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Adolphe Gesché: la vision d’un Dieu crédible et désirable

30 Sep

Flânant en librairie, je me rappelle avoir aperçu à de nombreuses reprises l’un ou l’autre livre de Gesché sans jamais l’avoir pris en main pour le feuilleter. Je ne me rendais pas compte de leur valeur ni du plaisir que j’éprouverais à en explorer la richesse. C’est à la découverte de cet écrivain théologien que je vous convie.

* * *

ne brève présentation d’abord: Adolphe Gesché (1928-2003) était un théologien catholique belge, « prêtre du diocèse de Malines et Bruxelles, docteur et maître en théologie, membre de l’Académie royale de Belgique, et professeur émérite à la Faculté de théologie de l’Université catholique de Louvain à Louvain-la-Neuve1 » Voilà pour la présentation. Passons maintenant à l’oeuvre.

Les principaux livres de Gesché sont au nombre de sept, de taille modeste, en partie composés d’articles publiés dans diverses revues, mais comportant aussi des écrits originaux rédigés pour l’occasion. Chacun d’eux est centré sur une thématique particulière et tous font partie d’une série intitulée « Dieu pour penser ». Ces thématiques sont les suivantes: le mal, l’homme, Dieu, le cosmos, la destinée, le Christ, le sens. À propos de l’intitulé de la série, Gesché écrit: « En lançant ainsi cette série de livres, j’entends formuler l’hypothèse que Dieu ou l’idée de Dieu – et que l’on soit croyant ou incroyant – peut aider l’homme à penser. » Plus loin il poursuit: « L’idée est celle-ci. Que pour bien penser, rien n’est de trop. Que pour bien penser, il faut aller jusqu’au bout des moyens dont on dispose. Or, l’idée de Dieu, même comme pur symbole ou abstraction, représente […] l’idée la plus extrême, celle au-delà ou en deçà de laquelle il n’y a pas […] de concept plus ultime ». Or, « la meilleure manière d’aller jusqu’au bout d’une question [p. ex. celle du mal] […] c’est de la pousser jusqu’aux confins […], pour la vouloir questionner jusqu’au bout d’elle-même ». Cette « idée maximale qu’est l’idée de Dieu » peut y contribuer2.

* * *

Ce que j’ai aimé dans les livres de Gesché:

♦ Un souci constant de parler équitablement tant aux croyants qu’aux non croyants, aux croyants quelle que soit leur appartenance confessionnelle. La démarche de l’auteur est expressément non dogmatique et son oeuvre a une portée œcuménique. Cette démarche présente « Dieu telle une proposition qu’on peut consulter, pour y voir peut-être un signe qui peut éclairer tout homme venu en ce monde3 ».

♦ Les références philosophiques et littéraires sont nombreuses. La manière profonde dont Gesché les implique dans son propos montre une réelle fréquentation et non un amateurisme de façade4. Il peut parler de Derrida, Heidegger ou Merleau-Ponty et demeurer compréhensible du début à la fin. Gesché a le don de penser avec son lecteur, de poser les questions qu’il se pose et d’explorer les réponses possibles.

♦ Gesché est aussi écrivain. Le style et les mots comptent. La lecture est agréable, savoureuse. Peu de pages sans jeu de mots, une formule bien frappée, une phrase dense et bien articulée (voir citations). On regrettera quelques formules en latin sans traduction. Quelques répétitions, aussi, d’un volume à l’autre. Mais cela est pardonnable à la vue de l’ensemble.

♦ Gesché étonne par tant de sensibilité et de perspicacité. Par des détours littéraires et philosophiques, il arrive à donner à la foi chrétienne, à l’Évangile, au Dieu de Jésus-Christ, toute leur pertinence dans le monde d’aujourd’hui. La plume de Gesché est inspirée et ô combien inspirante et stimulante aussi bien pour l’esprit que pour la foi. Notons l’enracinement biblique de l’auteur qui sait aussi faire scintiller les passages qu’il cite au détour d’une phrase, d’une idée, d’une pensée.

* * *

On lira avec profit l’article de Jean-Michel Maldamé consacré à « L’anthropologie théologique d’Adolphe Gesché. De l’excès au mystère en passant par l’énigme« .

Un livre introduisant à la pensée d’Adolphe Gesché est récemment paru aux éditions du Cerf:  La Margelle du puits. Adolphe Gesché, une introduction.

Enfin, signalons qu’une excellente thèse a été écrite sur Gesché par Jean-François Gosselin, éditée au Cerf en août 2014: Le rêve d’un théologien: pour une apologétique du désir. Crédibilité et idée de Dieu dans l’oeuvre d’Adolphe Gesché.

Extrait

Cet extrait est repris p. 146-151 d’un chapitre intitulé « Pourquoi je crois en Dieu », texte à l’origine rédigé séparément puis intégré dans le 3e volume de la série sur Dieu. Parmi les autres réponses à la question du titre il y a aussi: « “parce que” il y a des incroyants »; « “parce que” je suis né dans un milieu chrétien »; « “parce que” je suis né dans un foyer croyant »; « parce qu’il y a Jésus-Christ » et « parce que cette foi me construit ». Notez la présence des guillemets à « parce que » dans les trois premières questions. Ils signifient que les situations concrètes que décrit l’auteur ne constituent évidemment pas des raisons suffisantes de croire.

Je crois en Dieu parce que Dieu est ce qu’il est

L’homme a souvent cherché Dieu dans le cosmos et les étoiles, et pourquoi pas, car la nature est belle; mais Dieu ne peut cependant se réduire à être le grand horloger du monde, et cette recherche ne lui donne guère visage proche de nous. On le cherche aussi depuis longtemps dans les syllogismes et les raisonnements, et le procédé n’est pas absurde, mais il est si rarement convaincant. Le chrétien ne cesse de chercher Dieu en interrogeant son Christ en tant qu’homme, et c’est voie royale, nous l’avons d’ailleurs déjà parcourue. En ces temps-ci, nous cherchons surtout le visage d’autrui, et la démarche a sa valeur, mais elle expose à des confusions, et, disons-le franchement, autrui est-il toujours cette image de Dieu si lisible qu’on le dit? Mais l’on s’est rarement avisé de chercher Dieu chez Dieu. La chose nous paraît inaccessible, mais l’est-elle vraiment? Après tout, quand on cherche quelqu’un, c’est lui qu’on interroge et chez lui qu’on va. Et puisque, selon la foi chrétienne, nous sommes le temple de Dieu, écouter notre être profond, n’est-ce pas aussi voie royale? […] N’ayons pas peur de ce qu’il y a en nous, et d’y entendre un souffle peut-être ténu mais cependant, oserais-je dire, palpable.

Sur ce point, je dirais que je suis frappé par le fait que l’Écriture m’apparaît comme un grand livre d’histoires qui nous raconte Dieu. Elle pourrait bien, elle aussi, comme tant d’autres livres d’histoires, commencer par l’incantatoire « Il était une fois ». « Il était une fois, Dieu créa le ciel et la terre… »; « Il était une fois, un ange descendit du ciel et entra dans une maison d’Israël… », etc. Je dirais très précisément ici que je crois en Dieu parce que cette histoire qui raconte Dieu vient tisser dans ma propre histoire, lui donner un fil de plus, sans la bousculer, mais au contraire un fil de plus, précisément, pour m’y retrouver en moi-même, pour me construire, pour me renouer.

J’insiste sur ce mot d’histoire. Cela, parce que Dieu depuis longtemps, ne m’arrive plus comme une « substance », comme une chose; ni même, oserais-je dire, comme Quelqu’un qui serait là, là-bas, immobile et à la limite effrayant, cet espion de toutes mes allées et venues, ce Dieu du regard, comme l’a justement dénoncé Sartre, qui ne faisait d’ailleurs que relayer Job. Il m’apparaît maintenant, et je reprends le paradigme du chemin d’Emmaüs, comme Quelqu’un, oui, mais qui m’accompagne, ou mieux encore, se faufile (toujours l’image du fil et de la trame) dans mon histoire, accompagnant la marche, le rythme même de ma propre histoire et de mon propre cheminement. Sans troubler mon itinéraire, mais en respectant, comme sur le chemin d’Emmaüs, les méandres mêmes de la route et les courbes de mon cheminement.

Je suppose que je me fais bien comprendre. Un Dieu qui, tel Moloch ou un Baal, serait là, surplombant mon histoire et mon être, je crois que, depuis longtemps déjà, j’aurais pris les chemins de l’incroyance et du refus. Ce Dieu du regard, ce Dieu provoquant, ce Dieu « en une fois » si je puis dire, je pense qu’il me conduirait au rejet. Mais un Dieu d’histoire est tout autre chose. Il est un Dieu qui respecte le temps, qui respecte mon temps. Il n’est pas là en une fois et inexorable, mais (nous sommes toujours sur le chemin d’Emmaüs) il admet de se faire oublier parfois ou même méconnaître un temps. Loin d’être obsédante présence, il est parfois comme absence, car il épouse les hauts et les bas de mon existence et de ses rythmes. Un Dieu qui n’est pas toujours là, au fond, qui sait prendre quelque congé! Qui est parfois en vacances, et pourquoi pas après tout. Après six jours, un Dieu qui éprouve le besoin de prendre quelque repos. Un Dieu historique — et c’est bien là un des traits dominants de notre tradition judéo-chrétienne — est un Dieu qui, comme un ami (« Je ne vous appelle plus serviteurs, mais amis »), sait, si j’ose ainsi parler familièrement, « quand il faut et quand il ne faut pas ». Un Dieu qui sait s’adapter et comprendre. Je vois dans l’histoire ce caractère plus souple, plus mouvant d’une présence de Dieu moins obsédante, plus libre, plus accueillante à ce que je suis. Il y a parfois de ces absences momentanées auxquelles on voudrait rendre grâce, car, paradoxalement, elles s’éprouvent comme le signe d’une présence calme et profonde. J’ai le droit d’être ce que je suis, je ne suis pas brûlé par une incandescence. Je crois cette catégorie d’histoire de toute première importance ici. En somme, qui dit histoire, dit que tout n’est pas dicté ou décidé d’avance. Les choses vont se faire dans un parcours, dans un trajet (Emmaüs); j’aurai toujours le temps de respirer (au bord du puits de la Samaritaine); j’aurais même le droit de me tromper (Pierre et ses « manques de foi »); j’aurai le droit de lutter et de rester debout devant lui (Jacob luttant toute une nuit au gué du Yabboq, et pour cela même choisi par Dieu); j’aurai le droit de discuter, et avec intrépidité (Job); de crier même jusqu’au bout ma souffrance ou mon hésitation (Jésus). J’aurais aussi le droit de me remettre, de me reprendre. Comme j’aurai d’ailleurs aussi le temps et le droit de prendre d’autres accents, ceux de l’amour, du bonheur et de l’allégresse (Marie du Magnificat); le bonheur de qui se sent appelé et qui compte bien suivre le Christ, se donner à lui sans partage et agir dans sa vie pour son royaume (« Viens, suis-moi »).

Mais tout cela aussi et toujours dans une histoire. Il me semble que Dieu est ainsi exorcisé de toutes sortes de « maléfices »: il ne m’est plus donné d’un coup, « en coup de poing », en coup de force. Non, il m’est donné au fur et à mesure que je me construis moi-même. Je ne me suis pas fait, on ne m’a pas fait en une fois. Je crois alors à Dieu tout autrement dans cette perspective. Je me sens libéré, personnellement, depuis que j’ai cessé de penser que le premier des problèmes à propos de Dieu était celui de son existence, mais qu’il est d’abord de savoir qui il est et comment il m’accompagne (sans nier, bien sûr, l’importance de ce problème de l’existence de Dieu, mais je crois de plus en plus que la question « l’existence de Dieu » est précédée par celle du « ce qu’est Dieu »). Quand le problème de l’existence de Dieu prend une place trop acharnée, on risque les propositions abruptes et trop rapides. Le problème est bien plutôt celui d’une expérience, d’une méditation et d’un agir. Et le lieu, celui d’une histoire, qui a son temps et où va prendre forme et naissance un Dieu qui, lui aussi, prend du temps (la création, disons-nous si justement, ne s’est pas faite en un jour, et nous rendons-nous compte que nous disons cela de Dieu même!). Dieu a aussi besoin de temps, et il veut offrir et donner à mon histoire la dimension d’une présence qui se mesure.

Mais, du coup, Dieu n’occupe plus une place démesurée. Ceci, je le crois de toute première importance. Quand on dit que Dieu est Tout, qu’il est l’Absolu, qu’il est Infini, on a souvent et finalement comme mauvaise conscience à ne pas tout lui accorder. On a vite l’impression qu’une vie où Dieu n’est pas toujours explicitement « premier présent », manque de foi. Mais — et je prends le risque conscient de choquer — pourquoi faudrait-il accorder à Dieu une place démesurée? C’est la maladie de la religion, cet excès; excès d’autant plus pathologique qu’il ne se réalise pas, et tout simplement parce qu’il est impossible. Ce n’est pas parce que Dieu est (effectivement) le plus grand, qu’il faudrait toujours songer à lui. Il a sa place, fût-elle la première, mais non toute la place […].

Finalement — parlons encore avec une certaine audace — Dieu n’est pas tout dans la vie! Ce serait parler contre toutes les belles et bonnes choses qu’il nous a données dans la création. Abraham, Jacob, Job ont certes donné première place à Dieu, mais en quelque sorte « avec des bémols ». […] Dieu ne vient pas prendre toute la place dans ma vie et dans mon histoire. Il vient prendre ou plutôt me proposer et m’offrir sa place, mais non pas toute la place. […]

Ne craignons pas de rester hommes devant Dieu, et tels d’ailleurs qu’il nous a toujours voulus, « en ré majeur », comme disait Beethoven de Goethe. Ne nous gâchons pas, comme si Dieu allait s’en trouver embelli. Je crois que quand on a découvert ainsi la place de Dieu dans la vie — et cela n’est possible que si l’on découvre Dieu comme un Dieu au profil historique (et non point comme un Baal) —, quand on a découvert cela, Dieu devient croyable. Il devient une des réalités de mon existence, la plus grande sans doute, mais une d’entre elles « seulement ». Un réalité qui me propose de donner, avec lui et si je le veux, un de ses sens parmi les autres.

Dieu a créé en nous la chaîne. À nous d’y enfiler la trame.

________________________________

1. Site des éditions du Cerf, fiche sur l’auteur (Mise à jour 04/06/2015: le site des éditions du Cerf a changé de look depuis l’écriture de cet article. La fiche d’où proviennent ces informations ne s’y trouve plus). Les références de chaque livre se trouvent dans ce lien.

2. Le mal, premier volume de la série, p. 7-8.

3. Ibid., p. 9.

4. Signalons que Gesché est aussi licencié en philosophie et en lettres, et qu’il a reçu pour les cinq premiers livres de sa série « Dieu pour penser » le grand prix de philosophie 1998 de l’Académie française.

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4 réponses à “Adolphe Gesché: la vision d’un Dieu crédible et désirable

  1. Mervy-Monsoleil

    22 février 2012 at 00:30

    Un bon commentaire de Gesché.

     
    • Georges Daras

      22 février 2012 at 00:40

      Merci pour votre intérêt et votre commentaire.

      Georges

       
  2. YiahiA

    22 avril 2012 at 21:53

    Je ne connaissais pas, et il est effectivement intéressant et caractéristique d’un certain christianisme contemporain. Intéressant comme une des manières de penser le problème de l’historicité de Dieu, une des grosses difficultés de la théologie. Mais cette spiritualité (telle qu’elle apparaît dans ces extraits) est trop « égo-centrée » pour m’attirer vraiment.

    Merci en tout cas pour la découverte.

     
    • Georges Daras

      22 avril 2012 at 22:46

      Bonsoir YiahiA,

      Merci pour ce commentaire. J’aimerai beaucoup que le christianisme contemporain ait davantage la profondeur, le chatoiement, cet aspect raconté (et accessible) de la pensée qui m’a séduit.

      Le côté « égo-centré » de l’extrait peut s’expliquer par son caractère personnel (c.-à-d. du chapitre du livre dont est tiré l’extrait; voir note 5). Gesché explique:

      « À la sortie d’un de ces cours [de questions religieuses], un petit groupe d’étudiants vint un jour à moi. « Fort bien, me diront-ils en substance, mais vous faites-là sans doute votre métier. Mais pourriez-vous nous dire si vous croyez en Dieu, et pourquoi? » Ainsi « requis », et comme il arrive en pareilles circonstances, c’est vraiment sur le champ que je me mis à trouver — presque à découvrir — mes « raisons de croire ». […] Rentré chez moi, j’en fis, presque d’une traite, le texte qu’on trouvera ici. « Un homme ne peut parler honnêtement que de lui et Dieu » (Cioran, Le Crépuscule des pensées, p. 220). » Dans Dieu, p. 16.

      Georges

       

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