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« Rahab et les espions »: entre haute voltige théologique et franche rigolade

14 Jan

Note: Cet article fait suite à celui que j’ai consacré à la présentation des idées essentielles développées dans mon mémoire (clic). Comme pour ce dernier, j’invite le lecteur à lire Josué 2 afin qu’il puisse suivre et comprendre mon texte.

* * *

Letdans mes analyses de l’histoire de Rahab (Josué 2), sujet de mon mémoire, une constatation s’est imposée à moi: toutes les parties du récit n’appellent pas le même genre de commentaire. Cela est évident en ce qui concerne, d’une part, les parties discursives (discours) et, d’autre part, la narration, qui elle est plus descriptive et axée sur l’action. Leur fonction dans le récit et leur visée diffèrent. Dans les parties narratives, mon attention s’est focalisée sur le sens des mots, la cohérence du récit et le déroulement de l’intrigue. Mon intérêt consistait à déterminer et à comprendre ce qui se passe localement, entre les personnages, à tel et tel endroit précis du récit, en relation avec l’ensemble. De l’autre côté, les discours, et tout particulièrement les v. 9-11, m’ont obligé de par leur rayonnement théologique intrinsèque à voir au-delà des limites du récit, notamment du côté des textes du Pentateuque auxquels ils font écho: référence à l’anathème infligé par Israël aux deux rois Sihon et Og (Jos 2.10; voir Nb 21; Dt 24), évocation des hauts faits de Dieu en Égypte (Jos 2.10), affirmation de sa souveraineté (comparer par exemple Jos 2.11 et Dt 4.39). Ainsi, nous voyons étroitement associés dans le récit des aspects locaux à caractère folklorique, anecdotique – racontant par exemple comment une prostituée habile et rusée s’est débarrassée des hommes du roi – avec une déclaration d’une grande envergure théologique, ouverte sur l’universel.

***

J’aimerais à présent mener mon raisonnement plus avant en parlant cette fois de deux « perspectives ». Le récit de Jos 2 pourrait être envisagé selon deux perspectives, à la fois complémentaires et divergentes, qui parcourent le récit et créent une tension:

– La première perspective considère l’histoire de Rahab de manière indépendante, privilégiant l’aspect profane, anecdotique, folklorique et burlesque, accentuant le caractère humoristique et ironique, voire érotique, de certaines situations. Les personnages brillent par leurs défauts et un voile de suspicion est jeté sur leurs qualités humaines: ruse, tromperie et manipulation chez Rahab, incompétence et sottise des espions, crédulité crasse des hommes du roi. Les éléments de l’intrigue, l’interaction des personnages et les propos qu’ils tiennent prennent alors une tout autre coloration: de refuge, la maison de Rahab se transforme en piège, les hôtes en otages, l’hospitalité de Rahab en moyen de pression, sa confession en négociation, le sauvetage des espions en humiliation, leurs consignes attentionnées en petite revanche. Chacun garde ses distances, personne ne s’aime vraiment, et peut-être même que dans le fond tous se méprisent allègrement.

– À l’autre extrémité, la seconde perspective interprète le récit dans son contexte et sa dynamique canoniques, sacrifiant son pittoresque pour la haute voltige théologique. Une fixation est opérée sur le personnage de Rahab, qui se verra attribuer toutes sortes de qualités humaines, morales et spirituelles, et même physiques: championne en matières d’accueil et d’hospitalité, on parle aussi de son esprit de sacrifice, de sa perspicacité, son intelligence, sa clairvoyance, son audace, sa bravoure, son héroïsme, son incomparable beauté (tradition juive) et, bien entendu, de sa conversion, sa surprenante confession et de sa profonde et inébranlable foi en Yhwh. Figure providentielle pour les espions, témoin de la grâce de Dieu pour les générations à venir, l’histoire de Rahab dévoile un aspect paradoxal et mystérieux de la souveraineté divine.

***

La description faite de ces deux perspectives est volontairement exagérée, poussée au bout de leurs logiques respectives. Elles sont aussi deux écueils à éviter. Ni l’une ni l’autre ne rendent justice au texte de par leur unilatéralité. La première tient pratiquement de la parodie, la seconde de la fantasmagorie, mais chaque perspective recèle pourtant une part de vérité, tant du point de vue de la méthode que dans ses résultats.

En ce qui concerne la méthodologie, la première perspective nous dit qu’il est nécessaire de faire attention au récit en lui-même, à ses subtilités, son étrangeté, sa fraîcheur; la seconde qu’il est important de le placer dans son contexte littéraire et canonique. Il faut un équilibre entre les deux, un va et vient constant de l’un à l’autre.

Cet équilibre entre le texte et son environnement littéraire ne se réalise pas dans le récit. Une tension subsiste qui demande à être gérée avec sagacité par l’interprète. C’est ce que nous apprennent ces deux perspectives qui, bien que méthodologiquement faussées, nous permettent néanmoins de voir le récit à travers leurs propres excès sous deux lumières contrastées, deux logiques opposées. La dissémination subtile dans le récit de certains de leurs ingrédients atténue cette opposition en une tension féconde, perceptible par endroits et globalement sensible à l’interprète.

Comme l’équilibre, cette tension n’est jamais résolue, c’est pourquoi elle est féconde. Elle engendre des questions, provoque des discussions, suscite l’étonnement, travaille l’imagination, tout ce qui fait une histoire plaisante et savoureuse. Il est significatif à cet égard que la plupart des commentateurs relèvent les traits humoristiques et ironiques du récit, non qu’ils s’y trouveraient à l’état brut, mais ils demeurent néanmoins palpables: incongruités, sous-entendus, exagérations, situations inattendues, personnages contrastés, etc. Or c’est justement dans l’impression humoristique du récit qu’éclot au mieux cette tension, qui, toujours sans se résorber ou se résoudre, devient intention, c’est-à-dire fait sens et donne à penser.

L’humour et l’autodérision ne sont-ils pas les indicateurs d’une capacité de distanciation et de subversion, y compris théologiques ?

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Publié par le 14 janvier 2012 dans Ancien Testament

 

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