand il nous dit que nous voilons la réalité de théories et de concepts. C’est vrai en partie et jusqu’à un certain point. Un mot comme celui de « transcendance » ne sonne-t-il pas à l’oreille comme une série de coups de marteaux? Sans rejeter l’idée qu’il exprime, on peut toutefois s’en défaire pour expérimenter la présence de Dieu durant notre méditation. Cette expérience est fondée sur la Bible et sur les promesses de Dieu. Ainsi, l’altérité devient communion. Non dans une vacuité impersonnelle, mais une communion d’amour entre deux altérités libres. N’aurions-nous pas tous une « étincelle » mystique en nous? Pourquoi pas? Pourquoi laisser l’expérience et l’union avec Dieu aux « grands mystiques »? Le livre de M. Ricard nous rappelle justement qu’il y a une expérience possible derrière les mots et les livres, y compris la Bible.

Ce travail d’imagination et de contemplation ne doit pas être une fin en soi. Après la méditation, place à la réalité où nous ne manquerons pas d’être mis à l’épreuve! M. Ricard nous assure que grâce à la méditation, « [l]orsque nous serons confrontés à la souffrance des autres, nous serons naturellement enclins à nous comporter de façon compatissante et à leur venir en aide » (p. 91). C’est fort souhaitable! Mais, comme on s’y attend, la dimension d’altérité n’y est pas. Aussi n’y a-t-il aucune aide à attendre de l’extérieur quand les choses vont mal pour nous… Non. Nous n’avons pas à tout atte(i)ndre par nos propres forces. Dans un rapport d’altérité réel, ce que nous perdons dans la faiblesse, nous le gagnons dans l’échange et l’entraide mutuelle, fondés sur l’amour et la grâce de Dieu. Nous avons tout reçu de Dieu (Christ est mort pour nous). C’est également dans et grâce à cette altérité qu’il est possible d’exprimer toute la joie du salut, mais aussi toute la peine et la colère que l’on pourrait ressentir aux temps difficiles de notre existence. Sans la consistance d’un « moi » véritable, comment est-il possible de se tenir debout? Où puiser la force de contester, d’élever la voix, de crier à l’injustice? Bref. Ce qui fait la richesse, la force et la profondeur de la vie humaine ne peut se concevoir en dehors de toute altérité, peut-être faudrait-il ajouter aussi, de toute souffrance.


1. Il est regrettable qu’il n’y ait pas de table des matières, ce qui ne facilite pas la consultation.

2. Les mots et expressions utilisés fréquemment par l’auteur, signalés par des guillemets, ne sont pas accompagnés de page de référence.

3. Pour ces remarques, nous nous basons uniquement sur le livre. Ce qui veut dire que, par exemple, la question du cycle des réincarnations ne sera pas soulevée puisqu’elle n’est pas traitée par l’auteur.

4. Joseph-Marie VERLINDE, L’Expérience interdite, Paris, éd. Saint-Paul, 2006 (1998), p. 92, et pour la citation suivante.

5. Sur ce point, Joseph-Marie VERLINDE, op. cit., p. 94-95.

6. C’est tout le sujet d’un excellent livre du médecin psychiatre Christophe ANDRÉ, intitulé Imparfaits, libres et heureux. Pratiques de l’estime de soi (éd. Odile Jacob « poches », 2009). Par ailleurs, dans un de ses chapitres, l’auteur intègre les bienfaits que peut procurer la méditation (p. 398-406).

7. Joseph-Marie VERLINDE, op. cit., p. 92.

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3 Commentaires

Publié par le 17 septembre 2010 dans Critique de livres

 

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3 réponses à “« L’art de la méditation »

  1. alexandre picard

    2 janvier 2011 at 01:04

    Merci pour la critique. Je continue de découvrir avec beaucoup de joie les différents articles. Sur une base plus personnelle, j’ai moi-même pratiqué le méditation zen (soto, de Taisen Deshimaru) pendant environ 3 ans, avant de devenir chrétien. La méditation m’a énormément apporté et transformé. Cependant, comme vous l’exprimez bien, il y a d’importantes différences entre « l’absolu bouddhiste » (la vacuité) et « l’absolu chrétien » (la communion à Dieu au travers du Chirst). Pour ma part, j’ai vécu difficilement cette transition: La conviction de jugement, de péché et de justice en Christ m’a saisi avec beaucoup de force lorsque j’ai étudié la Bible… mais je l’ai davantage reçu au travers d’un esprit de contrainte que de libération. J’ai donc abandonné volontairement la pratique du Zen (sur laquelle se fondait ma paix) pour embrasser la foi chrétienne (alors vécue comme un fardeau à accepter… pour ne pas aller en enfer). Aujourd’hui, je poursuis ma quête de paix et d’équilibre en Christ. Je ne regrette rien. Je ne retournerai jamais à mes anciennes convictions/pratiques (dans la mesure où elles m’ont amené à un espace où la foi en Dieu était devenue impossible). Je suis heureux du combat de la foi que je mène depuis environ 9 ans. Donc, merci encore pour votre blog et l’expression de votre foi: ils sont pour moi un VÉRITABLE encouragement et réconfort dans ma poursuite de la paix en Christ. Merci.

     
  2. Anys

    24 mars 2011 at 18:37

    Certaines choses sont en effet incompatibles mais la méditation peut devenir une forme de prière du coeur chrétienne.

    « La méditation, voie de la lumière intérieure » de Laurence Freeman, qui est à la tête de la Communauté mondiale des méditants chrétiens, explore bien cette perspective. Il met notamment l’accent sur le fait de mourir à soi-même, de s’abandonner à Dieu, l’expérience silencieuse de l’Esprit-Saint, une meilleure conscience de la présence du Christ, un moment de sanctification, etc. On aboutit à une mise en pratique de l’Évangile à différents niveaux.

    Je trouve que c’est une bonne alternative aux mouvements charismatiques quand on n’est pas du genre extatique.

     

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