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Legere aude: ose lire!

12 Sep

Voici un court extrait d’un livre du jésuite Roland Meynet que j’avais à coeur de partager. Il me rappelle les conseils de mon professeur d’Ancien Testament et d’hébreu: mettre temporairement de côté les commentaires pour observer et analyser le texte biblique par soi-même, en profondeur.

Le livre en question est Lire la Bible (Paris, Flammarion, coll. Champ, 2003², p. 250-252). Le titre de l’extrait est de moi. Plusieurs articles de Meynet sont consultables dans la page La Bible (sous « Approche rhétorique ») et Nouveau Testament (voir par ex. aux sections consacrées à Galates, Matthieu et Luc).

* * *

es dangers les plus graves que doit affronter tout chercheur sont la paresse et la peur, qui vont souvent de pair. Un tel péril menace aussi l’exégète. Il est extrêmement fréquent de constater une telle tentation chez les étudiants, même de doctorat. La première chose qu’ils font est de se précipiter sur les commentaires, sur les monographies et les articles spécialisés; ils lisent toute la « littérature secondaire », comme on l’appelle, et, évidemment, ils se trouvent tellement occupés par cet énorme travail, qu’ils n’ont pas le temps de lire… le texte biblique! Certes, on ne peut dire qu’ils sont paresseux, tant ils se donnent à faire, mais il est clair qu’ils ont peur d’affronter le texte « à mains nues ». Et pourtant, je ne cesse de le leur répéter, ils sont pourvus de tout le nécessaire: ils ont reçu l’intelligence à la naissance, et le Saint-Esprit au baptême! Le risque avec cette « méthode » — qui consiste à vouloir lire tout ce que les autres ont écrit avant de se risquer à interpréter à la première personne —, c’est de rester prisonnier d’une certaine problématique sans pouvoir jamais en sortir, d’être mis sur des rails qu’il sera fort difficile, sinon impossible, de ne pas suivre. D’autant plus que la plupart des commentaires, ceux que l’on dit « scientifiques », ne font guère autre chose que rapporter les opinions d’autrui. D’où l’on ne peut guère attendre de ces étudiants qu’une compilation supplémentaire.

Je ne prétends absolument pas que la lecture de la littérature secondaire soit inutile ou nocive. Si je le pensais, je n’aurais pas écrit le présent livre. Je veux seulement dire: chaque chose en son temps. On profitera d’autant plus de la lecture des commentaires qu’on se sera engagé d’abord dans un travail personnel d’analyse, de recherche, de réflexion, jusqu’à rédiger une première interprétation. Cette dernière sera ensuite corrigée, enrichie, approfondie, grâce au contact avec la lecture des autres auteurs, que ce soit les modernes ou les anciens.

Celui qui travaille personnellement se pose inévitable-ment des problèmes, achoppe sur quelque difficulté, reste bloqué par certaines perplexités, pour dégager le sens d’une portion du texte, à partir d’un simple mot, jusqu’à des ensembles plus vastes. Personne ne part de zéro, mais d’une certaine précompréhension des textes, surtout des Évangiles qu’il a entendus tant de fois, dont il connaît les interprétations communes, en particulier à travers les homélies. Il ne pourra jamais trouver quelque chose de nouveau s’il est incapable de s’étonner, s’il pense, comme Qohélet, qu’il n’y a rien de nouveau sous le soleil (Qo 1,9). Or il y a toujours quelque chose à trouver dans un texte, et quelque chose de nouveau: Tout scribe devenu disciple du Royaume des Cieux est semblable à un propriétaire qui tire de son trésor du neuf et du vieux (Mt 13,52). Le « neuf » d’abord, dit Matthieu! Quand le lecteur découvre une chose nouvelle, s’il se rend compte ensuite qu’un autre l’avait trouvée avant lui, il lui restera de toute façon la joie de l’avoir découverte, lui-même, personnellement. Et nul ne pourra jamais lui ravir cette joie.

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7 Commentaires

Publié par le 12 septembre 2012 dans Citations à méditer, Exégèse

 

Étiquettes :

7 réponses à “Legere aude: ose lire!

  1. yahia

    18 septembre 2012 at 20:22

    Tellement élémentaire qu’on l’oublierait en effet ! Rappel salutaire en tout cas de la nécessité d’un rapport vivant, personnel et direct au texte.

     
  2. Kouri Benjamin

    20 février 2013 at 12:08

    Par la présente, je vous fait savoir que vos articles m’ont considérablement aidé dans la préparation de mon cours d’exégèse. J’enseigne dans les Facultés de Théologie et je ne cesse de faire recours a vos contributions exégétiques. Je suis Tchadien. Je travaille encore dans la traduction de la Bible. Merci.

     
    • Georges Daras

      21 février 2013 at 11:33

      Bonjour,

      Merci pour votre message qui me réjouit énormément. Soyez encouragé dans votre fonction professorale et pour le projet de traduction de la Bible, en souhaitant qu’ils portent beaucoup de fruits!

      Cordialement
      Georges

       
  3. Shinran

    17 septembre 2013 at 16:19

    Mon cher Georges 🙂

    Je suis dubitatif. C’est vrai que lire et découvrir par soi-même est intéressant, mais n’est-ce pas ouvrir la porte à dire tout et n’importe quoi? La magie (si je puis dire) d’un texte, c’est de pouvoir l’analyser sans fin, mais est-ce que toute interprétation mérite d’être dite? Je suis d’accord avec le constat qui est fait , c’est à-dire s’arrêter trop vite à une interprétation et la considérée comme étant la bonne. De mon expérience personnelle, ayant eu une petite formation chez les jésuites et ma soeur chez les évangéliques, nous avons donc des points de vues radicalement différent sur plusieurs sujets. Ce qui m’a fait penser que lorsqu’on entend un enseignement, on a tendance à ouvrir les yeux et on se dit « cqfd » et alors on campe sur ses positions.
    C’est pourquoi, je suis plutôt d’avis à confronter ses sources, et à lire des interprétations différentes pour avoir plus d’idées et ainsi forger sa propre opinion.

    Je vois bien que l’auteur ne critique pas du tout le fait de chercher des analyses et qu’il s’agit plutôt d’un avertissement, mais je peux le comprendre pour ceux qui ont déjà des connaissances et qui savent déjà décrypter des symboles ou repérer des éléments culturels etc. Or les récits bibliques ont été rédigés à des époques précises avec ce que cela engendre au niveau littéraire, culturelle et par conséquent j’ai des doutes sur les conclusions que peut faire n’importe qui sur ces textes.

    Cela nous renvoie à l’ancien débat catholique-protestant. Interdire le peuple de lire la Bible (et donc possibilité de manipuler et faire dire au texte ce qui arrange le clergé), inciter le peuple à lire la Bible (et risquer l’émergence d’une série d’interprétations et par conséquent d’Eglises).

    En tout cas, tu m’as donné une idée pour un prochain article 😀
    A bientôt 😉

     
    • Georges Daras

      19 septembre 2013 at 11:49

      Bonjour Shinran,

      Ah, toujours cet art inégalé de lancer les débats! 😉

      Pour dire tout et n’importe quoi il faut d’abord faire tout et n’importe quoi, lire et interpréter n’importe comment. Alors là, oui, il y a des risques! Meynet n’est certainement pas en train d’encourager ce genre d’approche anarchiste. Il parle bien d' »un travail personnel d’analyse, de recherche, de réflexion« , qui « sera ensuite corrigée, enrichie, approfondie, grâce au contact avec la lecture des autres auteurs« . Meynet s’adresse ici principalement à un public d’étudiants.

      Le problème qui rejoint ta remarque c’est de savoir si ce principe peut être étendu à tout lecteur, pas seulement aux étudiants en Fac de théologie ou aux exégètes amateurs éclairés. Le fait est que, de nos jours, la Bible se trouve potentiellement entre toutes les mains, catholiques et protestants confondus. On demande même aux élèves de certaines écoles de s’en procurer une (c’est qu’il n’y avait pas de Bible à la maison!), comme ils font pour les dictionnaires et les manuels. D’un autre côté, on observe aussi un effort de vulgarisation destiné à un large public, dont des guides de lecture (par ex. 1 et 2). Il y a une volonté de rendre accessible un savoir et un savoir-faire professionnalisé en l’adaptant aux simples lecteurs. On évite ainsi un phénomène de caste: les savants d’un côté et le peuple ignorant de l’autre.

      Un autre phénomène que j’ai pu constater, c’est qu’en règle générale, les interprétations marginales, voire farfelues de la Bible, sont le fait d’individus amateurs et isolés, qui ne tiennent pas compte des écrits des spécialistes.

      Enfin, la diversité des interprétations n’entraîne pas forcément la multiplication des églises. D’ailleurs je pense que c’est un phénomène touchant surtout les milieux les plus conservateurs, voire fondamentalistes, qui débattent et se disputent pour un iota et qui tiennent leurs doctrines pour des vérités absolues.

       
  4. Shinran

    19 septembre 2013 at 13:32

    Merci pour le compliment 😀 et pour la réponse bien nuancée.

     
  5. Bizot Catherine

    10 octobre 2014 at 09:38

    Vous devriez faire apprendre par coeur ce texte de Meynet aux responsables des services de formation des diocèses…… qui, dans leur grande majorité, ne promeuvent que des copier-coller de généralités !!!!! Ce n’est plus la Parole, ce sont des concepts autour de la Parole qui rebutent et surtout n’émerveillent pas !!!!! Donc au boulot…

     

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