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Lecture: The Jesus Legend (2)

01 Jan

Chapitre 2:

« Yahvé incarné »,

Une légende juive?

À quel point le judaïsme

du Ier siècle était ouvert

à l’influence « païenne »?

.

Paul R. EDDY & Gregory A. BOYD, The Jesus Legend. A Case for the Historical Reliability of the Synoptic Jesus Tradition, Grand Rapids (Michigan), Baker Academic, 2007. Aperçu sur Amazon.com.

Le titre résume bien l’enjeu essentiel de ce chapitre, qui est de déterminer l’ampleur et le degré d’hellénisation qu’a subi la Palestine du Ier siècle, plus exactement la Galilée du temps de Jésus.

Les implications de cet enjeu sont faciles à comprendre:

♦ Soit l’hellénisation – avec son cortège de mythologies et cultes à mystère – a été profonde et a touché, au-delà des structures sociales, les croyances religieuses juives, au point de rendre le dogme fondamental de l’unicité divine plus flexible, moins absolu, plus propice au franchissement des frontières entre la sphère du divin et celle de l’humain. Dans ces conditions, l’émergence du christianisme ne doit plus rien à une impulsion soudaine et révolutionnaire, inexplicable en dehors du schéma de pensée chrétien, mais résulte plutôt d’un assemblage de nature syncrétique dont les diverses composantes s’enracinent dans le terreau fertile d’un judaïsme radicalement hellénisé.

♦ Soit, au contraire, même s’il est généralement admis qu’elle fut géographiquement largement répandue, l’hellénisation ne fut cependant pas aussi profonde que ne le supposent les tenants de la première thèse, mais superficielle, épargnant ainsi les convictions religieuses fondamentales du judaïsme. Dans cette optique, la croyance chrétienne de l’incarnation divine en Jésus de Nazareth, professée très tôt par ses disciples issus du judaïsme (selon les tenants de cette thèse), prend une tournure inédite et révolutionnaire, plus à même d’épouser les contours du scénario néotestamentaire sur les origines de la foi chrétienne, comprenant notamment l’affirmation centrale de la résurrection.

On s’en doute, la première option est davantage soutenue par les tenants de la thèse mythiste; tandis que la seconde l’est par ceux qui contestent cette thèse. Mais il faut encore préciser les choses.

Deux tendances

La première option, la « thèse hellénistique », était couramment soutenue par les savants de la fin du XIXe siècle au début du XXe, à travers le courant de la Religionsgeschichtliche Schule ou « école de l’histoire des religions » (voir notamment en exégèse du Nouveau Testament, Wilhelm Bousset), développé en Allemagne et plus ou moins favorablement reçu en France (Loisy, Reinach, etc.). Depuis plusieurs décennies, cette théorie a sérieusement été remise en cause, au point que l’on parle parfois d’une « nouvelle école de l’histoire des religions ». Citons parmi les précurseurs Martin Hengel, et, dans le camp de la « new school », quelqu’un comme Larry Hurtado, qui a récemment publié une somme représentative de ce « courant », traduite en français: Le Seigneur Jésus-Christ. La dévotion envers Jésus dans les premiers temps du christianisme (2009, 1re éd. angl. 2003; références).

Autant la thèse hellénistique allait de paire avec un certain libéralisme, autant la seconde l’est avec un certain conservatisme. Ce qui ne veut pas dire que les tenants actuels des deux thèses doivent forcément leurs adhésions respectives à des présupposés philosophiques ou religieux. Si les auteurs du livre se situent résolument dans la deuxième catégorie, ils justifient leur choix en présentant une série d’arguments fondés sur divers travaux académiques.

Le judaïsme du Ier siècle était-il ouvert aux influences païennes?

Passons en revue quelques arguments en faveur de l’hellénisation repris par les auteurs et les objections qu’ils leur adressent.

Parlait-on le grec en Palestine? Oui, mais nous avons peu d’éléments épigraphiques permettant de se faire une idée sur l’usage du grec à cette époque; l’araméen demeurait la lingua franca, tandis que le grec touchait principalement les milieux cultivés et les cités grecques; la littérature religieuse juive était toujours rédigée en langue sémitique, plus précisément l’araméen (Targum). Bref, l’usage du grec ne semble pas avoir eu d’incidence sur les conceptions religieuses du judaïsme.

Y avait-il des cités grecques proches de la Galilée? Certes, mais proximité ne signifie pas influence. La présence de ces cités n’impliquait ni un remplacement de la population autochtone ni l’emprise de la culture greco-romaine au détriment de celle d’une partie de la population. Au contraire, la première constituait davantage une sorte de revêtement, sans qu’il soit possible d’en déduire une véritable influence religieuse.

Y avait-il des cités grecques en Galilée? Ces cités étaient grecques d’apparence mais fondamentalement juives de nature. Par exemple, en ce qui concerne Sepphoris, aucun temple, aucun objet de culte païens ni aucune inscription dédiée à une divinité datant du Ier siècle n’ont été retrouvés; certains ustensiles suggèrent que les interdits du Lévitique étaient observés pas ses habitants; deux pièces de monnaie provenant de Sepphoris datant de 68 apr. J.-C. ne contiennent aucune représentation humaine, conformément à l’interdit biblique relatif aux images, honoré par l’autorité romaine; enfin, une présence significative d’habitants païens n’est attestée que pour la période qui suit la révolte juive de 66-70.

Y avait-il une population païenne en Galilée? Il y a peu d’attestations archéologiques d’une présence païenne significative avant la domination Hasmonéenne (avant -140). Les auteurs pensent que cette population était minoritaire au Ier siècle, et qu’elle n’a exercé aucune influence religieuse sur la population juive (les auteurs citent une série d’éléments qui en fournissent l’illustration), de tendance plutôt conservatrice .

La situation géographique de la Galilée favorisait-elle une influence païenne? Ce serait spéculation que de l’affirmer, étant donné que l’archéologie témoigne de la pratique d’un judaïsme conservateur. De plus, au Ier siècle, les voies principales contournaient la Galilée.

Qu’en est-il de l’occupation romaine? En fait, il n’est pas légitime de parler d’occupation ni d’annexion; les troupes militaires n’étaient envoyées qu’aux endroits où étaient signalés des troubles afin de rétablir l’ordre. Plus significatif, selon les auteurs il n’y avait pas – sauf rare exception – de troupe militaire stationnée en Galilée au temps de Jésus, mais en Syrie.

L’intérêt pour la magie et l’astrologie témoigne-t-il pour une influence païenne? À l’exception de quelques textes trouvés à Qumrân, les textes astrologiques juifs que nous connaissons remontent au Moyen Âge. Les allusions à l’astrologie parsemées dans d’autres sources comme l’Ancien Testament ou la littérature intertestamentaire ne permettent pas de juger de l’extension de cette influence au sein du peuple. Les manuscrits de Qumrân ne prouvent pas que sa communauté était en règle générale ouverte aux idées païennes, encore moins la population juive de l’époque. Les auteurs rappellent les interdits relatifs à la magie et l’astrologie qui se trouvent dans l’Ancien Testament, ce qui explique l’intérêt qui leur était porté. De plus, certaines pratiques liées à la divination existaient déjà dans le judaïsme bien avant l’hellénisation (voir Gn 40–41; Dn 1.17-20; Ourim et Thoummim, Ex 28.30; Lv 8.8; Dt 33.8). Enfin, en ce qui concerne les symboles zodiacaux peints (ou sous forme de mosaïque) sur les murs des synagogues, ils avaient un but décoratif et pouvaient tout au plus avoir une utilité liturgique (p. ex. dans le calendrier) ou symbolique (la roue du zodiac représente l’ordre cosmique divin), sans qu’il faille en déduire une influence au niveau des croyances. Mais il se trouve que toutes les synagogues en question sont datées après le Ier siècle. Il serait par conséquent anachronique de déduire de ces éléments quoi que ce soit relatif au judaïsme d’avant la révolte de 66-70.

Une opposition systématique peut éveiller des soupçons sur l’impartialité des auteurs. Néanmoins, cette impression est relativisée par le fait que chaque point est discuté (peut-être parfois pas assez), des nuances sont apportées, et, plus important, les citations et les nombreuses références bibliographiques à l’appui de leur argumentation ne proviennent pas d’obscurs autodidactes opprimés, mais de spécialistes réputés. À chacun la liberté d’approfondir pour se faire sa propre opinion.

Quatre traits de la « nouvelle école » de l’histoire des religions (selon les auteurs)

Premièrement, elle rejette la thèse de l’hellénisation, qui ne convainc plus beaucoup de spécialistes actuellement.

Deuxièmement, elle met en évidence la rapidité avec laquelle a émergé une dévotion envers Jésus dans le christianisme primitif, indice de sa divinisation au sens fort et judaïquement scandaleux du terme, non dans le sens des dieux païens. Du point de vue christologique, Richard Bauckham écrit que « The erliest Christology was already the highest Christology » (cité par les auteurs).

Troisièmement, la nouvelle école insiste sur le fait que le christianisme a pris son essor au sein du monothéisme strict du judaïsme, dont faisaient partie les premiers disciples de Jésus.

Quatrièmement, en complément à ce qui vient d’être dit, les documents du Nouveau Testament témoignent d’un « inébranlable dévouement » envers le monothéisme juif et du rejet du polythéisme païen.

Je pense que les arguments développés par cette nouvelle école méritent considération. Si entre les deux thèses en présence la seconde emporte mon adhésion, je ressens un certain malaise dans la facilité avec laquelle les tenants de la nouvelle école passent du tacite au manifeste, c’est-à-dire de la description néotestamentaire multiforme de Jésus à l’affirmation de sa divinité. Autrement dit, je soupçonne une propension – assez courante dans les milieux conservateurs – à vouloir déduire « Nicée-Constantinople » d’une simple exégèse du Nouveau Testament (en exagérant un peu). L’idée-même de « divinisation » ne me semble pas du tout évidente, ni même centrale dans la dynamique kérygmatique qu’aurait pu être celle des premiers chrétiens, et je préconiserais donc modération et prudence.

Ensuite, à force de vouloir tout faire remonter le plus près possible de l’origine, du « big bang » du christianisme, tout processus évolutif, toute maturation se trouvent évacués du premier christianisme, négligeant également la diversité dont témoigne aussi le Nouveau Testament. C’est comme si tout avait immédiatement été donné/révélé/compris par les disciples, idée à mon sens fort contestable et éloignée de ce que le Nouveau Testament donne à voir.

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