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Le péché originel: son sens, sa portée théologique et psychologique (partie 1/2)

29 Mar

La question du péché originel est souvent abordée sous l’angle de la doctrine, c’est-à-dire plus précisément celui de sa formulation et des problèmes qu’elle suscite (par ex. son rapport à l’histoire, voire à la biologie). Il ne s’agit pas ici d’entrer dans des débats qui ont certes leur place (voir par ex. certains articles de ce blog ami), mais qui ne rendent pas forcément service à ceux qui tentent de s’intéresser à la signification d’un tel dogme et à ce qu’il aurait à nous dire dans notre contexte actuel. Un dogme, comme l’Écriture, peut rester lettre morte. C’est tout le mérite du théologien Adolphe Gesché, que j’ai eu l’occasion de présenter ici, de nous faire découvrir, tant aux lecteurs chrétiens que non-chrétiens, la pertinence et l’actualité de cette doctrine du péché originel, de faire résonner sa vérité en nous et ainsi mettre en lumière un aspect de l’espérance chrétienne. 

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Note: Il n’est pas facile de résumer Gesché! J’ai coutume de souligner (au crayon!) dans mes livres ce qui me paraît essentiel dans la pensée d’un auteur. Or, quand je lis Gesché, tout me semble essentiel! C’est que la progression de la pensée et la manière dont il l’expose comptent pour beaucoup. C’est pourquoi je me vois parfois comme contraint de le citer abondamment. Cet article en deux parties se base sur le troisième chapitre de son livre Le mal, intitulé « Le péché originel et la culpabilité en Occident » (p. 101-118; on retiendra donc qu’il y a un accent diffus qui est porté sur la notion de culpabilité).

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Dans la première partie de son chapitre, Gesché parle de la vérité de la doctrine du péché originel (ou du moins de sa part de vérité), qu’il aborde en trois étapes: la réalité du mal dans le monde, son rapport à la création, et la responsabilité humaine dans le mal.

La réalité du mal

♦ Le mal existe, impossible de le nier sans « se tromper et tromper les autres ». Il importe même de le nommer, de le démasquer sans se voiler la face. Reconnaître cette leçon de vérité, c’est déjà un salut : La vérité vous libérera (Jn 8.32).

♦ Le monde est « cassé », « c’est-à-dire qu’il n’est pas comme il pourrait être, comme il devrait être, comme on voudrait qu’il soit. » Le mal « est là et taraude la réalité » (p. 103).

♦ La figure du serpent. Cette présence du mal est symboliquement représentée par la figure du serpent de la Genèse (Gn 3), que la « Bible judéo-chrétienne » ne prétend pas expliquer ni justifier. Il s’agit simplement de « la reconnaissance d’une énigme […], d’un mal incompréhensible mais réel » (p. 103-104).

« Banal », va-t-on dire. Et alors? Qu’a donc le christianisme à proposer de spécifique?

♦ Le mal radicalement dénoncé. Contrairement « à tous les dérapages [notamment philosophiques] qui ont essayé de gommer le mal », Gesché prétend que la tradition judéo-chrétienne propose la dénonciation la plus radicale du mal, ce que la Bible appelle « péché »: sans tenter de le justifier, elle lui oppose un refus et une condamnation catégoriques, en même temps qu’elle en pose la réalité. Le mal est un « non-sens absolu », « l’injustifiable », ce qui ne l’empêche pas d’être marqué comme tel, à l’instar du serpent de la Genèse qui se voit maudit (Gn 3.14) et « dépouillé de tout prestige » (p. 104-105).

Ce mal n’est pas dans la nature des choses

Gesché oppose la vision biblique à deux types « d’explication de l’insertion du mal dans le monde »: les cosmogonies du Moyen-Orient ancien et l’héritage grec.

1. La création est « bonne ». Contrairement aux cosmogonies antiques du Moyen-Orient qui admettent une responsabilité des dieux dans le mal, et donc une création (êtres humains compris) ontologiquement mauvaise, la Bible affirme que la création est bonne (Gn 1.31). Par conséquent, « le mal n’appartient pas à la nature des choses, il est un accident. Il ne tient pas à la volonté d’un Dieu pervers, il est un malheur. […] Le mal n’appartient pas au destin, il est à abattre » (p. 106). Le serpent est à nouveau convoqué. Il « figure le mal parce qu’il détruit et abîme. Ennemi, il n’a en Dieu aucun complice, mais au contraire, l’Adversaire » (p. 107). La création qui a Dieu de son côté « est et reste bonne. […] Si le monde est simplement cassé, c’est qu’il n’est pas comme il devrait être et que donc on peut le rétablir ».

2. L’être humain n’est pas la cause du mal. L’autre type d’explication de l’insertion du mal auquel Gesché confronte la Bible est celui de l’héritage grec. D’après ce dernier, l’homme serait le seul responsable du mal (mythes de Sisyphe et de Prométhée), c’est lui qui en commettant « une faute irrémédiable » porte le fardeau de sa culpabilité. Il en découle désespoir et résignation devant la fatalité, et surtout « un processus infini d’autoculpabilisation ». En net contraste avec cet héritage grec, dans le judéo-christianisme l’homme n’est pas la cause du mal et n’a pas à « en supporter tout le poids ». Le serpent, ce « tiers énigmatique », « indique la présence d’un mal dont nous, hommes, n’avons pas à supporter toute la responsabilité. Le figuratif du serpent coupable signifie qu’un mal nous précède, mal indéniable, mais que l’homme n’a pas entièrement voulu. Il y a un mal déjà-là […] ». Une telle approche permet de « déculpabiliser à bon escient l’homme, pour le délivrer d’un poids dont il serait investi de manière telle qu’il ne pourrait en sortir qu’anéanti et broyé, puisque entièrement coupable » (p. 107).

Gesché prolonge sa réflexion sur deux thèmes qui montrent le pouvoir libérateur de la doctrine du péché originel:

♦ Le thème de la tentation. Ainsi, « la tentation dans le thème du péché originel » prend tout son sens, en ce qu’elle « signifie que nous ne sommes jamais des initiateurs absolus du mal, ce qui serait proprement épouvantable. Il y a là un caractère extrêmement libérateur dans la doctrine du péché originel. » Cela permet de ne pas tomber dans « une culpabilisation obsédante » (p. 108).

♦ Le thème du châtiment de l’homme et de la femme n’est pas sans pouvoir libérateur: « Le châtiment, en effet, est la fin de l’auto-accusation et, en tout cas, de l’auto-punition dévastatrice. Celle qui ferait que, ayant commis une faute, je ne cesserais jamais de m’accuser et de me punir. Le châtiment y met un terme. » La figure « de l’archange à la sortie du paradis, exprimant paradigmatiquement ce jugement qui met fin à un processus d’autodestruction. Figure […] [qui] signifie précisément que le châtiment est posé par autrui (par Autrui, par l’Autre: Dieu). […] L’épée de l’archange – ce n’est pas l’épée de Damoclès, toujours suspendue – tranche et clôt le cercle infernal de la justice immanente ». « Dieu reste avec l’homme et combat avec lui. » (p. 109)

Responsabilité partielle de l’homme

L’évidence d’abord: qui niera que l’homme ait sa part de responsabilité dans le mal? C’est la question rhétorique que pose Gesché. Il ajoute deux remarques qui font ressortir plusieurs thématiques:

♦ Solidarité entre les hommes. « La doctrine du péché originel comme responsabilité est celle d’une responsabilité de solidarité. Nous ne sommes pas seuls, nous nous tenons la main. Il n’y a pas de péché dont je pourrais m’accabler seul dans une responsabilité solitaire et désespérée. » L’idée scripturaire pourrait être de ne « pas accabler le premier homme, mais d’indiquer que tous les hommes sont égaux » (p. 110). Il n’y a pas d’exception(s), nous sommes tous solidaires.

♦ L’apprentissage de la liberté. « La doctrine du péché originel comme responsabilité est celle d’une responsabilité de liberté. En effet, parler de responsabilité, c’est oser payer le prix de l’envers de la fatalité […]. Dire que le mal n’appartient pas ontologiquement à la nature des choses, c’est dire […] que le mal est, pour une part, introduit par la responsabilité de l’homme. C’est le thème de la désobéissance et de la transgression. Pour une part, l’homme a introduit sinon le mal (cela, c’est le serpent), en tout cas la faute, le consentement à ce mal venu d’ailleurs. Là se place la responsabilité. » (p. 110) Le « jugement de culpabilité m’indique que je suis responsable ; et si je suis responsable, j’apprends les chemins de la liberté. […] » (p. 111)

♦ Défatalisation et maîtrise partielle du mal. « En mettant pour une part le mal dans les mains de l’homme, il a du même coup, non seulement défatalisé le mal, mais aussi assuré de quelque manière à l’homme la maîtrise du mal. En effet, si le mal ne vient pas seulement d’ailleurs, mais aussi de moi, c’est que j’en ai une certaine maîtrise, c’est que je pourrais ne pas le commettre, c’est que j’aurais pu ne pas le commettre. » (p. 110-111)

♦ Des limites posées à la culpabilité. « [L]oin d’enfoncer l’homme dans une culpabilité implacable et infinie (tourment éternel de Sisyphe), le thème du péché originel introduit la nation de responsabilité et de culpabilité finie, et qui peut en finir. Celui qui a fait effectivement mal aurait pu faire autrement, et il le pourra toujours. Prométhée est à jamais condamné alors qu’Adam et Ève sont seulement châtiés, c’est-à-dire appelés à la correction et la reprise possible. » (p. 111)

« L’homme coupable dans le judéo-christianisme est déclaré responsable, c’est-à-dire ayant à répondre de ses actes, car cette culpabilité est un “devant Dieu” […]. » Le péché « ne rompt pas la relation avec Dieu […]. Dans le récit du Jardin, à peine le péché est-il commis que Dieu apparaît aussitôt, il apparaît discrètement […] au détour du chemin et même comme quelqu’un qui n’avait pas vu, puisqu’il va interroger Adam. Il est là non pour le perdre, mais pour le ramener à lui et pour faire rendre au couple l’estime mutuelle, la confiance, la possibilité de se reprendre. Ce que nous retrouvons dans l’Évangile: Va, et ne pèche plus. [Jn 8.11] L’homme n’est pas abandonné. Si l’on peut dire, il va pouvoir porter son péché devant Dieu et avec Dieu, Agneau qui porte le péché du monde [Jn 1.29, 36]. Ce thème chrétien est présent dès la Genèse. » (p. 111-112)

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Quelques remarques personnelles

♦ On le constate facilement, Gesché utilise une terminologie traditionnelle: péché originel, tentation, jugement, désobéissance, transgression, etc. Certains termes peuvent même paraître vieillots: je pense notamment à « châtiment » (Adam et Ève sont « châtiés »), etc. Ce constat ne me dérange pas. Au contraire! Les choses sont dites; pas de langue de bois. La force de la pensée de Gesché se situe ailleurs: non dans le choix des mots (même s’il jongle avec très habilement!) ni dans la modernisation du vocabulaire (même s’il côtoie de près la littérature et la philosophie contemporaines), mais dans le sens qu’on leur prête. Il faut repenser notre vocabulaire et ce qu’il véhicule, pas forcément en changer.

♦ Si j’ai placé cet article dans la catégorie « Vie chrétienne » de mon blog, c’est que les écrits de Gesché résonnent aussi bien dans les têtes que dans les cœurs. Dans les têtes, parce que cet auteur illustre merveilleusement bien cette ambition programmatique de Saint Anselme de Cantorbéry: Fides quaerens intellectum, la foi en quête d’intelligence, de compréhension. Ensuite, dans les cœurs, parce qu’il m’oblige à regarder en moi, à mon comportement, mes craintes, mes culpabilités, autant qu’à mes doutes et mes espoirs. Un christianisme qui ne serait que récitation de Credo et ficelage de dogmes serait mort et mortifère. Comme je l’écrivais dans la présentation de ce théologien: « Gesché a le don de penser avec son lecteur, de poser les questions qu’il se pose et d’explorer les réponses possibles. » Bien sûr, pour que cette démarche générale de Gesché porte du fruit, le lecteur est appelé à corréler sa lecture avec un minimum de discernement intérieur, afin de pouvoir établir les rapproche-ments et les prolongements nécessaires à son progrès spirituel.

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→ deuxième partie ←

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18 réponses à “Le péché originel: son sens, sa portée théologique et psychologique (partie 1/2)

  1. Benoit

    29 mars 2012 at 17:59

    Un grand merci Daras de nous faire partager la pensée de cet auteur!!

    J’apprécie tout particulièrement son usage du vocabulaire « courant » dans ce contexte. Le caractère scandaleux du mal est bien mis en évidence.

    Tu soulignes le caractère solidaire du péché, et nous le constatons aussi. Gesché ne sous estime-t-il pas la responsabilité personnelle? « Il n’y a pas de péché dont je pourrais m’accabler seul dans une responsabilité solitaire et désespérée.”

    Comment mettre une telle affirmation en parallèle avec le jugement dernier? et l' »enfer »?

     
    • Georges Daras

      29 mars 2012 at 18:18

      Bonsoir Benoît! Merci pour ton commentaire.

      Bien sûr, quand Gesché parle de la solidarité, il sous-entend partout une responsabilité individuelle. Il veut simplement prévenir tout excès dans l’enfermement de l’auto-accusation. Cela dit, je ne pense pas qu’il y ait de problème avec les notions de jugement dernier et d’enfer que tu évoques (indépendamment de l’interprétation que l’on pourrait avoir de ces notions).

      Cordialement

       
  2. brunooo36

    29 mars 2012 at 22:42

    Bonjour Georges

    Je trouve que, présenté ainsi, le dogme du péché originel devient très éclairant.
    Il met en relief les vérités du récit qui touchent l’existence humaine dans son vécu avec Dieu.
    Cela nous sort des spéculations pseudo-scientifiques concernant l’hypothétique transmission biologique et juridique du péché originel, tout en gardant le réalisme du péché, son aspect communautaire du péché, tout autant qu’individuel.

    Paul Ricoeur a écrit ceci concernant le récit de Gn 3: « Ce récit a une puissance symbolique extraordinaire, parce qu’il condense dans un archétype de l’homme tout ce qui est éprouvé de façon fugitive et confessé de façon allusive par le croyant » (p. 279). « Il exprime le fond inexprimé de l’expérience humaine » (p. 279). Il universalise l’expérience tragique de la captivité d’Égypte et celle de Babylone. Il révèle quelque chose de la condition humaine dans son ensemble. « Quelque chose est découvert, décelé, qui sans le mythe serait resté couvert, celé. » (p. 279)

    Les citations sont tirés de l’article Le péché originel, étude de signification, dont j’ai fait un résumé ici:
    http://lebigbadbruno.blogspot.ca/2011/10/paul-ricoeur-et-le-peche-originel.html

     
    • Georges Daras

      30 mars 2012 at 09:41

      Bonjour Bruno,

      Merci pour ton commentaire. J’ai eu la même impression que toi en lisant Gesché. Il renvoie d’ailleurs également à Ricoeur, qu’il a certainement dû lire (notamment La symbolique du mal). Ricoeur est plus analytique, il nous parle à partir du texte et sur le texte biblique, en en proposant une herméneutique. Tandis que Gesché en déploie la portée de manière générale dans le but de montrer ce que les Écritures d’une part et certaines doctrines d’autre part renferment de bon et de vrai dans l’optique judéo-chrétienne pour les êtres humains d’aujourd’hui. On pourrait presque dire que nous avons affaire à une saine et intelligente apologie.

       
  3. gakari1

    30 mars 2012 at 07:41

    Merci Georges,
    C’est vrai que ce texte résonne dans le cœur.
    Cela donne bcp de sens.
    Je rejoins Benoît lorsqu’il parle de minimisation de la responsabilité individuelle (je crois que dans l’ensemble du texte, j’aurais appelé le chapitre 2 « L’être humain n’est pas « toute » la cause du mal ») mais l’équilibre est rétabli ensuite dans le texte et on sent que l’auteur cherche ni à accabler l’homme, ni à le disculper, juste à le responsabiliser sans fatalité.
    C’est bon de voir la profondeur du texte inspiré.

    Yannick

     
    • Georges Daras

      30 mars 2012 at 09:48

      Merci Yannick pour ce commentaire!
      Comme tu dis: C’est bon de voir la profondeur du texte inspiré!, et j’ajouterais: Qu’on a souvent tendance à enfermer dans nos limites étroites!

      À bientôt!

       
  4. Benoit

    30 mars 2012 at 08:10

    Bonjour Daras,

    Tu parles dans ton texte du serpent comme figure du mal. La tradition chrétienne a souvent été d’identifier ce serpent au « serpent ancien »: Satan.

    Cette identification te convient-elle avec ce qu’elle entraîne, ou bien penses tu qu’il s’agisse d’une figure impersonnelle?

    J’avais déjà été frappé en lisant Pierre Grelot par cette « dépersonnalisation » de la figure du serpent , mis en parallèle avec les figures mythiques de serpents dans des mythologies d’autres peuples du Proche Orient Ancien.

     
    • Georges Daras

      30 mars 2012 at 10:02

      Cher Benoît,

      Comme tu le dis, ce n’est pas sans raison que les Écritures elles-mêmes (Apocalypse) identifient le serpent de la Genèse à Satan, l’Adversaire. La figure du serpent, aussi symbolique soit-elle, est sans aucun doute personnelle dans le récit du Jardin. Quant au personnage énigmatique du Satan, j’aurais tendance à penser que nous avons affaire là à une personnification des forces du mal et de destruction hostiles à Dieu et à ses desseins, ce qui pourrait du coup légitimer une dépersonnification a posteriori. Toutefois, à mon sens, s’il y a des figures, des symboles et des personnifications, ce n’est pas forcément pour les défaire par la suite! Bien au contraire! Ils sont à mon sens indispensables et ont leur rôle à jouer dans la possibilité que l’on se donne au niveau du langage et de l’imagination pour exprimer et dire ce qui relève des réalités invisibles et de la profondeur du réel.

       
  5. Benoit

    31 mars 2012 at 09:57

    Bonjour Daras,

    Merci pour ta réponse. Suggères-tu que Satan ne serait pas une personne, un ange, un esprit déchu?

    J’aime particulièrement ce passage de ton article « Dire que le mal n’appartient pas ontologiquement à la nature des choses, c’est dire […] que le mal est, pour une part, introduit par la responsabilité de l’homme. C’est le thème de la désobéissance et de la transgression. Pour une part, l’homme a introduit sinon le mal (cela, c’est le serpent), en tout cas la faute, le consentement à ce mal venu d’ailleurs. Là se place la responsabilité.”

    Il me semble que c’est le coeur de la « doctrine du péché originel », et que sur ce point précis, partisans ou non de l’historicité d’Adam se rejoignent.

    Tu as raison de souligner qu’une approche de cette doctrine en rapport avec la biologie et l’histoire ne permet pas d’en saisir la signification profonde.

    Il y a pourtant un point qui mériterait d’être approfondi, et sur lequel j’ai beaucoup de mal à trouver quelque chose de vraiment convaincant. L’homme issu d’un processus évolutif a développé certains comportements « égoïstes » de survie. Dans le domaine animal, qualifier de tels comportements de péchés n’a aucun sens, mais pas pour les hommes.

    Dieu s’attendait-il donc à ce que les hommes ne commettent aucun péché? Leur en a-t-il donné les capacités? Sinon de quoi peut-il les blâmer (je suis volontairement provocateur)?

    Jésus, parfaitement homme, « de la même nature que nous » n’a commis aucun péché. Sommes nous dans le même état que lui à notre naissance, capable de résister au mal (bien que nous le commettions tous) ?

    Ces points sont aussi en rapport avec le contenu des articles de « big bad Bruno ».

    Les inconditionnels d’Augustin ont « biologisé » le péché et sa transmission. Ce point de vue est aujourd’hui intenable.

    Pourtant, il me semble que paradoxalement, nous assistons à une autre forme de « biologisation » du péché par certains théologiens (George Murphy, John Schneider, Theillard de Chardin) qui acceptent l’évolution et font en quelque sorte du péché un héritage inévitable de notre passé évolutif. Ce point me semble très difficile à accepter parce qu’alors, la responsabilité du mal ne reposerait-elle pas sur le Créateur lui même?

    Bien sûr c’est inacceptable…

     
    • Georges Daras

      31 mars 2012 at 16:40

      Bonjour Benoît,

      En effet, je vois le satan, l’Adversaire, comme une personnification. Étant donné que le mode d’expression des écrivains bibliques est le récit narratif, il y fait jouer des personnages, ce qui est facile pour des êtres humains, mais beaucoup moins quand il s’agit de parler de réalités invisibles et profondes. La personnification, comme l’anthropomorphisme, y remédie efficacement.

      Quant à ta réflexion relative à l’évolution, elle suscite certes un débat passionnant, mais il est évident d’un autre côté que les auteurs bibliques n’avaient pas ce schéma scientifique en tête, ce que tu expliques très bien dans tes propres articles (et traductions). De plus, la Bible ne proposes pas de traité doctrinal sur le péché, abordant tous les aspects possibles et chacune des questions que l’on pourrait se poser à son propos. La Bible permet d’en parler jusqu’à un certain point, qui à mon avis (et du tien aussi j’imagine) est suffisant. Après, on peut certes pousser la réflexion grâce aux sciences humaines et naturelles, et sans aucun doute améliorer, affiner, nuancer, actualiser notre théologie. Étant donné que la Bible n’investit pas tous les champs du savoir ni ne les verrouille, cela est permis et même nécessaire, et c’est là que je salue tes efforts et ceux de Bruno. Mais imaginer que l’on pourrait établir une corrélation vraiment satisfaisante entre une doctrine, celle du péché, et la biologie me semble illusoire. J’insiste encore une fois pour dire que la réflexion sur ces sujets est nécessaire pour la santé de la foi et de la théologie. Mais avec sagesse et prudence, en reconnaissant nos limites.

      Sur les questions particulières que tu poses, je n’ai pas de réponse précise à donner. Bien sûr nous pouvons résister au péché et à la tentation, tout comme il est possible de faire le bien et d’aimer son prochain. Mais le contraire vaut aussi. Quant à savoir quelle est la responsabilité de Dieu dans le mal, on aimerait effectivement qu’il n’en ait aucune et il ne peut en être autrement. Alors on a forcément eu tendance à enfoncer l’être humain de plus en plus, alors que, comme le dit Gesché, la responsabilité humaine est partielle, et Dieu demeure malgré tout avec nous, un « avec nous » qui sera porté à son paroxysme avec Jésus-Christ.

       
  6. Benoit

    1 avril 2012 at 13:46

    Bonjour Daras

    Merci pour ta réponse!

    La vision de Satan comme une personnification du mal et pas comme un être personnel est très lourde de conséquence. Qu’en est-il des possessions démoniaques et de tous les passages dans lesquels Satan est considéré comme une personne réelle et spirituelle, dans son rôle eschatologique, la triple tentation de Jésus avant d’entrer dans son ministère…?

    En relisant plus attentivement Pour lire la création dans l’évolution aux éditions du Cerf, j’ai découvert des éléments très intéressant de réflexion concernant mes interrogations. En particulier une réflexion sur l’inné et l’acquis, le rôle de l’élément culturel chez l’homme, l’émergence de la liberté comportementale…J’en ferai part bientôt sur mon blog.

     
    • Georges Daras

      1 avril 2012 at 17:47

      Bonjour Benoît,

      Je ne crois pas comme tu dis que cela soit lourd de conséquence (en tout cas pas pour ma foi). Certains éléments des évangiles que tu rapportes font partie de la vision du monde d’alors et de représentations imagées et symboliques (pourquoi se limiter au monde physique, comme tu le fais?). Si à l’époque de Jésus les possédés et les démoniaques peuplaient le quotidien des gens et se promenaient un peu partout sur les places et les rues (et non des endroits isolés et des chambres obscures comme au cinéma, ni uniquement parmi les adeptes du spiritisme comme dans de nombreux témoignages de « délivrance »…), je n’ai pas l’impression que ce soit le cas aujourd’hui. Mais bon, cela est un autre débat!

      Pour le reste, je suis sûr que tu auras l’occasion de partager des choses très intéressantes à partir de tes lectures! Merci d’avance!

       
  7. Marc

    10 avril 2012 at 21:40

    Bonjour Daras (et Tous),

    Ces articles et débats sont vraiment passionnants, Gesché et Ricoeur semblent incontournables pour qui s’intéresse de près à la question du péché originel.

    Je ne reviens pas sur la manière dont tu décris Satan, on va garder ça pour plus tard, t’es vraiment incorrigible 😉 …

    Je voudrais revenir sur le symbolisme du serpent en Eden. C’est vrai que la traditionnelle similitude avec Satan (serpent ancien) ou le mal comme il est question ici parait convaincante, mais l’éclairage d’André Wénin (merci Daras pour cette référence) dans « D’Adam à Abraham ou les errances de l’humain » n’est pas dénué d’intérêt :
    L’auteur y voit l’illustration de la convoitise et donc « d’un jeu » typiquement intérieur à l’humain.

    extraits choisis :

    « Ne [le serpent] pourrait-il figurer dès lors cette animalité présente en l’humain dont il est question à la fin du chap premier, cette animalité que précisément Elohim invitait l’humain à maîtriser ? »

     » La convoitise, c-a-d ce que devient le désir quand il prend mauvaise tournure »

    « Comme le serpent; la convoitise joue sur les apparences du bien et du mal : elle fait croire au sujet qu’en lui cédant, c-a-d en prenant à son profit exclusif, il échappera aux frustrations qu’imposent la limite et trouvera enfin le bien être »
    « Mais pourquoi le serpent est-il une réalité extérieure à la femme ? Ne serait-ce pas pour figurer une caractéristique de la convoitise ? Celui qu’elle entraîne a en effet l’impression – illusoire – que c’est l’objet de son désir qui l’attire et que donc la tentation vient du dehors, est extérieure à lui ; »

    cette argumentation est appuyée par la lecture que semble faire l’apôtre Jacques de Genèse 3 :
    Jc 1: 13 « Que personne, lorsqu’il est tenté, ne dise : C’est Dieu qui me tente. Car Dieu ne peut être tenté par le mal, et il ne tente lui-même personne. 14 Mais chacun est tenté quand il est attiré et amorcé par sa propre convoitise.15 Puis la convoitise, lorsqu’elle a conçu, enfante le péché ; et le péché, étant consommé, produit la mort. »

     
    • Georges Daras

      12 avril 2012 at 13:21

      Bonjour Marc!

      Merci pour ton généreux commentaire. S’il est une chose sur laquelle j’ai quelques réserves dans les écrits de Wénin, c’est justement ce côté psychanalysant. Non que je n’y reconnaisse une certaine valeur et un éclairage occasionnel particulier, mais je l’apprécie à une certaine distance. La complexité humaine permet effectivement ce genre d’interprétation, interprétation qui a également le bénéfice d’être aussi une actualisation, c’est-à-dire de nous parler et de parler de nous à travers, ou au moyen, du texte. Mais je me garderais d’y voir le sens ou la signification « profonde » du texte, quand bien même certains passages (par ex. Jc 1.13 que tu cites, qui est d’ailleurs plus allusion que « lecture ») semblent les corroborer. Gesché montre combien cette extériorité de la figure du serpent est importante dans la thématique du Mal et du péché, ce qui, cela dit, n’exclut pas forcément l’éclairage psychanalytique de Wénin. Disons que les possibilités de sens débordent les approches particulières.
      _______________

      PS: Si Ricoeur est un auteur important en général et en particulier sur la question du péché originel et l’interprétation de Gn 3 (notamment dans son vieil écrit des années 60 intitulé La symbolique du mal), ce n’est pas le cas de Gesché, qui a occasionnellement écrit sur le sujet. J’en profite pour te signaler un tour d’horizon sur la question par le catholique Jean-Michel Maldamé, Le péché originel. Foi chrétienne, mythe et métaphysique (avec une table des matières à consulter pour se faire une idée du très riche contenu!). On peut encore signaler l’ouvrage de synthèse d’un autre catholique, André-Marie Dubarle, Le Péché originel. Écritures et tradition.

       
  8. penseesdunemusulmane

    19 novembre 2012 at 18:47

    J’étais justement à la recherche de lectures sur le sujet…Merci!

     
    • Georges Daras

      19 novembre 2012 at 20:27

      Content de vous rendre service! Merci de votre visite.

       
  9. Carline Pierre

    17 décembre 2012 at 21:22

    QueDieu vous benisse pr ces recherches pour tout ce temps consacre au service de ton prochain! Que vous soyez une collone scuplptee dans le Temple du Seigneur! Jesus revient bientot.Soyons prets

     
  10. Jean RÉMILLARD

    11 avril 2014 at 04:40

    J’ai longtemps réfléchi à ce mythe du « péché originel ». Je crois présentement qu’il est une conséquence indirecte de l’autonomie que le Créateur doit nécessairement donner à ses créatures, sinon elles demeureraient, non seulement EN lui, mais LUI-MÊME: Dieu, en effet, ne créant à partir d’aucun être pré-existant, fait de « l’auto-transformation », donnant de l’autonomie à de son propre Être. Il n’y aurait donc pas de création sans cette autonomie (liberté). La « fonction » créatrice du « Père » constitue le Verbe par lequel, selon le Prologue de l’Évangile de Jean, « tout advient » et, devrions-nous ajouter, en lequel tout subsiste.

    En ce Verbe, les créatures disposent d’une liberté telle qu’ils peuvent tâcher de faire leur « bonheur » sans se tourner vers leur Créateur. C’est l’essence du mal qui s’analyse comme le péché d’orgueil, car toute créature devrait rester liée volontairement à son Créateur, via le troisième personnage divin nommé Esprit, lien nécessaire entre le « Père » et le « Verbe » d’abord et de ceux-ci avec les créatures ensuite. Mais, se détournant du Créateur, une créature continue d’avoir besoin de « communier » à une source d’infini, qu’elle ne peut plus alors trouver qu’à l’intérieur du Verbe en tâchant de « capturer » toute créature. C’est pourquoi une créature très intelligente et puissante (Lucifer), seule ou avec la légion de ses adeptes, a réussi à agir sur une partie de la substance du Verbe, qui est également divine de par sa source, et ainsi donner naissance à notre univers, qui nous cache le Dieu créateur et rend cependant le « vivant » particulièrement rare: une infime partie de la substance de notre univers peut « penser », tout le reste étant matière qui obéit à des lois « obligatoires » qui la gouvernent presque totalement.

    « Presque totalement », car la vie finit quand même par apparaître mais dans des formes telles qu’elle doit se construire lentement (par « évolution ») et dans un tel combat qu’elle souffre de toutes sortes de manières, dont la mort et le désespoir qu’elle traîne avec elle. Devenant plus intelligente et consciente en l’homme, la vie peut difficilement comprendre l’existence originelle d’un Créateur bon, d’une origine qui veuille son bien. Toute l’évolution de sa pensée le cherche néanmoins, car intérieurement l’homme sent sa présence. La faute dite « originelle » se trouve plutôt en chaque homme quand il désespère de la possibilité d’un bonheur éternel, contraire à son expérience naturelle et sans doute différente des bonheurs naturels qu’il ressent et qu’il se met à rechercher éperdument, tellement qu’il s’y perd et ne trouve jamais son contentement parfait.

    Pour sortir de cette problématique, peut-être faudra-t-il que l’homme trouve le moyen, par la connaissance de la physique guidée par l’Esprit, de re-transformer la matière elle-même pour en libérer ses potentialités essentielles, qui lui permettraient d’exploser de vivants heureux éternellement, car pouvant désormais « rencontrer » leur Créateur en se tournant vers Lui, ce qui sera l’ultime « conversion ».
    Bref, une telle synthèse « coordonne » logiquement l’existence de la Trinité divine, la création originelle dans le Verbe et celle de notre univers, la liberté que Dieu donne à ses créatures, l’existence du mal, le mal essentiel et celui que nous ressentons, et la fin des temps où le Royaume de Dieu adviendra définitivement…

    Jean RÉMILLARD, Montréal (Québec), étudiant en théologie et président de l’APUQ.

     

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