RSS

« Rahab et les espions »: la figure de Rahab

19 Jan

Note: Cet article fait suite à celui que j’ai consacré à la présentation des idées essentielles développées dans mon mémoire (clic) et à celui sur le caractère littéraire du récit (clic). Comme pour ce dernier, j’invite le lecteur à lire Josué 2 afin qu’il puisse suivre et comprendre mon texte.

* * *

1. Une femme qui fait parler d’elle

ans la Bible hébraïque, le personnage de Rahab n’apparait qu’aux chapitres 2 et 6 du livre de Josué. Rahab est une cananéenne qui habite Jéricho, dans une maison construite sur la muraille du rempart (2.15). Il est fait mention de sa famille, de son père, sa mère, ses frères et sœurs (2.13, 18); ceux-ci ne prennent aucune part active dans le récit. On a même l’impression qu’ils en sont absents, à l’écart, et que Rahab est seule à habiter cette maison présentée comme sienne (v. 1).

Fait singulier: l’héroïne de cette histoire est une prostituée. Bien que, pour diverses raisons, une partie de la tradition juive ait préféré voir en Rahab une hôtelière (comme aussi Flavius Josèphe), le mot hébreu zonah (v. 1) est sans équivoque dans le contexte biblique et signifie bien « prostituée ». D’autres hypothèses plausibles mais incertaines ont fait de Rahab une « prostituée sacrée », ou encore une « courtisane » (traduction Crampon). Cela fait dire à José Luis Sicre que le caractère scandaleux de la profession de Rahab en a amené « certains à tenter de la dissimuler et d’autres à l’ennoblir ».

Son nom est également source de spéculations diverses. Il exprimerait l’idée de « largeur », la largeur de la générosité divine (rahav-el, avec suffixe théophore) ou, dans notre contexte, allusion crue à son activité (!, d’après Nelson). On fait aussi le rapprochement subtil avec la « place » (rehov) où les deux futurs hôtes de Loth (Gn 19) s’apprêtaient à passer la nuit. D’autres encore évoquent la bête mythologique homonyme (Rahav) dont il est fait allusion dans certains passages bibliques, tels que Ps 89.11 (NBS): C’est toi qui as écrasé Rahav comme un cadavre […] et Es 51.9 (NBS): N’est-ce pas toi qui abattis Rahav, qui transperças le dragon?

On peut enfin noter que l’activité de prostituée de Rahab demeure malgré tout discrète dans le récit. Au v. 1, lorsque cette précision est donnée, c’est dans le sillage d’une autre information relative au lieu d’arrivée des espions (la maison). Autrement dit, Rahab n’est pas « stigmatisée » (le mot est à la mode!) en tant que prostituée, mais présentée comme la propriétaire d’une maison. De plus, elle sera par la suite rendue responsable d’une autre maison, la maison de son père, c’est-à-dire sa famille, son clan (v. 12). Elle ne sera plus désignée comme prostituée dans la suite du récit, mais comme ’ishah, « femme » (« Rahab » au v. 3). Elle n’est traitée comme une prostituée qu’implicitement à travers l’hostilité des hommes du roi.

Extrait 1 (sur le v. 3): «Les hommes du roi s’adressent à Rahab. Ils ne lui posent pas une question. C’est un ordre franc et direct, sans préambule, dans la même urgence introduite par Voici!, peut-être aussi dans un état d’esprit comparable à celui des habitants de Sodome face au pauvre Loth (Gn 19.5), qui se trouve dans une situation similaire. On va directement à l’essentiel: Voici, des hommes sont venus (2b), fais sortir les hommes! (3b). Maintenant, l’accent se déplace sur Rahab, sommée de faire sortir les hommes venus vers toi, dans ta maison (3b). […] La proposition principale a vers toi, dans une expression qui, compte tenu du contexte, comporte probablement une connotation sexuelle [note: Souvent, « aller vers » quelqu’un c’est avoir des relations sexuelles avec lui. Voir p. ex. Gn 16.2, 4, Abram va vers Hagar; 29.23, Jacob et Léa; 29.30, Jacob et Rachel; 30.3-4, 16; 2 Sam 11.4; 12.24; 16.1; etc.].»

Il est tout de même remarquable qu’après son sauvetage au chap. 6 Rahab soit à nouveau qualifiée de « prostituée » à trois reprises (v. 17, 22, 25). Mais il est tout aussi remarquable qu’elle le soit dans une parfaite indifférence morale.

2. Une ambivalence surmontée

Rahab est sans conteste le personnage central du récit. L’auteur cultive une ambivalence à son égard, d’autant plus qu’il ne révèle rien sur ses sentiments intérieurs. Est-elle une héroïne ou une traîtresse? Est-elle sincère dans sa démarche et sa reconnaissance de Dieu ou bien une habile manipulatrice? Nous sommes laissés seuls juges face au récit (sur cette ambivalence, voir ce que j’écris à propos des deux « perspectives » du récit).

Dans mon mémoire, j’ai d’abord souligné l’habilité de Rahab à tromper les hommes du roi (une « parfaite menteuse » selon Sicre), et la manière dont elle les manipule en les aiguillant sur une fausse piste (un « gros mensonge » d’après Roland de Vaux).

Extrait 2 (sur les v. 3-5): «Nous avions précédemment émis l’hypothèse que les hommes pourraient avoir été à la fois soupçonneux et méprisants envers Rahab. La première attitude est reflétée par la réponse de Rahab, qui dissipe habilement tout soupçon. En effet, elle reconnait d’abord devant les émissaires du roi que les hommes sont venus vers moi. En reprenant leurs propres mots (chiasme), elle adopte leur point de vue, qu’elle ne fait que confirmer (oui, ils sont venus vers moi) sous une apparente et flatteuse honnêteté. Ainsi assurée de s’être attiré un regard favorable, elle peut prétendre ensuite ne pas savoir d’où sont venus les hommes ni ils sont allés. La seconde attitude tient compte de la précision donnée par les émissaires (3c). Il n’est sans doute pas de coutume qu’une prostituée sache d’où viennent leurs clients et comment vont leurs affaires! Aussi, lui précise-t-on que les hommes qui sont venus vers elle, dans sa maison, sont venus pour explorer tout le pays! Et c’est dans cette optique méprisante, cantonnée à son rôle de prostituée, que Rahab joue le jeu: Oui, les hommes sont venus vers moi, mais je ne sais pas d’où ils sont ni où ils sont allés. (4c-d, 5b)

Mais elle n’en reste pas là. Il faut éloigner le danger. À cette fin, Rahab affirme que les hommes sont sortis tandis que l’on fermait les portes de la ville pour la nuit. Le même verbe yats’a (sortir), est utilisé, de sorte que 5a et 3b forment un chiasme: Fais sortir les hommes X les hommes sont sortis. Inversion des mots, inversion des rôles: les émissaires ordonnent à Rahab de faire sortir les hommes; Rahab exhorte énergiquement (poursuivez vite!) les émissaires à poursuivre les hommes qui sont sortis. Bernés, les émissaires se précipiteront à leur poursuite hors de la ville, sur le chemin du Jourdain (7a-b).»

Puis, c’est à l’occasion de son grand discours que s’est posée la question de la sincérité de Rahab, en raison de l’intensité particulièrement dramatique et de l’efficacité rhétorique qui y sont mises en œuvre. On a l’impression qu’elle en fait trop! Son subtil jeu d’actrice – comme je l’ai qualifié – avec les hommes du roi avait de quoi alimenter une certaine méfiance. Toutefois, par la suite, mon regard a changé, et ce que j’attribuais à un comportement suspect s’est vu progressivement reconnaître comme des qualités admirables.

En premier lieu, à la décharge de Rahab, j’avais mis la dramatisation du discours sur le compte d’un genre littéraire axé sur la « terreur ». Grâce aux parallèles qui ont été établis et au lien opéré avec certains passages tels que Dt 2.25 et Jos 4.23-24, il a été rendu manifeste que le discours obéit à une logique d’accomplissement à laquelle Rahab participe pleinement. Ensuite, on a insisté sur le fait que Rahab ne motive pas sa requête aux espions par ce qu’elle leur a dit, en voulant les persuader par un beau discours, mais uniquement par ce qu’elle leur a fait, qualifié de hesed (bonté, bienveillance). De fait, c’est dans cette optique que se conclut sa quête en 6.25 (car elle avait caché les messagers). Bien sûr, sa manière de présenter la chose n’est pas anodine, quand on voit p. ex. comment elle a su tirer parti de sa confession pour en faire une garantie de salut (le serment par Yhwh). Toutefois, loin de toute sophisterie, la démarche de Rahab s’avère tout à fait fondée et légitime.

3. Vertu populaire et valeurs universelles

La prostituée de Jéricho s’est montrée audacieuse, entreprenante, persuasive, résolue. L’aptitude de Rahab à parfaitement maîtriser la situation et à diriger les acteurs de l’histoire en vue de parvenir à ses fins est remarquable. Rahab c’est aussi la vertu populaire, l’effronterie contre les sophistications moralisatrices, la beauté brute et sauvage contre le fard des salons, la revanche des marginaux sur le roi et sa cour, le triomphe de la ruse sur la force. Rahab c’est encore la sagesse du monde, la justice des nations, l’implacable logique de la loi du talion: œil pour œil, dent pour dent (Ex 21.24). Sauf qu’ici c’est un talion positivement orienté: « Vous êtes venus avec vos dogmes et vos commandements divins; vous avez entendu dire qu’il fallait exterminer toute la population et pratiquer l’anathème. Eh bien moi je vous dis : bonté pour bonté, loyauté pour loyauté, vos vies pour nos vies! »

S’il ne serait pas prudent ni légitime de glisser vers une idéalisation morale de Rahab, il n’en demeure pas moins que son histoire véhicule des valeurs universelles. La possibilité d’adapter cette histoire à un public d’enfants en offre un éloquent témoignage. Après une évaluation d’une série de manuels éducatifs juifs à destination de jeunes enfants, Phyllis Kramer montre que « les élèves [y] puiseront une image [de Rahab] plus étroite que celle présentée dans la Bible et l’interprétation juive. Toutefois, son héroïsme et son abnégation émergeront et resteront inscrits dans la mémoire ».

4. Une figure prophétique

S’il me paraît forcé d’aller jusqu’à qualifier Rahab de prophétesse, on peut néanmoins caractériser son attitude de prophétique. En effet, d’une manière ou d’une autre, elle sait (v. 9). Non d’un savoir purement théorique, qui pourrait être celui des habitants de Jéricho, mais d’un savoir qui en même temps reconnaît (v. 11) et qui engage à l’action, en net contraste avec la passivité des espions qu’elle protège, auxquels elle donne des recommandations (v. 16) et sauve la vie.

Certains auteurs font le parallèle avec Moïse. Après tout, Rahab parle comme lui! Comme Moïse, elle est l’organe d’une révélation (Marx). Il y a là « un bel exemple de l’humour de Dieu qui, ici, n’utilise pas les vecteurs habituels de la révélation, mais celle-là chez qui on s’attend le moins à trouver une parole de Dieu, non pas seulement une étrangère […], mais une ennemie, et une marginale » (ibid.). Cette « prostituée cananéenne […] joue le rôle de prophétesse porteuse d’une révélation pour les espions » (Lanoir). Non seulement elle en parle, mais elle incarne (une prostituée!) par son comportement – peut-être au péril de sa vie – l’accomplissement des promesses et des prophéties relatives au pays et à ses habitants.

5. Convertie ou sympathisante ?

Dans la Bible hébraïque, contrairement à la tradition juive et – dans une moindre mesure – au Nouveau Testament, Rahab ne reçoit pas d’honneurs particuliers pour ce qu’elle a fait. On lui donne ce qu’elle a demandé: la vie sauve pour elle et sa famille. Elle reste ce qu’elle était: une prostituée. On pourrait éventuellement estimer qu’elle reçoit davantage: elle habite au milieu d’Israël (6.25), elle a bénéficié d’une dérogation spéciale à la loi de l’anathème, et pour deux vies sauvées on lui en offre au minimum sept (d’après les versets 13 et 18).

Il n’est pas davantage question de « conversion », ni à propos de Rahab, encore moins de sa famille. Il me semble que la « conversion » – d’un mot qui en hébreu dérive de shouv (retourner) – est une affaire interne qui concerne essentiellement Israël, puisque c’est vers la Torah et vers le Dieu de la Torah qu’il s’agit de se tourner. Ensuite, remarquons la subtile distanciation introduite par Rahab quand elle parle de votre Dieu (v. 11), qui vous a donné le pays (v. 9), à comparer avec l’émouvante déclaration de Ruth à Noémie: ton peuple sera mon peuple et ton Dieu mon Dieu (Ruth 1.16).

Ce que l’on appelle souvent par commodité la « confession » de Rahab, par laquelle elle reconnaît la souveraineté de Dieu (v. 11), permet tout au plus d’y voir une « étrangère sympathisante » (Soggin). Parler de « foi » est un abus de langage. Si l’on y tient, une certaine retenue s’impose. Il faut toutefois préciser que la confession de Rahab n’a pas une visée introspective, c’est-à-dire nous dévoiler ses sentiments intérieurs. On trouve jointes dans ce récit deux thématiques: celle de l’accomplissement des promesses divines et celle du Dieu d’Israël reconnu par des étrangers (voir à ce sujet les exemples de Jéthro, Ex 18.11; la reine de Saba, 1 Rois 10.1-13; Naaman, 2 Rois 5.1-27; etc.).

Advertisements
 
1 commentaire

Publié par le 19 janvier 2012 dans Ancien Testament

 

Étiquettes : ,

Une réponse à “« Rahab et les espions »: la figure de Rahab

  1. parfait

    11 août 2015 at 13:22

    rahab était prostituer et donc elle vivait de se travail, comment pouvait elle vivre avec le peuple juif qui dans sa loi la prostitution était proscrit, et pouvait être passible de mort. dans cette condition il était impossible pour rahab de vivre au milieu du peuple juif. deux options s’offrait a elle, 1 aller dans une autre ville ou abandonner son activité, nous voyons que son choix a été fait, abandonner son activité était la mailleur des choses affaire. il faut donc savoir, que se choix de rahab n’a pas été fait après la conquête mais bien avent, ainsi pour dire, faire partit du peuple de Dieu implique de notre part une séparation d’avec certaine pratiques qui nous sont interdite par la bible.

     

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s