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TROIS PROBLÈMES D’ANCIEN TESTAMENT. 2: Les textes difficiles

30 Mar

Lettrines Voici le second article de la série, qui aura pour thème les passages difficiles de l’Ancien Testament, c’est-à-dire des textes moralement et théologiquement douteux. Comme dans le précédent article dédié au problème de l’historicité, mon but n’est pas de traiter du problème en soi, mais de l’aborder comme un témoignage personnel de chrétien bousculé dans sa foi, en quête de sens et de compréhension. Je renvoie ceux qui souhaitent creuser la question vers mon article en deux volets Des comportements divins troublants, où je présente l’un des meilleurs livres et des plus stimulants qu’il m’ait été donné de lire sur le sujet.

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Avertissement: Premièrement, ce dont il va être question ici relève du témoignage, je l’ai dit. Mon objectif n’a pas été de convaincre ni de fournir une argumentation étayée de chaque sujet abordé, mais de retracer, en puisant dans mes souvenirs, mon cheminement tel que je l’ai vécu, selon la perception et les impressions que j’avais, selon les lectures forcément partielles et limitées qui ont été les miennes, etc. Deuxièmement, il faut noter qu’il ne sera question que de l’Ancien Testament, même quand je parlerai d’Écritures et de Bible. Troisièmement, je suis conscient des insuffisances de mon propos. On pourrait me reprocher de ne pas donner de réponses élaborées et construites aux problèmes que je soulève (mais peut-être n’y a-t-il pas de réponse aussi « élaborée et construite » qu’on le voudrait), que je me contente d’élaguer à gauche et à droite, éliminant les options qui me semblent contestables, sans parvenir à restituer une image d’ensemble de la plante ou de l’arbre que je suis en train d’élaguer (d’autres me diront que je suis arrivé aux racines!). Quatrièmement, j’aimerais en dire davantage sur la manière dont je perçois les Écritures, dans leur rapport à Dieu et dans celui de la foi, mais aussi par rapport à ma foi chrétienne fondée dans la personne de Jésus-Christ, qui nous donne à voir, je pense, qui est Dieu et quelle est sa volonté pour le monde. J’espère en dire davantage dans le troisième volet, ou bien, pourquoi pas, dans l’un ou l’autre article.

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SOMMAIRE

1. La voie de l’apologétique

2. Défendre la « saine doctrine »

3. Justifier les guerres d’extermination

4. Mise en cause de l’approche évangélique

5. Un nouveau départ

6. Les textes en leurs contextes

7. La polyphonie des Écritures

7.1. À l’écoute des voix contestataires de la Bible

7.2. Contre la Bible avec la Bible, la vérité pour horizon

7.3. Qu’en est-il des récits de conquête?

8. Une doctrine de l’inspiration est-elle encore possible?

8.1. Exégèse et théologie: deux réalité incompatibles?

8.2. Double discours, manque de cohérence et dialogue

8.3. Le Dieu de la Bible en question

9. Évangéliques progressistes?

10. Et maintenant?

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La première Bible que je me sois procurée était une Louis Segond 1910, l’une des plus répandues dans le monde protestant francophone. La raison de mon choix était purement esthétique: j’aimais bien son format réduit, la sobre reliure rigide toilée et les onglets sur la tranche. Noire de noire, une seule inscription en lettres dorées ornait le dos et la couverture: « La sainte Bible », maintenant à moitié effacée, fantomatique, absorbée par la paume de mes mains. Quelque temps après ma conversion, je me rappelle avoir lu ma Louis Segond de manière suivie de la Genèse aux livres des Rois. Un bon paquet de pages! Impossible toutefois de me souvenir de l’impression qu’aurait pu laisser en moi cette lecture. Peut-être qu’à l’époque, libre de tout préjugé, j’avais la naïveté de lire la Bible comme une histoire, emporté par le charme de la narration, dépourvu des signaux d’alarme me disant ce qu’il convient de penser et m’avertir des dangers que je cours, voyageur inconscient, à traverser ainsi sans préparation ni entraînement une vaste forêt parfois bien obscure. Cela dit, je n’entends pas ici céder à l’illusion que la connaissance, l’exégèse, l’histoire, les études théologiques en général, auraient soi-disant pour effet de corrompre la « pureté de la foi », ou d’éloigner par des détours interminables et semés d’embûches des eaux limpides de la vérité originelle... Rappelons-nous toutefois de ce qu’écrit l’apôtre Paul: À présent, nous voyons dans un miroir et de façon confuse, […] ma connaissance est limitée […]. (1 Co 13.12, trad. TOB) 

Incertitudes, interrogations et remises en question allaient inévitablement se profiler pour s’imposer à moi, m’incitant à réagir (pas forcément de la bonne manière), à scruter la surface des textes et creuser plus en profondeur.

1. La voie de l’apologétique

L’apologétique est une discipline très prisée chez les évangéliques. On peut même dire que l’ensemble de leur démarche théologique en est imprégnée. Qu’est-ce que l’apologétique? C’est, grosso modo, la défense argumentée du christianisme, en l’occurrence la vision évangélique de ce dernier, contre toute attaque directe ou indirecte, ce qui est perçu comme un danger, une menace pour les fondements dogmatiques sur lesquels il repose et se construit. Cette dynamique apologétique peut s’expliquer par le caractère très conservateur de la théologie évangélique, conservatisme qui alimente un rapport conflictuel autant vers l’intérieur, avec les autres dénominations chrétiennes « libéralisées », que vis-à-vis du monde extérieur séculier. 

encyclo des difficultés bibDes ennemis redoutables se dressent à l’horizon, à commencer par la théorie de l’évolution et la critique biblique, sans parler de divers sujets qui relèvent de l’éthique, de la culture, etc., autant de défis à relever pour la sauvegarde et l’affirmation de l’identité évangélique. Dans le domaine biblique, il existe de véritables encyclopédies dédiées aux « difficultés bibliques », difficultés que l’on prétend résoudre à force d’acrobaties et une bonne dose d’imagination (voir mon article L’ignorance dans les limites de la simple inerrance). Une large part de ces difficultés est de nature exégétique et historique. J’ai dit à ce sujet dans mon premier volet qu’elles ne représentaient pas une menace pour la foi à condition de démêler ce qui en elles relève du domaine de la raison de ce qui appartient au propre de la foi. 

Qu’en est-il toutefois des textes dont la moralité paraît douteuse, voire carrément injustifiable?; des textes dont la violence heurte le sens commun et trouble le cœur du croyant, qui en vient peut-être à se demander si le Dieu de la Bible est celui auquel il croit, prie, espère et chante les bienfaits?

2. Défendre la « saine doctrine »

Rudolf Bultmann

Rudolf Bultmann is watching you!

En devenant chrétien, il y a plus de quinze ans de cela, tel un enfant curieux les yeux pleins de « pourquoi » et de « comment », je me suis mis à lire des livres que je me procurais dans une librairie évangélique. Comme sans doute beaucoup de chrétiens de cette confession, j’étais informé des questions difficiles de la foi de manière biaisée, à travers la réfutation qu’en faisaient les auteurs évangéliques. Ainsi, par exemple, quand Jules-Marcel Nicole expose la doctrine de l’inspiration de l’Écriture, il prend soin d’écarter certaines théories « nettement inadéquates » (p. 26), c’est-à-dire ne faisant pas justice au fait que la Bible est « sans restriction la Parole de Dieu » (p. 25). Il évoque ainsi ceux qui nient toute intervention surnaturelle, d’autres pour qui la Bible n’est que « partiellement inspirée », et bien sûr, les deux inévitables guest-stars de la théologie protestante du XXe siècle que sont Karl Barth et Rudolf Bultmann. Ce dernier surtout, avec son programme de « démythologisation » du Nouveau Testament, incarne le type même de l’extrémisme libéral. Dans les livres de théologie évangélique, l’exposition de la « saine doctrine » orthodoxe ne va pas sans la réfutation des théories critiques actuelles jugées libérales et non-bibliques. Dans mon esprit, il y avait les bons livres, les bons auteurs, d’autant plus fréquentables que leur engagement chrétien était clairement affiché, et les autres, ceux que l’on dépeignait comme hétérodoxes, voire hérétiques, dont on pouvait douter qu’ils soient de vrais chrétiens et dont les écrits constituaient un danger potentiel pour la foi.

3. Justifier les guerres d’extermination

Il en va de même avec les difficultés morales de la Bible. De nombreux textes pourraient être évoqués, puisés dans des genres littéraires différents: récits, lois, prophéties, etc. (voir un aperçu dans Des comportements divins troublants). Il y a toutefois un exemple paradigmatique entre tous qui illustrera notre propos: les guerres d’extermination systématique menées par Josué sur ordre de Dieu.

Si j’ai commencé par définir ce qu’est l’apologétique, c’est parce qu’elle est déterminante dans l’approche évangélique des textes bibliques. Notons d’abord qu’en règle générale les auteurs évangéliques reconnaissent dans l’extermination des Cananéens un épisode des plus troublants de l’épopée israélite. Son acceptation immédiate ne va pas de soi; elle nécessite qu’on s’y attarde quelque peu et qu’on lui trouve une justification. Les solutions apportées sont récurrentes d’un auteur à l’autre. Celles-ci ont un double aspect en ce qu’elles tentent à la fois de justifier l’acte en lui-même, dans son étendue et sa radicalité, ainsi que son commanditaire en la personne de Dieu. Sans entrer dans le détail, nous pouvons résumer quelques-uns des arguments habituellement avancés:

1. Les Cananéens ont mérité ce qui leur est arrivé en raison de leur extrême dépravation morale et religieuse (comprenant prostitution sacrée, sacrifices d’enfants, etc.).

2. Compte tenu du premier point, l’extermination totale des peuples Cananéens était nécessaire en vue de préserver la pureté religieuse des Israélites venus s’installer dans le pays.

3. Dieu est souverain sur sa création et fait ce qu’il veut sans avoir de comptes à rendre à personne. En même temps, ce que Dieu fait est juste car les Cananéens ont mérité leur sort (premier point).

4. Sur la base de Gn 15.16 (la faute des Amorites n’est pas encore à leur comble), on avance parfois que Dieu a fait preuve de patience envers les Cananéens en espérant qu’ils se détournent de leurs agissements mauvais.

Notons que les deux premières justifications sont déjà présentes dans la Bible (par ex. Lv 18.24-25; Dt 9.4-5; Jg 3.5, etc.), ce qui montre que pour les auteurs bibliques aussi cette extermination n’allait pas de soi, il fallait lui trouver des justifications rationnelles (pour une exploration instructive des différentes justifications bibliques et du judaïsme antique de l’extermination des Cananéens, je renvoie à Katell Berthelot, Le sort des Cananéens).

4. Mise en cause de l’approche évangélique

Sur les problèmes éthiques que soulevaient ces textes, les arguments avancés me paraissaient forcés, répétitifs, convenus, stéréotypés, simplistes pour ne pas dire grossiers. C’était soit les admettre, soit l’apostasie, qu’ils me plaisent ou non. Alors je me suis dit que ce ne sont pas les arguments qu’il faut interroger, mais le soubassement théologique qui amène leur promoteurs à la nécessité impérieuse de les tenir, à savoir brièvement: d’une part, la Bible est la Parole souveraine et infaillible de Dieu et, d’autre part, les récits bibliques rapportent fidèlement des faits historiques (voir premier volet, point 2). Tels sont les présupposés, tel est le cadre au sein duquel s’insèrent les tentatives de justification évangéliques. Les arguments apportés sont vite apparus aussi problématiques et moralement douteux que les textes qu’ils entendaient justifier. Bien plus même, par l’effet de surenchère qu’il y a dans cette insistance, cette volonté de justifier jusqu’au bout l’injustifiable. C’est ainsi que l’on voit, conduits par un dogmatisme absolu qui m’est aussi incompréhensible qu’insupportable, des docteurs en théologie tranquillement proférer les pires aberrations. Je n’avais d’autre choix sensé et raisonnable que l’abandon du modèle d’interprétation évangélique. Soulagé, joyeux, libre…

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5. Un nouveau départ

Remettre en cause le modèle évangélique et ses présupposés, ce n’était certainement pas rechercher la facilité, même si, dans un premier temps, me défaire d’une vision historiciste des récits bibliques comportait un sérieux avantage: non seulement le génocide des populations cananéennes n’avait pas eu lieu, mais surtout Dieu ne l’avait jamais commandé. C’était pour moi un acquis considérable: bien que les hommes soient toujours capables de telles atrocités, l’honneur de Dieu, celui auquel je crois, était sauf, et je fus en même temps délesté d’un poids embarrassant. Cela dit, le problème ne faisait que se déplacer. Car, en effet, surgit aussitôt une autre épineuse question: comment se fait-il que les auteurs bibliques aient rédigé, transmis, toléré de tels récits, allant jusqu’à véhiculer sans retenue manifeste l’image d’un Dieu guerrier exterminateur? Bien sûr, la Bible n’est pas que cela; mais pourquoi y trouve-t-on de cela, jusqu’à cela? 

Quant au statut des Écritures, je ne voulais pas renoncer à une doctrine de l’inspiration biblique et au concept de « parole de Dieu ». Il fallait seulement les penser autrement, sur de nouvelles bases. Je le croyais fermement, même si à ce moment-là je ne m’étais pas donné pour tâche de creuser la question. Autant que je m’en souvienne, je n’ai pas tout de suite cherché à combler la place qu’occupaient mes anciennes certitudes. Évoluant vers une position plus critique, j’ai élargi le champ de mes lectures pour y inclure de grands noms de l’exégèse francophone (beaucoup de ceux-là apparaissent dans ma page bibliothèque), tout en me familiarisant avec les principaux éditeurs qui allaient nourrir ma passion pour les études bibliques, les Éditions du Cerf et Labor et Fides en tête. J’ai entamé dans la foulée des études de théologie en me spécialisant dans l’exégèse de l’Ancien Testament, continent vaste et fascinant qu’on n’a pas fini d’explorer. 

6. Les textes en leurs contextes

Mieux connaître la Bible m’a permis d’écarter nombre d’idées reçues et de critiques, surtout athées, engendrées par une lecture superficielle des textes. Deux éléments m’ont aidé à mieux appréhender les textes difficiles de l’Ancien Testament: le contexte historique et culturel dans lequel ils ont été produits et leur dimension littéraire qui dénote aussi une certaine fonction du récit.

Dieu obscurPar exemple, dans son livre Dieu obscur, Thomas Römer montre à quel point les récits bibliques sont influencés par leur contexte de production. Il situe l’origine des récits de conquête sous le règne du roi Josias, au VIIe s. av. J.-C., en pleine domination assyrienne. « Les Assyriens, écrit Römer, diffusaient des documents juridiques et de propagande dans lesquels le roi d’Assyrie exigeait la soumission totale de ses vassaux et où l’on célébrait les victoires assyriennes et l’extermination de tous les ennemis d’Assur [dieu tutélaire des Assyriens]. » (p. 77) Nous reconnaissons ici deux traits caractéristiques que l’on retrouve dans le Deutéronome et le livre de Josué: d’une part, la loyauté absolue et la soumission totale des Israélites à Dieu (Dt 6.4-5; 10.12; 20.18) et, d’autre part, Yhwh présenté comme un Dieu guerrier exterminateur et victorieux de ses ennemis. Aucun doute pour Römer: les auteurs bibliques se sont largement inspirés des récits de conquête assyriens. Assimilés à un groupe minoritaire et opprimé, ces auteurs « poursuivent un but polémique […], affirmant la supériorité de Yhwh sur l’Assyrie et ses dieux […] » (p. 83-84). Ainsi, ces textes nous parlent moins d’une guerre physique que d’un combat mené sur le plan idéologique et symbolique * (voir note ci-dessous). On pourrait en dire autant du récit de l’exode et de la confrontation de Yhwh au Pharaon. « La description de la conquête, écrit pour sa part Jean-Louis Ska, obéit aux conventions littéraires de l’épopée. Il s’agit donc d’une question de style plus que de morale. » (Les énigmes du passé, p. 84, je souligne) Voilà qui est bien dit et qui règle une partie du problème.

Première étape de notre approche, l’éclairage des textes par leur contexte de production et la détermination de leur genre littéraire, devraient écarter tout jugement simpliste, toute condamnation hâtive, voire impulsive.

(*)Note: C’est dans ce même esprit, je pense, que l’on peut situer les interprétations typologiques et allégoriques des Pères de l’Église. De plus, il n’est pas étonnant que des groupes opprimés se soient identifiés aux Israélites. Ainsi par ex. le negro spiritual célèbre « Joshua Fit the Battle of Jericho » qui en période d’esclavage avait une consonance libératrice: « And the walls came tumblin’ down », et les murs se sont écroulés. Il y a donc un ancrage scripturaire et une légitimité de ces appropriations.

7. La polyphonie des Écritures

On l’entend souvent répéter: La Bible n’est pas (seulement) un livre mais une bibliothèque. Diversité de livres, diversité d’auteurs et d’époques, multitude de genres et de styles, et même plusieurs langues (hébreu, grec, araméen). C’est un fait admis par tous les chrétiens. Par contre, concevoir au sein du canon biblique la cohabitation d’une diversité de courants et d’opinions théologiques est beaucoup moins évident. Cela ne mettrait-il pas en péril l’unité et la cohérence des Écritures? Dans l’approche évangélique, un principe directeur est mis en avant: « La révélation forme un tout, une partie explique l’autre et ne la contredit jamais. […] Dieu ne se contredit pas. » (Kuen, p. 130-31) C’est pourquoi l’interprète évangélique tend à harmoniser et à niveler le contenu théologique des Écritures, directement assimilé à la révélation de DieuSur ce point également, abandonner le cadre de pensée évangélique a déverrouillé d’autres possibilités, de nouvelles pistes d’exploration.

7. 1. À l’écoute des voix contestataires de la Bible

Avant les textes scripturaires, il existait plusieurs traditions orales hétérogènes du sein desquelles des matériaux ont été rassemblés, collectionnés, unifiés (mais non uniformisées) au fil du temps pour donner la Bible telle que nous la connaissons aujourd’hui. D’un bout à l’autre, celle-ci est traversée par une pluralité de courants, une variété de sensibilités théologiques enrichissantes, instaurant un dialogue intertextuel fécond les unes avec les autres. Toute approche monolithique des Écritures est donc exclue, je dirais même tout simplement impossible. En approfondissant, j’ai pu mieux apprécier le fait que de la Bible s’élevaient des voix contestataires mettant en question certaines conceptions théologiques dont elle même était porteuse.

Job et l’Ecclésiaste. Qu’en est-il par exemple de ces nombreux textes qui semblent nous assurer que pratiquer la justice est source de bonheur et le péché cause de malheur, que Dieu punit les méchants et récompense les justes par de nombreux bienfaits? Des psaumes entiers chantent cette vision simpliste des choses (Ps 37; 91; 92; 112; voir aussi Dt 28), pourtant largement infirmée par l’expérience. Eh bien, le livre de Job et celui de l’Ecclésiaste (mais aussi parfois les plaintes du psalmiste) viennent justement critiquer cette conception conventionnelle, terrestre et matérielle, de la rétribution, nous incitant à voir au-delà des apparences, à changer de perspective. Cela ne remet-t-il pas également en cause l’interprétation des auteurs bibliques selon laquelle l’exil serait un châtiment divin provoqué par les infidélités d’Israël?

Jonas. Un autre exemple est celui du livre de Jonas, parabole théologique dont l’ironie n’est pas sans me rappeler celle dont usait Jésus face à ses adversaires, scandalisés, décontenancés. Contre une veine prophétique annonçant le jugement de Dieu et la destruction des nations pécheresses, le livre de Jonas, prenant Ninive – symbole de la grande ville païenne – et sa population à témoin, nous dépeint le visage d’un Dieu universaliste et compatissant, dépêchant un prophète récalcitrant pour prêcher un message de repentance et de salut. Il est dit (chap. 3) que les habitants de Ninive crurent promptement en Dieu et que toute la ville observa un jeûne de repentance, y compris les animaux, ce qui n’est pas sans porter un sérieux coup à l’orgueil pouvant s’emparer du peuple israélite (à la nuque raide!) face au nations païennes (avec Paul, ce coup sera fatal, puisqu’il met pratiquement juifs et païens à égalité! Voir Romains).

7. 2. Contre la Bible avec la Bible, la vérité pour horizon

Loin d’être une parole figée dans le marbre, j’ai compris que cette polyphonie biblique contrastée et en débat relevait d’une dynamique interne qui faisait des Écritures un témoignage vivant d’hommes et de femmes, de communautés, d’un peuple qui, au cours d’une histoire collective aussi bien que de trajectoires individuelles, ont cherché à saisir, à exprimer et à comprendre leur relation avec Dieu. Et en cela, je me sentais solidaire et concerné par ce témoignage. Tout en m’y abreuvant, j’étais incité à rejoindre cette dynamique, à essayer de la saisir en ses jaillissements pour la prolonger dans ma vie de foi et tenter de répondre à mes propres préoccupations. Cela signifiait aussi que, d’une manière ou d’une autre, je n’étais plus seul confiné dans mon malaise, mon questionnement, que ma voix pouvait toujours trouver un écho favorable dans les écrits bibliques. Je pouvais dire « non », exprimer mon désaccord, donner libre cours à mon indignation, mon incompréhension face à tel récit, tel aspect théologique, tel problème éthique soulevé par les textes, sans craindre l’autocensure prête à surgir de ma bonne conscience dogmatique pour étouffer ce que, dans cette démarche, je percevais d’authentique et de vrai (sur cette censure, voir Basset). Ce faisant, je me suis retrouvé dans cette « franchise absolue » (Theobald) avec laquelle Job lutte contre l’hypocrisie de ses amis, comme Kant l’écrit admirablement: « Job parle comme il pense, comme il est de cœur à le faire […]. Au contraire, ses amis parlent comme si le Tout-Puissant, sur la cause duquel ils prononcent leur sentence, les écoutait, et si la perspective de se mettre en faveur auprès de lui par leur jugement leur tenait davantage à cœur que la vérité. » (cité par Ch. Theobald, p. 967) 

7. 3. Qu’en est-il des récits de conquête?

En écrivant cet article, je ne pensais pas que cette section sur la polyphonie des Écritures allait autant se développer. Mon idée était de faire des sections courtes en présentant des exemples clairs et compréhensibles. Or le sujet s’avère complexe et moins évident à traiter que je ne l’avais prévu. Certains arguments de Thomas Römer que j’avais l’intention d’exposer ne me paraissent plus aussi pertinents. Que faire? Laisser tomber? Ou bien poursuivre quand même et permettre au lecteur de se faire sa propre appréciation? J’opte pour la seconde option, en rappelant toutefois que l’objectif de l’article n’est pas de traiter du sujet en soi mais de donner un témoignage de mon évolution intellectuelle.

Désarmement et démilitarisation du discours guerrier. Dans son livre déjà cité, Dieu obscur, Thomas Römer parle de « démilitarisation » et de « désarmement » du Dieu de la conquête. L’expérience traumatisante de l’exil à Babylone (VIe s. av. J.-C.) sera décisive à cet égard. Après avoir perdu son roi, son temple et sa terre, Israël s’interroge sur ce qui fait le fondement de son identité. Il en ressort que ce fondement est le respect de l’alliance et l’obéissance à la Torah de Moïse. En effet, dans le prologue du livre de Josué, certains ajouts font du général Josué un « rabbin » (Römer) qui doit murmurer la Torah nuit et jour (Jos 1.8). « Du coup c’est le respect de la Torah qui décide de la vie du peuple dans le pays et non plus les exploits militaires. » (Dieu obscur, p. 84) Pour être honnête, cet indice me paraît bien maigre face à la généralisation que Römer opère. L’admettre quand même ne nous avancerait guère, puisque la Torah que Josué et le peuple sont censés observer prévoit l’extermination des Cananéens (par ex. Dt 7)! Cercle vicieux! Peut-on en sortir? J’en parle plus bas avec l’histoire de Rahab. Ensuite, l‘épisode de la traversée de la mer Rouge (Ex 14) et les livres des Chroniques témoignent d’un déplacement significatif, ce que j’appellerais un processus de métaphorisation. Römer observe en effet que dans ces textes « si une guerre se prépare, le peuple n’est pas appelé à combattre, il devient […] spectateur des exploits de Yhwh [Ex 14.14; 2 Ch 20.16-17] ». Par conséquent: « L’image de Yhwh guerrier ne sert plus à la justification de la guerre humaine, mais à formuler un espoir en une intervention salutaire de Dieu en faveur de son peuple. » (p. 87) Cette thématique sera reprise par la littérature apocalyptique qu’elle projettera dans les temps eschatologiques, « au dernier jour », lorsque « Dieu interviendra pour anéantir les forces du mal qui s’opposent à lui et à son peuple. » (p. 87-88) Le lecteur chrétien voit l’aboutissement de cette espérance et son renouvellement dans la venue de Jésus-Christ, à travers lequel Dieu intervient pour le salut de l’humanité de manière totalement inattendue et paradoxale.

L’histoire de Rahab. Grâce à mon propre travail sur le second chapitre de Josué, je peux dire que l’histoire de Rahab fait à bien des égards office de curiosité. En effet, pour avoir caché les espions recherchés par le roi de Jéricho, elle sera épargnée ainsi que sa famille, accueillis au sein d’Israël, brisant du coup l’absoluité du commandement divin stipulant qu’en entrant dans le pays promis, les Israélites devaient vouer sans pitié la population à une destruction totale (Dt 7.1-2; 20.16-18). Les deux espions s’étaient même engagés envers Rahab et les siens à mourir à leur place s’ils ne respectaient pas leur engagement d’agir avec bienveillance, comme elle le fit avec eux (2.13-14). Où est passé le « Dieu guerrier », le Dieu du commandement qui réclame fidélité et l’observation de ses lois, alors qu’en Jos 7 Akan et sa famille, ainsi que les Israélites collectivement désignés coupables, sont lapidés puis brûlés pour avoir transgressé la loi de l’interdit (ou anathème)? Ensuite, comme le livre de Jonas auquel j’ai fait allusion, ce récit opère une inversion des valeurs et regorge d’une ironie mordante. Ainsi, au cours de la mission d’exploration la plus inutile de l’histoire, une prostituée cananéenne (on ne le dira jamais assez) sauve la vie de deux Israélites passablement tournés en ridicule et leur témoigne de l’accomplissement des promesses divines (en citant pratiquement Dt 4.39)! Ajoutons qu’elle verra même son nom inscrit dans la généalogie du roi David, donc également dans celle du Messie (Mt 1.5), et sa foi donnée en modèle aux chrétiens (He 11.31; Jc 2.25)! Une autre logique renversante est à l’oeuvre dans ce récit qu’une obéissance aveugle aux commandements divins, comme j’ai essayé de la découvrir dans mon travail de mémoire

Arrivés au terme de cette section sur la polyphonie des Écritures, je peux dire que nous avons bien avancé. Le problème de la violence guerrière attribuée à Dieu a trouvé quelques éléments d’explication et de clarification. L’obscurité n’est pas totale. On distingue des formes, des surfaces, peut-être une voie de sortie prometteuse. Mais je n’en suis pas encore là. Une tension persiste, un sentiment d’inachevé qui me dit que le dossier n’est pas clos, loin de là, et qu’il y aura davantage de choses à dire. Ce sera l’objet de mon troisième volet.

Pour l’instant, je vais me tourner vers une autre question que j’avais laissée en suspens: celle du statut des Écritures.

8. Une doctrine de l’inspiration est-elle encore possible?

Il était clair à mes yeux que l’exégèse historico-critique constituait un formidable progrès dans mon approche des Écritures. C’était un acquis sur lequel je n’avais aucune raison de revenir. Toutefois, chemin faisant, j‘ai peu à peu été plongé dans une perplexité accrue, car j’ai constaté combien l’approche exégétique peinait à rejoindre la pensée théologique, et inversement. Anne-Marie Pelletier dresse le même constat, qu’elle décrit avec justesse:

Alors que le savoir disponible sur le Livre atteint des proportions considérables, un sentiment dominant est que l’exégèse qui en est la source se révèle incapable d’en faire un bien vraiment vivifiant, qui serve la foi et sa croissance. Ainsi, le fossé continue à se creuser: d’un côté, une lecture critique soumet le texte à une enquête méthodique conduite à distance de la confession de foi, de l’autre, une lecture croyante, prévenue contre la précédente, se prémunit volontiers contre les questions critiques et risque de s’en tenir à une lecture « pieuse » qui, en fait, ne se confronte pas vraiment avec le texte, et donc se prive d’une partie de ses vertus. (D’âge en âge les Écritures, p. 8)

Je ne voulais pas renoncer à une doctrine de l’inspiration biblique et au concept de « parole de Dieu ». J’étais persuadé qu’il suffisait de les penser autrement, sur de nouvelles bases. Mais à mon grand désarroi, je n’ai pas trouvé l’aide souhaitée dans les livres. La question est aujourd’hui rarement abordée; la doctrine de l’inspiration semble tacitement avoir été mise à l’écart, désormais désuète, rangée dans le tiroir des dogmes périmés. On est très loin des manuels de doctrine évangéliques qui ont des dizaines, voire des centaines de pages dédiées à ce sujet (voir par ex. 12 et 3 [première partie]). Eux au moins, me disais-je, les évangéliques, ils y tiennent et ils en parlent! Qu’en est-il des exégètes et des théologiens critiques?

8. 1. Exégèse et théologie: deux réalités incompatibles?

Premièrement, l’exégèse aussi bien que son objet d’étude, la Bible, ont un caractère éminemment concret, tangible, visible, matériel. L’exégète assidu à sa tâche pourra m’en dire énormément sur tel manuscrit, le sens d’un mot hébreu, sur les hypothèses relatives aux origines d’Israël et les méthodes permettant d’interpréter un texte, sur la composition littéraire du Pentateuque, etc. Avec l’exégèse, on entre aussi dans un monde d’une certaine complexité, où les choses ne sont pas toujours ce qu’elles paraissent au premier abord. La théologie, pour sa part, lorsqu’elle concerne l’inspiration et que l’on parle de la Bible comme de la « parole de Dieu », semble n’avoir plus aucune prise sur quoi que ce soit de concret et se fait vague. Ainsi, le concept de « parole de Dieu » n’est plus qu’une étiquette pieuse, utilisée dans le contexte liturgique, homilétique ou autres, sans que l’on s’interroge le moins du monde ce qu’elle peut bien signifier et sur la manière dont la Bible est/devient « parole de Dieu ». Il ne suffit pas seulement de parler de « lecture croyante », d’édification, et du « témoignage intérieur de l’Esprit Saint », mais de confronter directement cette notion de « parole de Dieu » aux textes bibliques, aux difficultés qu’ils présentent et à leur complexité.

Deuxièmement, l’exégète et l’historien sont amenés à formuler des hypothèses sur les intentions ayant présidé à la rédaction de tel texte, tel récit. Ces intentions, loin de simplement découler de l’intentionnalité divine, reflètent bien souvent des préoccupations « humaines », « terrestres », liées à des circonstances politiques, sociales et culturelles. Si l’on prend l’exemple du pouvoir, qu’il soit religieux ou politique, Dieu est sans cesse invoqué, profondément impliqué dans les affaires humaines: on complote, on sanctionne, on fait la guerre, on met à mort au nom de Dieu. Autrement dit, dans bien des cas, et sans céder pour autant à un quelconque réductionnisme, la préoccupation première des auteurs bibliques n’est pas de faire de la théologie ni d’exposer le contenu de leur foi ou de leurs croyances. Quand je dis cela je ne dis rien de nouveau, cela est explicite dans la Bible: le politique et le religieux vont main dans la main. Maintenant, la question provocante serait de se demander si ces récits reflètent véritablement la volonté de Dieu ou bien si, au contraire, ils sont le lieu d’une instrumentalisation du divin au service d’intérêts et d’idéologies pas toujours très sains, tels que l’Histoire nous l’a montré en d’innombrables occasions au cours des siècles. Pourquoi la Bible serait-elle la seule immunisée contre de telles dérives? Attention, je ne dis pas qu’il n’y a que de cela, mais qu’il y a aussi de cela dans la Bible. De nouveau, la doctrine de l’inspiration s’en trouve sérieusement mise à mal: comment parler de ces récits bibliques comme de la « parole de Dieu »? Comment concevoir l’implication divine dans la rédaction de la Bible?

8. 2. Double discours, manque de cohérence et dialogue

Pour les besoins de la recherche, on dissocie Dieu et la Bible, la foi et l’étude critique et raisonnée, mais on peine à les réunir dans une réflexion théologique globale. Ils sont rendus étrangers l’un à l’autre. Et pourtant, on parle toujours de la Bible comme de la « parole de Dieu ». Certes, pas comme chez les fondamentalistes dont on se plaira à souligner la déviance, mais de manière tellement vague et abstraite que cela ne veut plus rien dire. On semble y tenir par tradition.

Trop souvent, j’ai l’impression qu’on ne met en avant qu’un seul aspect des choses (par ex. le don de la terre promise, où le mot « don » a une connotation positive qui fait référence à la grâce de Dieu), sans se soucier de la partie sombre (l’extermination des Cananéens); on sélectionne les récits qui nous parlent et nous édifient en faisant comme si les autres n’existaient pas. De même que l’on est capables de célébrer en Église les hauts faits de Dieu sur la base d’un texte dont l’historicité est démentie à l’Université. C’est ce « comme si » qui à mon sens pose problème, une sorte de double discours que ne peut en aucun cas légitimer la différence de contexte, soit les lieux symboliques que j’ai cité que sont l’Église d’un côté et l’Université de l’autre. Aucune cohérence d’ensemble ne se dégage, telle qu’elle aurait pu exister du temps où la théologie était la reine des sciences et que la Bible servait de référence historique absolue.

Faut-il alors rejeter la critique biblique et revenir en arrière? Bien sûr que non. J’y vois, au contraire, une occasion à saisir pour approfondir la foi, établir un dialogue fécond avec la critique biblique, réfléchir aux implications spirituelles et théologiques d’une lecture des Écritures qui ne fasse pas l’impasse sur les difficultés. Qu’est-ce que tout cela me dit de Dieu et des auteurs bibliques qui parlent et écrivent à son propos? Je me demande parfois ce que le Dieu dont les textes sont censés témoigner pense de tout cela, s’il approuve ce qui est dit de lui, des rôles et des propos qu’on lui prête. Se reconnaît-il devant cette galerie de portraits, ou bien dira-t-il comme aux amis de Job: Ma colère est enflammée […] parce que vous n’avez pas parlé de moi avec droiture […]. (Jb 42.7, NEG) Quelles seraient les conséquences d’un tel désaveu? 

8. 3. Le Dieu de la Bible en question

Ces questions embarrassantes sont généralement négligées, comme si finalement, maintenant que les chrétiens ont le Nouveau Testament, l’Ancien n’avait plus autant d’importance (marcionisme tacite?). Et ce, au moment même où la Bible n’a jamais été en de si nombreuses mains et que les théologiens de leur côté nous assurent que « Dieu se révèle dans l’histoire »… Quel Dieu? Quelle histoire? Quelle révélation? 

M’interroger sur la doctrine de l’inspiration m’a conduit vers des questions plus fondamentales auxquelles je pensais détenir des réponses: Qu’est-ce que la révélation et comment se produit-elle? Que penser du Dieu de la Bible, figure étrange, imposante, contradictoire, tantôt éprise de justice, tantôt cruelle et sans pitié, tantôt bienveillante, tantôt violente et dévastatrice, tantôt universaliste, tantôt ethnocentrique et séparatiste? Le Dieu de la Bible est-il le Dieu de la foi? Certainement, répondraient les évangéliques. Mais comment ne pas voir combien le Dieu biblique ressemble aux humains, tout en les débordant, dans ce qu’ils ont de meilleur et de pire? Est-ce donc l’être humain qui est créé à l’image de Dieu, ou bien Dieu qui l’est à l’image des hommes?

9. Évangéliques progressistes?

Indéniablement, l’essor des méthodes historico-critiques a fini par balayer tout espoir de maintenir les conceptions traditionnelles de la doctrine de l’inspiration biblique. La tâche de penser le rapport entre Dieu et les Écritures a été rendue difficile, voire impossible. Comme je l’ai dit, la problématique est quasiment tombée en désuétude dans la littérature théologique de langue française. Une mise à jour tenant compte des acquis des sciences bibliques actuelles est-elle envisageable?

Depuis quelques années, une dynamique progressiste s’affirme de plus en plus au sein du courant évangélique anglophone qui pense que cette mise à jour est possible. Certains auteurs se proclamant évangéliques préconisent une plus grande ouverture à la critique biblique (et aux acquis des sciences comme la théorie de l’évolution) et refusent d’adopter la posture défensive et apologétique des « conservateurs ». D’un autre côté, ils refusent de céder au réductionnisme pouvant guetter la critique biblique selon lequel la Bible ne serait qu’un produit entièrement humain ne devant rien à une quelconque inspiration/intervention divine.

Je me suis donc intéressé à ces auteurs, principalement Peter Enns (livre, voir présentation et critique approfondie) et Kenton Sparks (livres 1 et 2). Dans son livre, Peter Enns propose une approche « incarnationnelle » de l’inspiration biblique, sur le modèle de l’incarnation de Jésus-Christ: comme le Christ qui est à la fois pleinement humain et pleinement divin, la Bible serait également à la fois pleinement humaine − ce que montre la critique biblique qui s’en trouve légitimée − et pleinement divine − en ce que Dieu a adopté les conventions humaines pour se révéler. Quant à Kenton Sparks, il aborde le sujet de manière plus large, plus détaillée et approfondie. Sparks rejette la notion d’analogie christologique défendue par Enns pour lui préférer une analogie créationnelle: la Bible, comme la création, est bonne mais sujette au péché humain et donc elle aussi en besoin de rédemption. Le rapport que Dieu entretient avec la Bible est celui de l’accommodation, notion dont Enns use également, ce qui veut dire que Dieu s’est révélé aux anciens Israélites en s’adaptant à leur univers culturel et à leur mentalité.

Sparks 2La notion d’accommodation divine telle qu’elle est défendue par ces auteurs ne m’a pas convaincu. Elle a été justement critiquée par Eric Seibert dans son livre déjà cité Des comportements divins troublants (voir Annexe B). Enns et Sparks attribuent sans raison et de manière forcée à l’accommodation divine le fait que les auteurs bibliques se soient exprimés en accord avec l’univers culturel et la mentalité de leur époque, alors qu’il était dans leur nature même d’êtres humains historiquement et culturellement situés de s’exprimer ainsi. Je ne vois pas ce que l’accommodation divine vient faire là-dedans. Pourquoi attribuer à Dieu ce qui est proprement humain (je développe ici point 11.c à f)? Seibert s’interroge également sur le fait d’attribuer les récits génocidaires de Josué à l’effet de l’accommodation divine. Sparks − qui a lu Seibert − révise sa position et préfère alors parler d’adoptionDieu assume la nature pécheresse de ses porte-paroles et, par extension, des aspects les plus sombres des Écritures, celles-ci étant « mises à part » et « sanctifiées » pour être la « Parole de Dieu » au service des desseins rédempteurs de Dieu.

Ces lectures ont à coup sûr été passionnantes et stimulantes, surtout Kenton Sparks qui, contrairement à Enns, s’est confronté aux côtés sombres des Écritures. Toutefois, leur volonté de sauvegarder à tout prix l’idée que la Bible est littéralement la parole de Dieu, gage d’orthodoxie évangélique, et leur tendance à étroitement lier Dieu aux Écritures, rend le caractère progressiste de leur démarche profondément ambigu.

10. Et maintenant?

Les problèmes que j’ai traités dans cet article et le précédent ont eu de profondes répercutions théologiques et spirituelles.

Théologiques. Je ne pense plus qu’il soit possible d’articuler une doctrine générale, cohérente et détaillée de l’inspiration, à la manière des évangéliques. D’abord, parce que m’interroger sur cette doctrine spécifique m’a amené à prendre consciences de mon ignorance à propos d’autres sujets cruciaux, fondamentaux, qui sont en réalité des présupposés de la doctrine de l’inspiration, tels que notamment celui de la révélation (comment Dieu se révèle-il?) et celui de la providence (comment Dieu intervient-il dans le monde?). Voilà qui demeurent des énigmes à mes yeux. Ensuite et conséquemment, ce dont je me contente assez bien aujourd’hui, ce sont plutôt de bribes de théologie, ou des miettes théologiques, mais des miettes qui ont du sens et qui me parlent. Je dirais même qu’elles ont quelque chose d’axiomatique tant elles me semblent énoncer une juste et profonde intuition. Elles peuvent prendre la forme de concepts, de propositions ou de citations plus ou moins longues qui expriment quelque chose de pertinent à mes yeux. En rapport étroit avec notre sujet, il y a cette belle citation de Lytta Basset que j’ai déjà eu l’occasion de faire découvrir dans d’autres articles (et que je commente désormais ici):

À lire bien des textes bibliques, on se demande si le Dieu dont ils témoignent ne fait pas tout pour qu’on le méconnaisse. Mais comment pourrait-il empêcher qu’on le caricature, quand les auteurs quittent si difficilement le terrain d’une humanité prisonnière de ses représentations du divin? On peut dire, alors, que l’AUTRE est celui qui consent à être pris pour ce qu’il n’est pas… tout en luttant constamment pour se faire identifier. (Sainte colère. Jacob, Job, Jésus, p. 208)

Spirituelles. L’étude historique et critique de la Bible, ainsi que l’analyse littéraire, m’ont amené à me poser des questions sur ma propre foi, sur ce que je crois, sur qui est Dieu et ce qu’il attend de moi. Si je m’interroge sur ce qui a fait que des individus, des communautés, un peuple, se sont mis à parler de Dieu de la manière dont ils l’ont fait à travers leurs Écritures, ce n’est pas par simple curiosité, ou que je veuille m’aventurer en-deçà des textes, porter mes regards dans les coulisses de l’Histoire pour remonter jusqu’à la source supposée de cette révélation, entreprise parfaitement vaine et illusoire. Non, si je m’interroge, c’est parce que je suis moi-même, là où je me trouve et dans ma foi, ma vie, mon être, moi aussi, interpellé par la question de Dieu. Mais les choses ne sont pas aussi simples et transparentes qu’on le voudrait, et il est sans doute souhaitable qu’elles ne le soient pas, car cela oblige à s’interroger et à se remettre en question, à bouger, se mettre en chemin sans toujours savoir où aller ni à quoi s’attendre. Je cherche, et je sais que d’autres ont cherché avant moi. Des réponses, ils en ont trouvées, des réponses qui sont à moi des questions.

Qu’il le veuille ou non, l’homme est toujours précédé par des réponses […] Mais […] on peut interroger ces réponses, les éprouver, les questionner. Tel est peut-être le statut même de l’homme. Il interroge des réponses, bien plus qu’il ne répond à des questions. (Adolphe Gesché, Dieu, p. 137-138)

Les Écritures rendent à cette quête un témoignage éloquent, tellement humain, tellement vrai.

* * *

Certains pourraient penser que la conclusion logique à tout cela serait de « jeter l’éponge » et de basculer dans l’agnosticisme, voire l’athéisme. Pourquoi donc se casser la tête avec toutes ces questions? D’autres, par contre, estimeront que je m’égare, que je dois retrouver une « foi d’enfant » et « croire » simplement tout ce que dit la Bible. Je refuse de céder à l’une ou l’autre de ces éventualités, même si je reconnais qu’il y a dans ma démarche un peu de l’une et de l’autre. C’est sans doute la tension qui existe entre les deux qui suscite dans cette quête qui est la mienne, et qui est aussi une prière, cette volonté de comprendre, d’approfondir, de recherche sur le chemin de la vérité.

_____________

Merci aux lecteurs courageux qui sont arrivés jusqu’au bout! 

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5 Commentaires

Publié par le 30 mars 2014 dans Ancien Testament

 

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5 réponses à “TROIS PROBLÈMES D’ANCIEN TESTAMENT. 2: Les textes difficiles

  1. Serviteur souffrant

    31 mars 2014 at 21:08

    Merci pour ce texte , qui rejoint mais interrogations. Et même si Paul Diel n’est pas chrétien ,il m’a redonné de l’enthousiasme (transporter par Dieu) d’une foi dans le mystère que l’on nomme DIeu et qui transcende la raison. A lire: « le sens de la vie: une illusion ? » Claude Hérault éd. Publibook.

     
  2. Traveler

    1 avril 2014 at 02:28

    Non vous n’êtes pas seul à travailler durement sur ces questions (et pour ma part sur des questions théologiques dont souvent les évangéliques lapidairement et avec malhonnêteté répondent en étant de mauvaise foi avec les déclarations de Jésus). J’ai moi même eu mon lot de doutes et colères avec ces questions et cherche toujours des réponses.
    Que le Seigneur puisse honorer votre volonté de vérité qui ne peut être que le reflet du Seigneur qui nous a sauvé.

     
    • Georges Daras

      7 avril 2014 at 12:21

      Merci Traveler pour votre message et ce petit partage. Soyez béni.

       
  3. brunooo36

    27 août 2014 at 04:45

    Texte vraiment fascinant à lire. Une véritable « Confession » des temps modernes. J’ai été profondément touché à la fois par la lucidité et la fragilité de ta démarche assumée. Angoisse et courage; il y a de l’existentialisme là-dedans! Notamment dans ce refus de la quiétude idéologique pour vivre authentiquement l’interrogation théologique. Il y a aussi le trouble que suscite la réflexion : les chrétiens se réunissent-ils autour d’illusion ? Non, puisque nous ne tombons pas dans le piège de confondre vérité et historicité.
    Je ne t’enseignerai rien en te disant que la valeur de certains récits littéraires – revu par les pairs de nombreuses générations – repose sur la vision du monde qu’elle engendre et du sens qu’il génère. Là repose probablement la vérité. Les génocides bibliques s’adresse en premier lieu à un peuple faisant partie d’une culture pour qui c’est « normal » de faire cela (tu le mentionnes). En ce sens, la révélation est contextuelle et s’adapte à l’auditoire pour montrer une vérité théologique incarnée dans un contexte précis d’alliance. Or ce thème d’alliance (bénédiction et malédiction) n’est qu’une voix dans la chorale (polyphonique) des vérités. Le sens s’élargie facilement pour englober le thème du jugement, thème classique dans la Bible, dont le déluge est le parfait exemple. Déluge ou génocide ?, historicité ou pas? – on sait qu’il n’y a jamais eu de déluge universel – les deux renvoient donc également à un jugement eschatologique et à une recréation qui est vrai et plausible dans ma compréhension des choses. Pour moi Dieu déteste le mal et son plan triomphera, même de la mort. Le gros bon sens.
    Le texte – constructiviste ou réaliste – renvoie à des dimensions de sens qui peuvent m’inspirer car il a inspiré la foi de ceux sur qui j’ai grimpé sur les épaules. Que ces génocides eurent lieu – cela est probable dans la culture de l’époque – ne change rien au sens qu’il génère en moi et dans la communauté confessante. C’est ainsi que dans la conquête de ma propre terre promise, ou dans la terre promise communautaire qu’est l’église – sorte d’arche de Noé moderne ! – je dois exterminer le mal, à la lumière de l’enseignement de Jésus, sommet de la Révélation. Je ne suis pas dérangé par les génocides anciens parce que Dieu a conduit l’humanité ailleurs. Il ne demande plus cela ici/maintenant. Ainsi, replacé dans leur contexte historique, vrai ou pas, je comprends que cela a pu/ou aurait pu se produire dans le contexte d’alliance. Ces vérités résonnent encore aujourd’hui dans le cadre de la nouvelle alliance. Je saisis l’avertissement et la grâce que j’ai.

     
    • Georges Daras

      31 août 2014 at 11:59

      Bonjour Bruno!

      Merci pour ce commentaire! Je suis heureux de te revoir sur mon blog. Tes analyses psychologiques rejoignent parfaitement l’état d’esprit de l’article. Pour le reste, tu t’en doutes, il y a discussion!
      Je suis aujourd’hui convaincu – et ce sera d’autant plus flagrant dans le troisième volet de cette série – qu’il n’y a aucune sorte de « révélation » ou de « vérité » divines dans les récits de conquête (entre autres). Je ne crois pas qu’ils soient l’objet d’un quelconque processus « d’adaptation » ou « d’accommodation contextuelle » de la révélation, comme tente de le défendre Peter Enns, que j’ai par ailleurs totalement réfuté dans un article qui n’a pas reçu l’écho espéré parmi ceux qui défendent une telle vision dans Science & Foi. Qu’on applique à ces récits les lectures métaphoriques, allégoriques, spirituelles ou typologiques, cela ne change rien à l’affaire. Dans mon troisième volet, je vais plaider un changement de perspective (qui existe déjà, je n’invente rien), à savoir qu’il faut tout envisager à partir de la fin, rétrospectivement, à la lumière de ce que Dieu nous révèle en Jésus-Christ. C’est selon cette perspective que les lectures allégoriques et spirituelles prennent leur sens. Ainsi, la révélation divine est moins « contenue » quelque part et d’une certaine manière dans ces récits que dans la manière dont on les lit et les interprète en braquant sur eux un éclairage à la fois eschatologique et christologique. Cette lumière révèlera dans ces récits aussi bien le bon grain que l’ivraie qui sera jeté au feu. Dans certains cas l’ivraie sera prédominant, tandis que dans d’autres cas cela sera le bon grain que l’on pourra faire germer sous le soleil du Christ. Voilà un peu ma vision.

      Au plaisir!
      Georges

       

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