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Note sur la datation de la mort de Jésus

15 Déc

D’innombrables études exégétiques et historiques ont été produites sur la mort de Jésus. Je pense ici plus particulièrement à des questions de datation et, plus largement, à la chronologie des derniers jours de la Passion. Cette prolixité est notamment due à la divergence chronologique entre les synoptiques (Mc, Mt, Lc) et Jean. S’ils sont tous d’accord pour situer la crucifixion de Jésus un vendredi, veille du sabbat, ils divergent quant à savoir si ce vendredi était un jour de Pâque (synoptiques) ou une veille de Pâque (Jean) et, rétrospectivement, si le dernier repas que Jésus a pris avec ses disciples était un repas pascal (synoptiques) ou non (Jean). Bref. Mon but ici n’est pas de passer en revue les données du problème, ni de faire étalage des solutions qui ont été proposées. Non, c’est beaucoup plus simple que cela.

***

Un constat

De temps à autre, je me suis posé et me pose toujours cette question: comment se fait-il que Jésus ait été mis à mort précisément au moment de la célébration de la Pâque juive (on n’est pas à un jour près!)? Il s’agit tout de même d’une sacrée coïncidence! Entre tous les jours de l’année, ce n’est même pas une semaine avant ou une semaine après, mais « pile-poil » au moment de la Pâque que s’achève le bref parcours du si controversé Jésus de Nazareth. C’est d’autant plus troublant que l’on sait la portée théologique d’une telle coïncidence: Jésus notre Pâque comme dit Paul (1Co 5.7), l’agneau sacrifié qui ôte les péchés du monde chez Jean (1.29), etc. Autant dire que la providence a bien assuré niveau timing!

Il me paraît étrange que cette simple constatation ne soit pratiquement jamais évoquée par les exégètes et les historiens, qui tirent leurs conclusions historiques à l’année et au jour près comme si de rien n’était. Comme si tout le problème résidait uniquement dans les divergences entre les synoptiques et Jean, et une fois ces questions abordées et discutées comme il faut, on passe aux conclusions.

Une question

La question qui se pose est dès-lors la suivante: Jésus est-il réellement mort lors de la fête de Pâque ou bien la coïncidence entre ces deux événements a-t-elle été opérée ultérieurement par les premières communautés chrétiennes? Est-on en mesure d’affirmer que les évangiles transmettent sur ce point une donnée historique ou bien s’agit-il d’une traduction sous forme narrative d’une pensée théologique? Les récits sont-ils modulés sur la base d’un fait ou sur celui du sens?

Je pourrais formuler cette dernière option comme suit: admettons que Jésus ne soit pas mort lors de la Pâque mais un jour quelconque. Les premiers chrétiens, illuminés par leur foi nouvelle au ressuscité, interprétant et approfondissant cette foi dégagent le(s) sens de la mort de Jésus. Ils établissent alors un lien théologique entre le sacrifice de l’agneau pascal et la mort de Jésus à la croix. Dès-lors, afin d’établir un lien non seulement théologique mais aussi narratif, on fait délibérément mourir Jésus lors de la Pâque. Cela offre l’avantage d’une cohérence narrative dans l’histoire de la Passion et d’une grande puissance théologique.

Remarques et objections

La question posée m’a fait penser au processus qui a abouti à placer la naissance de Jésus un 25 décembre, jour de Noël (il faut bien que je parle un peu de Noël; on est en plein dans la période!). Aujourd’hui, à peu près tout le monde sait que Jésus n’est pas né un 25 décembre. Les évangiles ne proposent aucune date particulière. Cette date tient un rôle éminemment liturgique, comme c’est le cas pour tant d’autres scènes évangéliques comme l’Annonciation, l’Épiphanie, etc. Quant aux raisons historiques et théologiques qui ont présidé à ce choix (probablement opéré au cours du IIIe s.), on peut évoquer comme premier élément une substitution polémique à la célébration païenne de la naissance du dieu Soleil au solstice d’hiver, mais on peut aussi faire des rapprochements théologiques sur le thème de la lumière, surtout présent dans l’évangile de Jean qui, dès son célèbre Prologue, parle de la lumière qui brille dans les ténèbres et éclaire tout homme (1.4) et de Jésus « lumière du monde » (8.12). Peut-on considérer que la mort de Jésus à la Pâque résulte d’un même type de processus, en tenant bien sûr compte des paramètres et des facteurs particuliers relatifs au christianisme primitif? L’évangile (en l’occurrence celui de Marc) serait-il une narration pour la fête de Pâques (la Pâques chrétienne) dans le cadre liturgique des premières communautés, comme le pense l’exégète belge Benoît Standaert?

♦ Dans mon hypothèse, on peut se demander quand, c’est-à-dire à quelle étape de la tradition néotestamentaire et rédactionnelle, la mort de Jésus aurait été associée à la Pâque. Le Nouveau Testament témoigne massivement de cette association, les évangiles bien sûr, mais aussi Paul quand il parle de « Christ, notre Pâque, [qui] a été immolé » (1Co 5.7, TOB). Cela montre que, contrairement à la naissance de Jésus et le 25 décembre, sa mort a été très tôt mise en rapport avec la Pâque (1 Corinthiens est daté du début des années 50. Notons que les destinataires semblent être bien au courant de la chose vu son caractère lapidaire et allusif sous la plume de l’apôtre). Non seulement une éventuelle indépendance primitive des deux thèmes est extrêmement difficile à démontrer, mais les deux données dont j’ai parlé (attestation massive et caractère ancien) la rendent encore plus difficile (c’est plutôt favorable à l’historicité). Remarquons que la Pâque ne constitue pas un point de référence temporel quand p. ex. Paul, évoquant le repas de Jésus avec ses disciples, parle de « la nuit où il fut livré » (1Co 11.23), et le Symbole des apôtres de sa « mort sous Ponce Pilate ».

♦ On pourrait très logiquement objecter que le moment de la Pâque était intentionnel. Tout comme les controverses sur le sabbat se passaient les jours de sabbat, Jésus, pour des raisons qui peuvent en partie nous échapper, aurait délibérément orienté le cours des événements vers la fête de la Pâque. Cela témoignerait de la conscience qu’avait Jésus de sa propre mission, et sans doute de la portée plus large de sa Passion dans le plan divin de la rédemption. Les exégètes sont généralement très réservés sur ce que l’on peut attribuer à la conscience de Jésus, de peur de trop la charger en lui prêtant ce que l’on préfère attribuer à l’intelligence et la foi des disciples. Ceci pose le problème de la continuité entre le Jésus pré-pascal et celui que prêchent les disciples.

♦ Enfin, il est également possible de soutenir que les évangiles rapportent à la fois une donnée historique et une interprétation théologique de cette même donnée. C’est sans doute la position la plus communément partagée par les exégètes. Elle ne peut cependant être démontrée de manière satisfaisante, et, d’autre part, revêt parfois un caractère quelque peu arbitraire. De plus, l’effet contraire existe aussi: un évènement est créé pour illustrer une vérité théologique. Que l’on songe par exemple à la naissance de Jésus à Bethléem, dont des exégètes comme Jacques Schlosser, John Paul Meier et d’autres, pensent être une création littéraire (Nazareth reçoit la faveur de l’historicité) visant à exprimer de manière narrative (en jargon théologique on appelle cela un theologoumenon) l’ascendance davidique du Christ et sa royauté.

Voilà en quelques lignes la question posée avec quelques ouvertures de réflexion.

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Ouvrages à peine consultés: D. Marguerat (dir.), Introduction au Nouveau Testament, Genève, Labor et Fides, 2010 (4e éd. revue et augmentée); J.-Y. Lacoste (dir.), Dictionnaire critique de théologie, Paris, Puf, 2002 (entrée « année liturgique »); J. P. Meier, Un certain juif: Jésus, vol. 1, Paris, Cerf, 2004 (1re éd. angl. 1991).

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Publié par le 15 décembre 2010 dans Jésus de l'histoire

 

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