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« Inspiration et Incarnation » 1/2: Présentation

30 Mai

Je dédie affectueusement cet article en deux volets à mes amis du blog Création et évolution, à Benoît qui m’a fait connaître le livre de Enns, à Marc, Bruno, Yannick et les autres, avec qui j’ai toujours le plaisir de discuter et de débattre dans les liens fraternels qui nous unissent en Jésus-Christ.

* * *

SOMMAIRE

INTRODUCTION

1. LE RAPPORT ENTRE L’ANCIEN TESTAMENT
ET LA LITTÉRATURE DU PROCHE-ORIENT ANCIEN

A. Des mythes dans les 11 premiers chapitres du livre de la Genèse
PERSPECTIVE THÉOLOGIQUE

B. Des lois et des proverbes communs aux peuples anciens
PERSPECTIVE THÉOLOGIQUE

C. Le caractère de l’historiographie israélite
PERSPECTIVE THÉOLOGIQUE

2. LA DIVERSITÉ THÉOLOGIQUE
DANS L’ANCIEN TESTAMENT

PERSPECTIVE THÉOLOGIQUE

3. LES CITATIONS DE L’ANCIEN TESTAMENT
DANS LE NOUVEAU

PERSPECTIVE THÉOLOGIQUE

CONCLUSION

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INTRODUCTION

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Ladae livre de Peter Enns s’inscrit dans une tendance grandissante chez les évangéliques qui entend s’approprier les méthodes et surtout les résultats de la critique biblique. Celle-ci était en effet depuis longtemps et toujours davantage considérée avec méfiance et mépris par les évangéliques, essentiellement conservateurs, car à leurs yeux elle met en péril l’origine divine des Écritures, leur caractère unique et la conviction qu’elles sont la parole révélée et infaillible de Dieu.

Enns - Inspiration and IncarnationPour Enns, le problème ne réside pas dans le fait de croire que la Bible soit la parole de Dieu, mais dans les conditions et les exigences auxquelles certains pensent devoir soumettre une telle affirmation pour qu’elle soit valable. Une des exigences les plus fondamentales et marqueur distinctif du courant évangélique traditionnel (et fondamentaliste) est la doctrine de l’inerrance des Écritures: puisque la Bible est verbalement inspirée de Dieu (chaque mot des manuscrits originaux), il s’ensuit qu’elle ne peut contenir aucune sorte d’erreur (sauf exceptions mineures).

Inévitablement, plus les sciences naturelles (notamment la théorie de l’évolution) et bibliques progressaient, plus cette doctrine se radicalisait et voyait son champ d’application s’étendre toujours davantage. Ainsi, dans l’effort impérieux de sauvegarder la vérité absolue de la Bible, les évangéliques ont été contraints de rejeter, ou de minimiser abusivement selon les cas, des résultats scientifiquement établis et (quasi) unanimement reconnus comme la théorie de l’évolution, la présence dans la Bible de mythes et de légendes influencés par son milieu culturel moyen-oriental, la pluralité des sources de différentes époques à la base du Pentateuque et d’autres récits, la diversité des points de vue et les tensions plus ou moins fortes entre les textes, le caractère littéraire des récits bibliques et leur fiabilité historique très variable, la présence de littérature pseudépigraphique et antidatée, etc.

Enns émet deux critiques sur cette vision étroite et rigide de l’inspiration:

• Une telle vision de l’inspiration a généré chez les évangéliques une attitude méfiante et défensive envers les sciences bibliques. Défendre la vérité de la Bible par tous les moyens possibles contre les problèmes et les difficultés que soulève la critique biblique et, de manière plus générale, contre l’influence néfaste du « modernisme », était et demeure une de leurs constantes préoccupations. Pour Enns, une telle attitude n’est plus tenable et perd toute crédibilité au regard des nombreux arguments et du constat accablant apportés par la critique biblique.

• Cette conception de l’inspiration pose un second problème d’ordre théologique. À force d’insister sur l’origine divine et la perfection des Écritures, les évangéliques ont négligé son caractère humain et historiquement conditionné, tombant dans une sorte de « docétisme scripturaire » (Enns). Rappelons que, à l’origine, le docétisme est cette hérésie selon laquelle le Christ n’aurait été que d’apparence humaine, contrairement à l’orthodoxie qui confesse sa pleine humanité et sa pleine divinité.

En réponse à ces deux critiques, Enns définit les présupposés et le cadre théologique en fonction desquels il pense pouvoir établir une doctrine évangélique de l’inspiration sur des bases théologiquement saines et respectueuses des Écritures:

Appropriation des résultats de la critique biblique. Le problème des évangéliques avec la critique biblique ne réside pas dans ses méthodes ou ses résultats, mais dans une doctrine de l’inspiration dépassée et une vision fantasmée de la Bible qui engendrent un système de défense (apologétique) plus ou moins sophistiqué contre tout ce qui pourrait la contrarier. Une telle attitude suscite davantage de problèmes qu’elle n’en résout, et perpétue un rapport conflictuel avec les sciences humaines (histoire, archéologie) et naturelles (théorie de l’évolution). Ce qu’il faut, ce n’est pas changer le monde, mais changer de théologie; non pas nier ou tordre la réalité des faits en vue de préserver les Écritures, mais reconnaître que ces faits sont constitutifs de ce que sont réellement les Écritures. Ainsi, pour Enns, repenser une doctrine de l’inspiration de manière satisfaisante implique de tenir compte et d’intégrer des phénomènes que met en lumière la critique biblique, tels que, par exemple, l’influence de la littérature mésopotamienne sur la Bible ou encore sa pluralité théologique.

L’analogie incarnationnelle. Le cadre théologique dans lequel Enns intègre et interprète ces phénomènes est celui de l’ »analogie incarnationnelle » (ailleurs il parle de « parallèle »). Il compare l’humanité de la Bible à celle du Christ: « L’incarnation du Christ est analogue à l’“incarnation” des Écritures. » (p. 18) Comme le Christ est à la fois Dieu et homme, ainsi en va-t-il de la Bible: c’est un livre pleinement humain et pleinement divin. Toutes sortes de marques montrent le caractère humain et incarné des Écritures: les langues dans lesquelles elles ont été écrites, les éléments culturels et religieux communs entre Israël et ses voisins tels que les temples, les prêtres, les sacrifices, la prophétie, la royauté et le système légal. Tout cela montre que la Bible est fermement ancrée dans le monde ancien qui l’a produite. Pour Enns, loin de constituer un problème, cet ancrage de la Bible dans son monde « est une conséquence nécessaire du fait que Dieu s’incarne » (p. 20) et témoigne que « Dieu se révèle lui-même en parlant et en agissant de sorte qu’il se fasse comprendre par les hommes » (ibid.).

Voyons maintenant comment Enns applique l’analogie incarnationnelle aux trois thèmes qu’il a choisi de traiter, à savoir: le rapport de l’Ancien Testament à la littérature du Proche-Orient ancien, la diversité théologique dans l’Ancien Testament, et l’interprétation de l’Ancien Testament par les auteurs du Nouveau.

– 1 –

Le rapport entre l’Ancien Testament

et la littérature du Proche-Orient ancien

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Enns a réparti sa matière sur trois axes:

– D’abord, les récits de Genèse 1–11 dans leur rapport aux récits de création et de déluge mésopotamiens (Enuma Elish, Atrahasis, Gilgamesh);

– ensuite, les parallèles entre certains textes bibliques et les coutumes, les lois et les proverbes du Proche-Orient ancien (Nuzi, Code d’Hammourabi, traités de vassalité hittites) et égyptiens (Enseignement d’Aménémopé);

– enfin, les conventions historiographiques anciennes (Stèle de Mesha) et le caractère de l’historiographie israélite.

Il est inutile d’exposer ici chacun des éléments évoqués par Enns. Je vais plutôt les aborder dans le cadre de l’interprétation théologique qu’il propose. Disons tout au plus, pour faire court, que Peter Enns reconnais les mérites de la critique biblique, il s’en approprie grosso modo les résultats souvent rejetés ou mal vus par les évangéliques, il les expose à son lectorat (principalement évangélique) dans le but de lui fournir une sorte de « dossier » documenté et pédagogique, à la suite de quoi il formule les problèmes théologiques que soulève la lecture critique et propose une manière de les interpréter et de les intégrer dans une doctrine évangélique renouvelée de l’inspiration.

A. Des mythes dans les 11 premiers chapitres du livre de la Genèse

Comment expliquer leur présence? Enns fourni deux éléments de réponse, l’un historique, l’autre théologique.

D’abord, historiquement, Enns explique la ressemblance entre les mythes bibliques et ceux de la Mésopotamie en remontant jusqu’à Abraham. Avant qu’il soit appelé par Dieu (Gn 12.1-3), Abraham vivait avec son clan à Babylone (dans la ville d’Ur), baignant dans la culture religieuse de son époque au sein de laquelle on retrouve les grands récits mythiques mésopotamiens. Quoique le scénario proposé par Enns soit un peu vague, j’imagine que ce qu’il veut dire c’est que le fond mythique mésopotamien a pénétré la mémoire d’Israël et s’est développé à partir d’Abraham. Pour ce qui est de la description du monde physique, implicite en Gn 1–11, Enns l’attribue à la vision ancienne du monde que les anciens Israélites partageaient avec leurs voisins mésopotamiens (terre plate, voute céleste, etc.).

PERSPECTIVE THÉOLOGIQUE

Ensuite, d’un point de vue théologique, Enns renvoie de nouveau à Abraham auquel Dieu s’est révélé. Il écrit: « Quand Dieu est entré en relation avec Abraham, il l’a “rencontré” là où il était – un ancien mésopotamien qui respirait l’air du Proche-Orient ancien. […] Dieu a adopté Abraham comme le père d’un nouveau peuple en adoptant également les catégories mythiques dans lesquelles Abraham et ses contemporains pensaient. Toutefois, Dieu n’a pas simplement laissé Abraham dans son monde mythique, mais il a transformé les anciens mythes afin que l’histoire d’Israël en vienne à se concentrer sur son Dieu, le seul vrai Dieu. » (p. 53-54, l’auteur souligne)

Plus loin, Enns explique pourquoi l’Israël ancien avait conservé un certain fond polythéiste: « C’est le monde religieux duquel Dieu a appelé Israël à être son peuple. Quand Dieu a appelé Israël, il a commencé à les guider vers une pleine connaissance de qui il est, mais il a pris leur situation comme point de départ. […] Ce qui allait parler à ces Israélites [libérés d’Égypte] n’était pas une déclaration monothéiste (la croyance dans l’existence d’un Dieu unique), venue de nulle part. Ils n’étaient pas préparés à cela. » (p. 98, 101) C’est pourquoi nous trouvons en maintes endroits dans la Bible que Dieu est le plus grand et le plus fort de tous les dieux (par ex. Ps 86.8; 95.3; 96.4), qu’il est seul signe d’être servi pour ce qu’il a fait en Égypte (Ex 20.2-3; Jos 24.2, 14-15), ce dont les autres dieux ne sont pas capables. Enns écrit: « […] Dieu parle toujours de manière à ce que le peuple puisse comprendre, […] pour les amener à une connaissance plus approfondie de lui-même.  » (p. 102)

L’ancrage de la Bible témoigne de « ce que signifie le fait que Dieu parle [à son peuple,] dans un certain lieu et un temps donnés. Il entre dans leur monde. Il parle et agit d’une manière qui fasse sens pour eux. C’est ce que veut certainement dire pour Dieu de se révéler aux gens – il s’accommode, condescend, les rencontre là où ils sont. […] [S]’il y a une chose que nous enseigne l’incarnation de Dieu en Christ, […] [c’est que] Dieu avait le souhait et était prêt à adopter une manière ancienne de penser, […] à s’inculturer […] » (p. 56).

B. Des lois et des proverbes communs aux peuples anciens

Ici se pose la question de la révélation: les lois et les coutumes israélites sont-elles le fruit d’une révélation ou celui des conventions culturelles de leur époque? Qu’est-ce qui distingue Israël de ses voisins?

PERSPECTIVE THÉOLOGIQUE

En ce qui concerne les lois, Enns pense que (je paraphrase) ce qui leur confère leur caractère révélé ne consiste pas dans leur nouveauté mais dans le fait qu’elles ont été [divinement] sélectionnées pour que, par son obéissance, Israël devienne une communauté divine (p. 57). Plus loin, il écrit au sujet des sacrifices: « Ce qu’il s’est passé au Sinaï c’est l’institution des restrictions et des observations sacrificielles particulières qui distingueraient les pratiques israélites de celles de ses voisins proche-orientaux. » (p. 93, l’auteur souligne) Un second trait qui distingue la Loi israélite des autres systèmes légaux réside dans les circonstances historiques et les motivations qui l’entourent, telles qu’elles sont mentionnées en prélude du Décalogue (« C’est moi le Seigneur, ton Dieu, qui t’ai fait sortir du pays d’Égypte… » Cf. Ex 20.2).

Une même logique est à l’œuvre pour les Proverbes: ce n’est pas tant leur contenu qui les rend uniques, mais le fait, comme pour les lois, qu’ils fassent partie des revendications divines spécifiques envers Israël (p. 59). « Ce qui est commun [aux autres peuples] est utilisé par Dieu dans un but particulier. Autrement dit, la loi et la sagesse de Dieu sont incarnées dans le monde du Proche-Orient ancien: elles y correspondent. » (p. 58) Enns va plus loin quand il attribue toute loi et toute sagesse humaine à l’empreinte divine de la création en chaque être humain. Dieu, « l’auteur de toute loi et sagesse » (p. 58), a fait en sorte que les Israélites suivent ses principes de vie pour qu’ils « incarnent le caractère de Dieu dans un monde qui ne le reconnaît pas » (p. 59).

C. Le caractère de l’historiographie israélite

Rejetant l’idée selon laquelle l’histoire est une discipline objective et que la « vérité » des récits bibliques dépendrait de cette objectivité, Enns définit l’historiographie israélite comme suit: « Tout compte rendu écrit de l’histoire est un produit littéraire basé sur des évènements historiques qui sont modelés en fonction de l’objectif que l’historien veut faire passer. » (p. 62, l’auteur souligne) Ces trois éléments – présentation littéraire (ou orale), évènements historiques et objectif de l’auteur – sont toujours interconnectés.

PERPECTIVE THÉOLOGIQUE

Qu’est-ce qui fait que l’historiographie biblique est la parole de Dieu? La réponse de Enns est cette fois un peu courte: « Elle est la parole de Dieu parce qu’elle l’est – et c’est ainsi que Dieu l’a faite. Confesser que la Bible est la parole de Dieu est le don de la foi. Comprendre cette confession est un processus continuel en vue d’une meilleure clarté et pénétration, un processus qui ne finira pas. » (p. 66)

– 2 –

La diversité théologique

dans l’Ancien Testament

——————–

La diversité théologique est une autre pierre d’achoppement pour les évangéliques traditionnels, car elle crée des tensions et des divergences qui semblent compromettre la cohérence et l’unité de la Bible. Si Dieu est l’unique source de révélation, comment tolérer ce « pluralisme théologique »?

Peter Enns passe en revue les livres de sagesse (Proverbes, Ecclésiaste, Job), Chroniques (comparés à Sam-Rois), la Loi (décalogue, Pâque, lois sur l’esclavage, sacrifices, le rapport aux nations), et fournit quelques « échantillons de diversité ». Il aborde aussi la question du fond polythéiste dans l’Israël ancien (rapport entre Dieu et les autres dieux) et celle des traits anthropomorphiques attribués à Dieu tels que se repentir ou changer d’avis, pour enfin conclure en se demandant si la Bible nous donne un portrait fidèle de ce que Dieu est réellement.

De nouveau, je n’entre pas dans le détail. Plusieurs facteurs – littéraires, théologiques, circonstanciels – expliquent les tensions et les divergences dans la Bible. Enns ne tente pas de les nier ou de jouer la carte de l’harmonisation, comme le font en règle générale les évangéliques fondamentalistes. Pour Enns, elles ne peuvent pas être résolues à la surface des textes, dans leur littéralité. La diversité de la Bible nous dit que « l’unité de la Bible est plus subtile et en même temps plus profonde. C’est une unité qui [pour le chrétien] devrait ultimement être recherchée en Christ, la parole vivante » (p. 110). Cette diversité nous dit aussi qu’il est impossible de l’appliquer sans discernement, sans la nécessité de l’interpréter en tenant compte des situations et des circonstances souvent complexes de la vie.

Les explications et les réflexions de Peter Enns sont éclairantes, même si certaines d’entre elles sont discutables. Toutefois, ce qui m’intéresse, ce sont les implications théologiques qu’il en retire. Quelles sont-elles?

PERSPECTIVE THÉOLOGIQUE

Pour Enns, cette diversité n’est pas seulement due à des facteurs matériels et aux circonstances, ni simplement aux limites humaines et à la complexité de la vie. C’est un aspect des choses qu’il reconnaît (cf. p. 80, 82), mais auquel il ne se limite pas. En effet, cette diversité est conforme à la volonté de Dieu. Il lui a plu de laisser subsister des tensions dans la Bible (p. 85). Dieu nous a donné les Écritures avec cette diversité (p. 73, 80); il l’a lui-même introduite dans la Bible (p. 76); il l’a voulue ainsi (p. 107); elle est « ce que l’Esprit de Dieu voulait qu’elle soit », sans qu’il y ait quoi que ce soit en elle que Dieu puisse regretter (p. 108).

Selon l’analogie incarnationnelle, « la Bible reflète la diversité parce que le drame humain au sein duquel Dieu participe est également divers » (p. 80). Cette diversité montre que « Dieu participe pleinement à l’histoire », qu’il « s’incarne lui-même tout le long de l’histoire d’Israël » (p. 108, l’auteur souligne). « Se révéler signifie pour Dieu qu’il s’accommode. Pour être compris, il condescend aux conventions et aux conditions de ceux auxquels il se révèle. » (p. 109, l’auteur souligne) C’est ce que nous enseigne sur Dieu la diversité des Écritures.

– 3 –

Les citations de l’Ancien Testament

dans le Nouveau

——————-

Je n’avais pas l’intention de parler de cette partie du livre étant donné qu’elle sort du cadre de l’Ancien Testament pour entrer dans le Nouveau. Toutefois, j’ai pensé qu’une brève incise pouvait être utile pour compléter le tableau, mais aussi en vue de la discussion que je vais consacrer aux idées principales de l’auteur.

Dans cette troisième partie du livre, Enns aborde la question de l’herméneutique apostolique, c’est-à-dire la manière dont les auteurs du Nouveau Testament interprétaient les textes de leurs Écritures qui recouvrent grosso modo ce que les chrétiens appellent l’Ancien Testament. Trois éléments entrent en jeu dans cette herméneutique. Les deux premiers sont, d’une part, les techniques exégétiques mises en œuvre par les apôtres et leurs disciples et, d’autre part, les traditions interprétatives ayant cours à leur époque et dans lesquelles ils se situaient. La troisième composante met les deux autres en mouvement et confère au Nouveau Testament sa particularité et sa dynamique propres, à savoir la référence christique en tant qu’accomplissement des Écritures (ce principe d’interprétation est énoncé en Lc 24.25-27, 44-48). On parle généralement à ce sujet d’herméneutique ou d’interprétation christocentrique, mais Peter Enns préfère pour sa part parler d’herméneutique christotélique (« ayant pour fin le Christ »).

Pour comprendre la nature et ce qu’il est raisonnable d’attendre de l’herméneutique apostolique, il importe de « comprendre en premier lieu […] le monde interprétatif dans lequel le Nouveau Testament a été écrit » (p. 116, tout en italiques chez l’auteur). Suivant ce principe, Enns esquisse une petite histoire de l’interprétation et de ses principes durant la période dite du « second temple » (de 516 ANE à 70 NE), dans laquelle s’inscrivent notamment la littérature apocryphe, Qumrân, les œuvres de Philon d’Alexandrie et de Flavius Josèphe, ainsi que le Targum (traduction araméenne paraphrasée de la Bible hébraïque).

Comme pour les deux parties précédentes, Peter Enns fonde et justifie son approche théologiquement, en s’appuyant sur l’analogie incarnationnelle.

PERSPECTIVE THÉOLOGIQUE

L’ancrage des auteurs du Nouveau Testament et de leurs interprétations dans le contexte du « second temple » « est simplement une autre démonstration du degré selon lequel la parole de Dieu est formulée en des termes familiers à la culture dans laquelle elle est donnée » (p. 142). Plus loin, Enns écrit que « Dieu nous a donné les évangiles, non comme des formulations doctrinales abstraites, mais déjà contextualisés. La révélation implique nécessairement un contexte humain. Quand Dieu parle et agit, il le fait à l’intérieur du drame humain tel qu’il s’exprime à un certain temps et un lieu donnés, avec tout l’arsenal culturel qui les caractérise. […] [L]e contexte historique des auteurs bibliques a joué un rôle déterminant dans la forme qu’a prise la révélation de Dieu […]. […] Dieu nous a donné les Écritures en contexte [in contexte]. » (p. 161)

Conclusion

Dans sa conclusion, Peter Enns revient sur certains points. Par exemple, à propos de l’unicité de la Bible, il écrit: « Son unicité n’est pas visible dans le fait qu’elle prendrait ses distances avec les cultures humaines, mais dans la croyance que les Écritures soient le seul livre dans lequel Dieu parle de manière incarnée. Il en va de la Bible comme du Christ […]. » (p. 168)

Terminons par une dernière citation dans laquelle Peter Enns explique ce qu’est pour lui le but de la Bible: « […] [L]e premier objectif des Écritures est que l’Église boive et mange son contenu afin de mieux comprendre qui est Dieu, ce qu’il a réalisé, et ce que signifie être son peuple, racheté dans le Fils crucifié et ressuscité. » (p. 170)

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12 réponses à “« Inspiration et Incarnation » 1/2: Présentation

  1. Marc

    30 mai 2013 at 22:26

    Salut Georges,

    Ben ça valait le coup d’attendre ! Presque un an de gestation 😉

    Je retrouve bien pour ma part la pensée de Enns dans ton résumé et j’avoue que l’approche du modèle incarnationnel me convainc plutôt ! J’ai trouvé très éclairante et enrichissante sa manière d’aborder l’herméneutique apostolique.

    J’attends impatiemment la suite et ta contre-attaque ultra libérale 😉

    Merci encore de partager tes réflexions.

     
  2. brunooo36

    31 mai 2013 at 04:18

    Excellent résumé Georges! Un gros boulot!

    Mais démolie pas trop fort le livre, tu vas briser notre bulle ! On est en discussion avec des gens qui croient dur comme fer que le monde a été créé en 6 jours, alors…

    Mais en bref, mon commentaire c’est que Peter Enns apporte une véritable révolution herméneutique dans l’église évangélique. La lecture de ce livre m’a ouvert à la dimension humaine de la Bible. Et même, je dirais qu’elle m’a fait aimer davantage un Dieu qui rencontre les humains là où ils sont, dans leur culture. Il ne cherche pas à déraciner les humains avec une révélation intemporelle descendu du ciel. Ou il n’enferme pas à jamais les générations ultérieures dans des catégories anciennes.

    Réaliser que la Bible est déjà « contextualisée » a été un changement de paradigme majeur pour moi. Mes yeux se sont ouverts à l’humanité de la Bible. Et en disant cela, je ne renonce nullement à l’inspiration divine et à l’autorité de la Bible sur le corps de Christ, qui est le peuple des fidèles en route vers le Royaume à venir. Mais quel enrichissement par rapport à la doctrine de l’inerrance classique dans laquelle j’avais été formé, où presque tout depuis Genèse 1 devait être pris au pied de la lettre, selon une interprétation littéraliste. Enfin on respire.

     
  3. gakari1

    31 mai 2013 at 10:07

    Bonjour Georges,
    Merci pour la dédicace ! 🙂

    Cela donne, comme tu le dis, l’effet d’une appropriation des méthodes et résultats de la critique biblique, car une bonne partie est mise de côté. Mais j’admire vraiment le courage de Peter Enns, qui marche à contre-courant des milieux évangéliques que je connais, et qui doit sûrement aussi se faire violence pour éditer ce genre de livre dans ce milieu.
    « Ce qu’il faut, ce n’est pas changer le monde, mais changer de théologie; non pas nier ou tordre la réalité des faits en vue de préserver les Écritures, mais reconnaître que ces faits sont constitutifs de ce que sont réellement les Écritures. » : c’est formidablement bien décrit et résumé. Pour préserver l’inerrance biblique, j’ai l’impression que les théologiens et pasteurs évangéliques (et autres peut-être) ne voient plus le monde qu’à travers le prisme de l’herméneutique qui découle de cette doctrine, quitte à dire tout et son contraire et à nier inconsciemment certaines réalités.
    Mais Enns, reste toutefois dans un cadre fondamentaliste, du moins à ce que je comprends de ton article : l’appropriation des mythes du POA se fait dans le cadre de l’historicité d’un Abraham et d’un Moïse qui aurait importés ces cosmogonies et les auraient mis à la sauce monothéiste: occulte-t-il le contexte d’une rédaction ou compilation tardive dans un but théologique et/ou politique ? Il faudrait dans ce cas, oublier de prendre en compte nombre de passages incompréhensible sans des compilations tardives.
    Même cadre pour l’argument cyclique « Elle est la parole de Dieu parce qu’elle l’est » ou parce qu’elle dit l’être.
    L’argument christotélique de la révélation graduelle pose aussi beaucoup de problèmes théologiques, c’est dommages qu’il ne semble pas en parler.

    Yannick

     
  4. Benoit

    31 mai 2013 at 11:10

    Bonjour Georges!

    Cela fait en effet plaisir de te lire enfin!
    Je n’ai pas encore lu ce livre, mais il fait partie de mes lectures prévues pour les vacances d’été. En tout cas merci de nous apporter ton analyse!

    Benoit

     
  5. Georges Daras

    31 mai 2013 at 22:28

    Bonsoir les amis,

    Merci pour vos commentaires et pour la promptitude avec laquelle vous m’honorez de votre chaleureuse visite! Je tiendrai compte de vos remarques pour le second volet qui, je l’espère, sera bientôt visible sur le site!

    À bientôt!
    Georges

     
  6. Xavier

    9 juillet 2013 at 15:27

    Merci pour cet article. Cette analogie de l’Incarnation pour parler de l’inspiration biblique est une idée qui me trottait dans la tête depuis un moment, et je suis content de voir que des auteurs sérieux l’ont développée. La Bible n’est pas le Coran (qui d’ailleurs rencontre de sérieuses difficultés lorsqu’on lui applique la même critique que pour la Bible)! Certes, tout ce qui se trouve dans la Bible est le fruit de l’Esprit-Saint, mais la nature de Jésus également dans un sens. Par ailleurs, je me suis souvent demandé pourquoi le Seigneur avait permis que des erreurs, même mineures et sans conséquences, se trouvent dans la Bible. Je pense qu’il y a un but pédagogique derrière. Il suffit de voir comment les musulmans « idolâtrent » leur livre sacré pour se rendre compte que Dieu ne nous a pas laissé les Saintes Écritures pour que nous les appliquions à la lettre, comme un manuel, mais pour nous permettre de nous rapprocher de Lui et de vivre sous la conduite de l’Esprit. La Bible est toujours à interpréter et ce travail permet de s’affranchir de la lettre pour recueillir l’esprit. Un livre dicté et inerrant nous subjuguerait plus qu’il nous illuminerait.

     
    • Georges Daras

      9 juillet 2013 at 21:12

      Bonjour Xavier,

      Merci pour votre commentaire. Le livre de Enns rend effectivement service pour éviter aux évangéliques une position extrême telle qu’elle existe dans le monde musulman à propos du Coran. Toutefois, vous allez voir – bientôt je l’espère! – que dans le second volet de mon article je remets en cause ce point de vue incarnationnel (la Bible n’est pas comparable au Christ), chose que font déjà d’autres chrétiens réformés et évangéliques tels que John Webster (réformé) ou Kenton Sparks (évangélique).

      Cordialement,
      Georges

       
  7. Benoit

    13 août 2013 at 15:26

    Bonjour Georges,

    j’ai profité de notre petit voyage aux EU pour ramener les bouquins que tu m’as conseillés.

    j’ai bien avancé « inspiration and incarnation » de Enns.

    sinon j’ai bien commencé deux livre de sparks. « sacred word, broken word », mais celui qui retient toute mon attention est « god’s word in human words », c’est vraiment très instructif.

    je suis curieux de voir ce que tu va écrire sur l’accommodation. Sparks en parle en détail dans son livre aussi.

    merci pour tes conseils!

     
    • Georges Daras

      15 août 2013 at 16:13

      Bonjour Benoît,

      Content de te lire! Quand j’ai entrepris de lire Enns, je pensais que tu avais déjà lu « Inspiration & Incarnation », étant donné qu’il y présente sa lecture incarnationnelle (j’ai vu qu’il y a une courte présentation de cette thèse sur ton site). J’ai un deuxième gros volet en préparation sur Enns (qui a toujours tendance à s’allonger davantage!), il serait temps que je le termine! J’ai malheureusement une autre obligation en parallèle qui va m’empêcher de m’y consacrer comme je veux.

      Quant à Sparks, je le préfère nettement à Enns parce qu’il ratisse large, il va plus en profondeur et est extrêmement bien documenté (notes, bonne bibliographie). Ce qui est intéressant avec Sparks, c’est que suite à la critique que Eric Seibert lui a adressée dans un livre dont j’ai déjà rendu compte (Disturbing Divine Behavior), il a modifié son point de vue sur l’accommodation dans son dernier livre (Sacred Word…) en réduisant l’implication divine dans le processus.

      J’imagine que ce voyage aux USA a dû être formidable! J’aurais aimé visiter une grande librairie chrétienne là-bas et faire mon shopping!

      Très bonne lecture, en espérant que cela débouchera sur des discussions passionnées et passionnantes!

      Georges

       
  8. Benoit

    22 août 2013 at 08:32

    Bonjour Georges

    Oui, ce voyage aux EU a été une vraie source d’encouragement.

    J’ai découvert les idées contenues dans le livre de Enns au travers du livre de Denis Lamoureux « Evolutionary Creation », et de courts articles sur son blog ou celui de la fondation BioLogos.

    Je continue d’étudier Sparks et sa volonté de prise en compte de la critique biblique d’un point de vue évangélique. J’ai parcouru très rapidement ta critique du livre de Enns, c’est pour le moins décapant! Je vais l’étudier plus en détail.

    Quoiqu’il en soit, les écrits de Enns comme ceux de Sparks montrent qu’il existe une volonté chez certains évangéliques à aller vers une « appropriation évangélique de la critique biblique ». Le livre de Enns constitue certainement un jalon important dans cette démarche.

    amitiés

    Benoit

     
    • Georges Daras

      22 août 2013 at 21:12

      Bonsoir Benoît,

      Merci pour ces précisions. Il me semble effectivement que la contribution de Enns est importante, y compris son livre sur Adam. J’ai lu un conservateur évangélique traiter Enns et Sparks de « evangelical skeptics »! C’est sur la 4e de couv. (citation de David M. Howard) d’un livre collectif dirigé contre toute forme de progressisme, dont Enns et notamment Sparks: Do Historical Matters Matter to Faith?: A Critical Appraisal of Modern and Postmodern Approaches to Scripture. Il suffit de parcourir les extraits en ligne pour se rendre compte qu’il n’y a rien de nouveau sous le soleil de l’apologétique évangélique!

      À part ça, juste pour info, j’ai repéré un autre livre collectif témoignant de cette ouverture évangélique à la critique biblique: Evangelical Faith and the Challenge of Historical Criticism. J’ai vu que Enns en parle sur son blog (ainsi que du précédent).

      Bien cordialement,
      Georges

       
  9. YiahiA

    3 septembre 2013 at 12:22

    Bonjour,

    Merci pour ce bel article et cette découverte (pour moi).

    J’ignorais en effet cette appropriation des résultats de la critique biblique (et non des méthodes: ton compte-rendu me laisse assez sceptique sur ce point).

    C’est très intéressant de voir les efforts théologiques pour concilier en une même pensée, subtile malgré ses limites, deux optiques qui semblaient au départ aussi inconciliables. L’auteur, en outre, ne manque effectivement pas de courage intellectuel dans son milieu. Les considérations d’ordre théologique mises en évidence dans ta présentation sont effectivement les plus susceptibles de développements intéressants. Pour mon propre domaine de recherche, j’ai pu y lire certaines rencontres possibles avec la pensée musulmane (de manière totalement indépendante du dogme intangible du Coran incréé) sur la diversité théologique notamment.

    Très cordialement

     

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