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Les spécialistes 2

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b) « Les arguments en faveur de l’existence de Jésus » (chap. 12)

Avant d’aborder les arguments qu’il a choisis de traiter, l’auteur se pose la question suivante: « Pourquoi les spécialistes ne commencent-ils pas leurs livres par un chapitre établissant l’existence de Jésus? » (p. 124). Question logique d’apparence et fort honnête, mais qui se révèle en réalité tout à fait inadéquate du point de vue de la méthode historique.  C’est par là que je vais commencer.

57. M. BOURGEOIS SE MÉPREND GROSSIÈREMENT QUAND IL VEUT QUE L’HISTORIEN COMMENCE SON ENQUÊTE EN ÉTABLISSANT L’EXISTENCE DE JÉSUS****En effet, la première démarche de l’historien est d’interroger ses sources, d’en déterminer la nature et d’en évaluer la fiabilité. Ce n’est même pas Jésus le premier objet de sa recherche, encore moins établir son existence. Je ne sais pas si la question que pose M. Bourgeois est sincère ou teintée d’ironie, car il a bien dit lui-même qu’il est impossible de prouver l’inexistence d’une chose, ainsi que, logiquement, son existence. Alors, pourquoi demande-t-il aux spécialistes d’établir l’(in)existence de Jésus, et ce dès le premier chapitre? Même M. Bourgeois ne commence pas son livre en établissant l’existence de Jésus. C’est pour dire que du point de vue heuristique et méthodologique, une telle question n’a aucune sorte de pertinence.

58. SI AUCUN OUVRAGE NE TRAITE FRONTALEMENT DE L’EXISTENCE DE JÉSUS, IL Y A DE BONNES RAISONS À CELA — M. BOURGEOIS A TORT DE PARLER D’ARGUMENT D’AUTORITÉ****D’un autre côté, l’auteur a raison quand il constate que pratiquement aucun spécialiste ne traite de la question de l’existence de Jésus en elle-même (dans le contexte francophone), mais qu’ils se contentent le plus souvent d’évacuer le sujet en quelques lignes, en affirmant que l’existence de Jésus n’est désormais plus mise en question et qu’elle est même historiquement fondée (je m’explique dans les points qui suivent). L’auteur reproduit ainsi un petit florilège de citations caractéristiques et en conclut que les spécialistes usent de l’argument d’autorité. Je pense que M. Bourgeois a tort d’affirmer cela, pour plusieurs raisons:

***Avis autorisé n’est pas argument d’autorité — Deux poids deux mesures****Tout d’abord, quand un spécialiste donne son avis sur la chose, c’est sur la base de certaines compétences, mises en œuvre dans des publications, livres, articles et autres. Il est donc légitime de considérer une telle personne comme autorisée dans son domaine, comme on le reconnaîtrait pour un médecin, un sociologue ou un mécanicien. Évidemment, il existe toujours un risque de dérive. Mais il ne faut pas pour autant confondre argument d’autorité et l’avis d’une personne compétente. Quand dans son blog (consultée le 29 décembre 2009) M. Bourgeois cite Rudolf Bultmann qui écrit que « nous ne pouvons pratiquement rien savoir de la vie et de la personnalité de Jésus », il ne songe pas à voir dans cette déclaration un argument d’autorité, et Bultmann est gratifié d’éloges: il « n’est pas le premier mécréant venu mais [un] illustre théologien allemand, sans doute le plus éminent spécialiste de son temps des études sur Jésus ». Par contre, quand un spécialiste, tout aussi éminent qu’un Bultmann, exprime un avis contraire, il abuse de son autorité…

***M. Bourgeois espère trouver une argumentation directe et immédiatement concluante, sans assez considérer tout ce qui se trouve derrière, c’est-à-dire la recherche néotestamentaire dans ses multiples composantes****Par exemple, si l’on s’interroge sur l’existence de Jésus, il est nécessaire d’évaluer la fiabilité historique des évangiles (cela ne se limite pas à la définition de critères). Pour évaluer la fiabilité historique des évangiles, il faut d’abord en observer la nature et la visée et les définir. Pour ce faire, un important travail exégétique et littéraire doit précéder. Et ainsi de suite, dans un mouvement qui va des domaines plus vastes et généraux aux domaines plus spécifiques et plus pointus qui les sous-tendent (l’œuvre de John Paul Meier sur Jésus illustre un tel mouvement, c’est pourquoi elle est aussi volumineuse). Or, il existe de nombreux ouvrages consacrés à ces sujets que l’on pourrait qualifier de préliminaires à une recherche historique sur Jésus digne de ce nom. Bien que leur sujet ne soit pas l’existence de Jésus, ils conservent néanmoins toute leur valeur sur les questions qu’ils traitent. Imaginons alors le spécialiste d’un tel ouvrage interrogé dans un magazine sur l’existence de Jésus et qu’il nous dise en quelques mots qu’il estime que son existence est historiquement fondée, il n’y a aucun argument d’autorité là-dedans. Il répond à une question organiquement liée à son objet d’étude bien qu’elle n’en soit pas l’objet précis. Les spécialistes que M. Bourgeois accuse d’abuser de leur autorité sont dans ce cas (Schlosser, Marguerat, Quesnel, Geoltrain, Meier, etc.; cf. p. 124-125 et 160-161). Si dans ses recherches un spécialiste établit que les évangiles sont historiquement fiables, moyennant toujours un important travail critique, il n’y a pas de raison de douter de l’existence de Jésus. Si cela n’était pas le cas, alors ce spécialiste aurait pu faire part de ses doutes quant à la réalité de ce personnage. La démarche de M. Bourgeois n’est pas différente. Lui aussi part des évangiles. Il tente d’abord de démontrer qu’ils ne sont pas historiquement fiables; il propose ensuite une explication sur les raisons qui ont conduit à « inventer » Jésus. Finissons par dire qu’en réalité, aucun spécialiste ne traite directement de l’existence de Jésus ou n’argumente dans le but de l’établir (voir remarque suivante).

***M. Bourgeois, qui ne semble pas s’être intéressé à ces recherches, pense peut-être qu’en ouvrant les livres qu’il a sélectionnés (selon une critériologie qui pourrait s’avérer contestable), trouvera alignée toute une série d’arguments répondant précisément à la question qu’il se pose****Des spécialistes ont mené des travaux, plus ou moins étendus, sur le Jésus de l’histoire, ce qui ne veut pas dire que leur sujet soit l’existence de Jésus. C’est durant la recherche que se créent des problèmes et que se posent des questions. Si dans toutes ces recherches la question de l’existence de Jésus ne s’est pas (im)posée, c’est qu’une bonne partie des problématiques qu’elle suscite constituent déjà un domaine de recherche dans le contexte très large des études néotestamentaires. Voilà un point important que je voulais formuler.

***Suite à ce dernier point, il n’est pas étonnant de constater que les seuls spécialistes s’étant penchés sur l’existence de Jésus l’on fait de manière indirecte, c’est-à-dire à travers leur critique des théories mythistes****Je pense notamment (dans le contexte francophone) à Charles Guignebert (Le problème de Jésus, 1914) et Maurice Goguel (Jésus de Nazareth. Mythe ou histoire?, 1925). Soit dit en passant, je ne fais pas autre chose par ma critique du livre de M. Bourgeois. Pour ces spécialistes et ceux d’aujourd’hui, ce qui fait davantage problème, ce n’est pas l’existence ou l’inexistence de Jésus, mais l’existence de certains courants de pensée perpétuant des théories jugées dépassées, voire farfelues. Non pas sur base d’un argument d’autorité, mais d’après la lente marche de la recherche universitaire et scientifique. Autrement dit, d’un point de vue scientifique et méthodologique, le mythisme n’a jamais pleinement convaincu d’autres que soi-même, parce qu’il ne parvient toujours pas à expliquer les choses (sans Jésus) d’une meilleure façon que ne le font les spécialistes (avec Jésus). Ce n’est pas parce que le mythisme pose des questions qui dérangent qu’il est marginal, c’est parce qu’il se met lui-même à l’écart, cultivant un amateurisme (parfois brillant) qui lui colle à la peau. Qu’est-ce qui empêche un mythiste d’être un spécialiste du Nouveau Testament? Rien, et pourtant, à ma connaissance, il n’y en a pas. Tout ce que je dis ici du mythisme vaut pour le livre de M. Bourgeois. Avançons-nous maintenant plus avant dans notre critique du douzième chapitre.

Il est évident que dans une recherche scientifique, l’argumentation doit être dûment étayée, ce qui suppose un certain champ de compétences. Une argumentation peut s’avérer convaincante, ou au contraire peu convaincante, voire minée par des présupposés inavoués. En ce sens et d’après ce que j’en ai dit précédemment, M. Bourgeois a raison de demander aux spécialistes de bons arguments pour appuyer ce qu’ils avancent (et nous verrons ce que M. Bourgeois pense des critères et de leur utilisation, notamment par John Paul Meier).

1. Le silence des écrivains de l’Antiquité

59. UN ARGUMENT FAIBLE DES DEUX CÔTÉS****Cet argument suppose que les adversaires du christianisme antique (notamment Celse) auraient pu contester l’existence de Jésus si celui-ci n’avait pas existé, ou du moins si un sérieux doute planait à ce sujet. Or, ce n’est le cas nulle part. Personnellement, cet argument ne me convainc guère, et M. Bourgeois a raison de le contester. Inversement, même s’il se trouvait dans les écrits polémiques un tel élément, cela ne constituerait ni une preuve en faveur du mythisme ni un gage de sa pertinence. L’argument est faible des deux côtés.

60. M. BOURGEOIS DONNE À CES ARGUMENTS UNE IMPORTANCE CONSIDÉRABLE, DE SORTE QU’EN LES RÉFUTANT IL S’IMAGINE RENVERSER DES CITADELLES****Ces arguments ne sont en réalité pas davantage que des indices de vraisemblance, qui peuvent effectivement s’avérer négligeables… D’autres, comme nous le verrons, le sont beaucoup moins. D’une certaine manière, l’auteur donne une importance démesurée à ces « arguments », au point qu’en les réfutant, il pense sans doute démolir ce que les spécialistes avaient de plus précieux. Cela peut se vérifier quand il écrit à la p. 16 que les « deux témoignages de [Flavius] Josèphe sont les meilleures preuves de l’existence de Jésus » (je souligne). Or, je ne sache pas qu’une telle idée circule parmi les spécialistes. Je disais dans mes remarques introductives que M. Bourgeois s’attend peut-être à trouver des arguments directs et des preuves contraignantes, présupposé qui ressort indirectement quand il écrit que, « [d]e toute façon, authentique ou pas, le Testimonium Flavianum n’est pas une preuve de l’existence de Jésus » (p. 171). J’aimerais alors bien savoir quel genre de « preuve » M. Bourgeois est en mesure d’accepter. Je dois dire qu’à part des empreintes digitales, voire mieux, des traces d’ADN, aucune « preuve » au niveau historique et archéologique ne peut être contraignante au point de démontrer indubitablement que Jésus a existé. Je précise encore une fois que la notion de « preuve » utilisée par l’auteur est tout à fait inadéquate.

2. Ce que M. Bourgeois appelle « la maladresse »

61. MIEUX VAUT ACCORD TACITE…****L’ »argument » que l’auteur évoque peut être résumé par une citation d’Héraclite qui se trouve sur la couverture d’un livre du grand pionnier des études bibliques, le dominicain Marie-Joseph Lagrange: « Mieux vaut accord tacite que manifeste » (L’évangile de Jésus-Christ, Gabalda, 1939). L’idée est exprimée par Michel Quesnel, que cite M. Bourgeois: « [L]a situation des sources (chrétiennes, juives et gréco-romaines) […] comportant entre elles des divergences, voire des contradictions, est infiniment plus facile à expliquer si l’on fait l’hypothèse que Jésus a réellement existé plutôt que l’hypothèse inverse. Des documents purement fabriqués ne poseraient pas les problèmes critiques que posent les évangiles; ils commenceraient par ne pas se contredire entre eux! » (p. 129)

62. PILE JE GAGNE, FACE TU PERDS****Au contraire, M. Bourgeois considère que les contradictions entre les évangiles « montrent que leurs auteurs sont mal renseignés ou qu’ils ont inventé » (ibid.). Notre auteur ne dit pas pourquoi il devrait en être ainsi, et il passe sous silence les accords qui existent dans les évangiles et le Nouveau Testament en général. Il est d’ailleurs fort probable que si les sources avaient été parfaitement homogènes, il en aurait tiré le même argument et accusé les premiers chrétiens d’avoir produit quelque chose de complètement artificiel, donc d’inventé. Je pense que le raisonnement de M. Bourgeois ne tient pas pour des raisons très simples. Les divergences entre les sources ne mine pas leur cohérence de fond ni les accords de surface, dont il ne fait rien. Ensuite, ces divergences sont de l’ordre de la normalité, elles peuvent être expliquées par de multiples facteurs (J’en ai parlé ici), et il est pour le moins malhonnête et tout à fait injustifié de prétendre en tirer une objection contre la fiabilité des évangiles, du moins ce qui concerne l’existence de Jésus.

63. M. BOURGEOIS NE PARLE QUE DES CONTRADICTIONS, IL NE FAIT RIEN DES POINTS D’ACCORD****M. Bourgeois poursuit: « Bien sûr, quand les sources ne se contredisent pas, il se trouve des spécialistes pour en tirer argument dans le même sens. » (ibid.) C’est le même reproche que je viens de faire à M. Bourgeois. Sauf que lui, contrairement aux chercheurs, ne se préoccupe nullement des points d’accord. Ce qui serait effectivement suspect, c’est soit la totale discordance, soit la parfaite homogénéité, mais pas du tout la présence des deux à des degrés divers. Quelle qu’ait été la teneur des sources, M. Bourgeois aurait de toute façon trouvé de quoi les contester. Comme nous le verrons dans le volet suivant, ce genre de raisonnement conduit M. Bourgeois à déclarer que « [l]es critères [historiques] n’apportent rien à la question de l’existence de Jésus » (p. 147). Après avoir évacué les critères historiques, l’auteur ne propose rien à la place. Cela montre que la critique de M. Bourgeois n’est sous-tendue par aucune réflexion théorique substantielle, et que sa seule volonté est de déconstruire ce qu’il n’est pas en mesure de remplacer par quelque chose de plus pertinent et d’opérationnel.

3. L’abondance de la documentation

64. QUAND L’ARGUMENTATION SE FAIT CREUSE ET EXPÉDITIVE****M. Bourgeois se contente ici de répéter que « les auteurs des évangiles méprisent la vraisemblance et l’exactitude de ce qu’ils racontent » (p. 130; j’ai déjà critiqué l’auteur sur ce point, §6); qu’ils avaient même de « bonnes raisons d’inventer le personnage Jésus » (ibid.; l’auteur donne ses raisons au point 5 ci-dessous, mais il ne définit pas les critères d’après lesquels il qualifie une raison de « bonne »); et que, de toute façon, la « qualité » de la documentation dont nous disposons « est pire que mauvaise » (ibid.). Voilà, tout est dit, il ne reste plus rien de l’abondante documentation qui faisait l’assurance des chercheurs. J’aurais aimé que M. Bourgeois nous dise enfin comment auraient dû se présenter les évangiles pour qu’il les juge « bons ». De même qu’il aurait été nécessaire de préciser ce qu’il faut entendre par « mauvaise » qualité en parlant des sources. J’ai pu constater précédemment qu’en ce qui concerne la « qualité » des évangiles, c’est-à-dire leur nature et leur genre, M. Bourgeois en parle très peu, si ce n’est pas du tout.

4. L’apôtre Paul

65. PAUL, UN TÉMOIN BIEN GÊNANT DONT L’EXISTENCE EST AUSSI DOUTEUSE QUE CELLE DE JÉSUS****Il y a de quoi s’étonner de l’absence d’un chapitre consacré à Paul. D’un autre côté, cela peut se comprendre. Paul est un témoin bien gênant pour la thèse à défendre, et mieux vaut passer dessus le plus vite et le plus discrètement possible! Les seuls endroits du livre où l’on trouve quelques lignes sur Paul sont: pages 84-85, 131 (notes 24, 126 et 202). Seulement l’équivalent de 2 pages pleines.

Note 24: L’existence de Paul « est aussi douteuse que celle de Jésus »; l’auteur renvoie à la page 131: « l’existence de Paul ne repose pas sur des bases plus solides que celle de Jésus. » Quelles sont ses raisons (p. 131)?

1. « Aucun texte non chrétien ne le mentionne et il n’est connu que par le Nouveau Testament. » Ce n’est pas un argument suffisant, encore moins un critère d’existence ou de non existence. Pourquoi Paul devrait-il être mentionné dans un texte non chrétien? On n’en sait rien. Ensuite, M. Bourgeois semble oublier que parmi les documents chrétiens du Nouveau Testament, certains sont attribués à Paul, dont au moins 7 sont reconnus comme authentiques par les spécialistes. Paul est très bien attesté par ses propres épîtres! À quoi l’on ajoutera le livre des Actes des apôtres (qui nécessite une lecture critique, cela va de soi).

2. « Comme celle de Jésus, la biographie de Paul contient contradictions, invraisemblances, références aux Écritures et arrière-pensées théologiques. »

Contradictions: les sources nous donnent quelques éléments sur les étapes de la vie de Paul. Il y a d’un côté Luc, et de l’autre les épîtres authentiques de Paul qui renferment des passages autobiographiques. Le problème se situe dans le rapport entre les Actes et ce qu’écrit Paul. Malgré cela, les chercheurs peuvent tout à fait établir une chronologie de base, avec toutefois des incertitudes, en fonction des données que l’on peut recueillir dans les épîtres. Il n’y a pas que des contradictions. Comme avec Jésus, rien n’est fait des points de convergence, et M. Bourgeois s’en tire en déclarant que la documentation que nous possédons est de « qualité pire que mauvaise » (p. 131)!

Invraisemblances: quelles que soient ces « invraisemblances », M. Bourgeois pourrait un moment les mettre de côté pour nous parler du reste. Il n’y a pas chez Paul que des invraisemblances.

Références aux Écritures et arrière-pensées théologiques: je ne vois pas en quoi cela porterait le doute à l’existence de Paul.

3. « La littérature chrétienne primitive a produit de faux écrits de Paul […], comme elle a produit les évangiles apocryphes. »

Les spécialistes distinguent effectivement les écrits trito– et deutéropauliniens, écrits par des disciples de Paul, et les protopauliniens, c’est-à-dire les lettres considérées comme authentiques. Et alors? Rien qui rende « douteuse » l’existence de Paul.

66. CONTRAIREMENT À CE QUE L’ON POURRAIT PENSER, LES ÉPÎTRES DE PAUL RECÈLENT DE NOMBREUX ÉLÉMENTS****Je vais maintenant reproduire le paragraphe que j’avais précédemment cité concernant le problème du témoignage de Paul:

Je cite Goguel (p. 124s): Jésus, « homme né de la femme (1Co 15.21; Rm 5.15; Ga 4.4) appartenant à la race d’Abraham (Ga 3.16; Rm 9.5) et descendant de la famille de David (Rm 1.3). Il a vécu sous la Loi juive (Ga 4.4; Rm 15.8). [Paul] mentionne ses frères et donne le nom de l’un d’eux, Jacques (1 Co 9.5; Ga 1.19; 2.9; cf. 1 Co 15.7). […] La mort de Jésus était présentée comme un acte d’obéissance à l’égard de Dieu et d’amour pour les hommes (Phil 2.8; Ga 2.20). Elle a été déterminée par l’hostilité des Juifs (1Thes 2.15) et par l’ignorance des archontes célestes qui les ont dirigés (2Co 2.8). Paul sait que Jésus a passé avec ses disciples la soirée qui a précédé sa mort et qu’au cours du dernier repas qu’il a pris avec eux, il a institué la cène (1Co 11.23). […] Presque à chaque page de ses épîtres, Paul rappelle que Jésus est mort sur la croix, il parle de sa mort violente (2Co 4.10), de l’effusion de son sang (Rm 3.25, etc.), des souffrances qu’il a endurées (2Co 1.5,7; Rm 8.17; Phil 3.10), de l’état d’épuisement par lequel il a passé avant d’expirer (2Co 13.4), des outrages qu’il a subis (Rm 15.3). Enfin il mentionne expressément son ensevelissement (1Co 15.4) et atteste la tradition sur les apparitions (1Co 15.4-8). »

67. PAUL PENSE EN THÉOLOGIEN, IL N’EST PAS LE BIOGRAPHE DE JÉSUS****Le relatif silence concernant Jésus peut très bien s’expliquer par la cohérence de la pensée de Paul, articulée sur les éléments fondamentaux de la vie de Jésus tels que la mort sur la croix et la résurrection. C’est ce genre d’économie que l’on constate aussi dans les premières confessions de foi, le Symbole des apôtres et les définitions conciliaires de Nicée-Constantinople. Pourtant, il n’y a aucun doute qu’à l’époque les évangiles étaient bien connus. Cela vaut également pour les paroles de Jésus. Paul n’y fait que quelques allusions (1Co 7.10; 11.23-26; 1 Th 4.15) ou bien il s’agit de réminiscences (Rm 12.10-21). Mais, de nouveau, Paul battit sa théologie sur Jésus-Christ, plus précisément sa mort et sa résurrection, et non pas tellement à partir de lui, de ce qu’il aurait dit et de ses miracles. David Gowler écrit (source, p. 13):

Il est clair qu’entre le Jésus prépascal et le Jésus postpascal il existe à la fois continuité et discontinuité. Toutefois, après Pâques, pour de nombreux disciples de Jésus, ce sont les implications de sa mort et de sa résurrection qui commencèrent à occuper le centre de leur réflexion. L’apôtre Paul, par exemple, proclamait « le Christ crucifié et ressuscité » mais a écrit fort peu de chose [sic] sur la vie de Jésus [bien qu’il y ait tout de même plus que « fort peu de chose[s] » dans les éléments que j’ai cité] et son enseignement. Comme le remarque James D. G. Dunn, il semble que Paul « connaissait certainement le ministère de Jésus et qu’il s’y intéressait », mais c’est « la mort du Christ qui conférait à la proclamation du Christ son caractère d’Évangile ».

5. L’origine du christianisme

68. TROP DE QUESTIONS SANS RÉPONSE — TROP DE RÉPONSES SANS RAISON — FLOU ARTISTIQUE   D’après les spécialistes, l’origine du christianisme est inconcevable sans la personne historique et l’impulsion réelle de Jésus de Nazareth. M. Bourgeois pose alors la question: « L’existence de Jésus est-elle une condition nécessaire à la naissance du christianisme? » (p. 132) En réalité, dans la suite de son exposé, l’auteur ne répond pas à cette question, mais à la question suivante: Comment faire pour que l’existence de Jésus ne soit pas une condition nécessaire à la naissance du christianisme? Et je ne puis que m’étonner de la facilité et du simplisme de la réponse apportée. Alors que M. Bourgeois s’est largement servi du Nouveau Testament pour nous montrer incohérences et invraisemblances, il ne lui est désormais plus d’aucune utilité. Fatalement, puisqu’il avait déclaré que la documentation chrétienne est d’une « qualité » « pire que mauvaise » (p. 131), « déplorable » (p. 134). Donc, il estime pouvoir s’en passer et imaginer un scénario selon lequel (je paraphrase les p. 132-133), à un moment donné, des chrétiens encore juifs (sic) se sont mis à produire des textes sacrés, parce que c’était courant à l’époque, et que, comme M. Bourgeois l’a souvent répété, ils avaient de bonnes raisons de le faire. Ainsi, ces chrétiens, poussés par la souffrance d’être dominés et humiliés par une puissance étrangère, assoiffés d’espérance et de salut, se sont mis à écrire la vie du Messie qui devait souffrir parce que, en plus, les sacrifices ne suffisaient pas à effacer le péché. Contrairement aux Juifs, ces chrétiens croyaient que le Messie était venu. Et M. Bourgeois poursuit: « Pour écrire sur le Messie, les Chrétiens n’avaient pas besoin de l’avoir rencontré » (p. 132). C’est ainsi que les chrétiens fondèrent une secte. Voilà pour les débuts du christianisme. Pas la peine d’aller plus loin. J’aimerais dire: no comment !, et laisser un temps de répit au lecteur pour qu’il puisse lui-même juger du sérieux de tels propos. L’auteur conclut: « La naissance et la diffusion du christianisme s’expliquent de la même façon que Jésus ait existé ou non. » (p. 133). Entretemps, M. Bourgeois a manqué de nous expliquer comment il se fait que le Messie auquel ces juifs chrétiens espéraient et vouaient leur salut, à part être caractérisé par sa souffrance, devait surtout n’être qu’un Messie imaginaire, inventé, que l’on prétendait pourtant venu mais qui n’a jamais existé. N’est-ce pas un peu léger comme explication? Ensuite, comment se fait-il qu’il y ait eu une telle diversité dans le christianisme primitif et dans les sources chrétiennes, de sorte qu’il soit pratiquement impossible de simplement parler « des chrétiens » comme l’auteur le fait, diversité, mais aussi écart dans le temps et dans l’espace. Comment ces multiples foyers ont-ils pu tous se mettre d’accord, sans pourtant sembler s’être démenés à la tâche, pour inventer ce Jésus? Quand? Qui? Quoi? Comment? Où? M. Bourgeois ne répond pas à ces questions, elles ne semblent même pas lui effleurer l’esprit. Il brosse une explication en raccourci, comprimée, ramassée, d’aussi loin qu’il est possible de le faire pour gommer toute aspérité et ne laisser voir que les vagues contours de ce qui ne ressemble plus à rien. C’est comme regarder un tableau du Caravage à travers un rideau de vapeur: le tableau est là, on se fait une idée des ombres et des couleurs, mais on n’y voit rien.

69. QUAND LES SYLLOGISMES VIENNENT AU SECOURS D’UNE ARGUMENTATION DÉFAILLANTE — TANT QU’IL N’Y A PAS DE PREUVE ABSOLUE DE L’EXISTENCE DE JÉSUS, M. BOURGEOIS POURRA TOUJOURS PRÉTENDRE SE PASSER DE LUI****L’auteur écrit qu’aucune des étapes qu’il énumère « n’exige l’existence de Jésus » (p. 133). J’aurais alors aimé savoir, dans le cadre de la naissance et de l’essor du christianisme, qu’est-ce qui aurait dû, aux yeux de M. Bourgeois, exiger que Jésus ait existé? J’ai la nette impression que l’auteur raisonne dans le vide. Il sait et il répète qu’il est impossible de prouver (l’existence ou) l’inexistence d’une chose. Pourtant, les questions qu’il se pose mettent en jeu deux possibilités: l’existence ou la non existence de Jésus. Ici, il prétend que tout s’explique que Jésus ait existé ou non. Mais fatalement! Puisqu’il est impossible de prouver l’un ou l’autre! M. Bourgeois ne fait que confirmer qu’il est impossible de faire de l’existence ou de l’inexistence de Jésus une nécessité. À partir du moment où l’existence de Jésus n’a pas été confirmée de manière absolue, M. Bourgeois pourra toujours prétendre pouvoir se passer de lui. C’est logique. Sauf que là, on n’est plus dans le domaine de l’histoire. Nous le verrons dans l’article suivant: pour M. Bourgeois, il n’y a ni sources ni critères, et donc pas d’histoire possible ni de critique historique, et après avoir tout évacué de la sorte, Jésus disparaît…

À la page 134, l’auteur répète que « [c]’est uniquement la déplorable qualité des documents sur les origines chrétiennes qui m’incitent à les critiquer. » Ce n’est pas à critiquer comme le fait M. Bourgeois, c’est-à-dire démonter et tout rejeter en bloc, que consiste la « critique historique ».

***

Suite: Les critères selon M. Bourgeois, ou comment faire de l’histoire sans méthode ni critères

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2 réponses à “Les spécialistes 2

  1. Taty

    12 juillet 2011 at 02:41

    MERCI beaucoup pour cet article! Je suis tombée par hasard sur le blog de M. Bourgeois, qui a comme titre: « l’existence de Jésus est une affirmation de foi ». N’appartenant pas à une religion et n’envisageant pas Jésus comme fils de dieu ou autre, mais croyant à son existence, ce titre m’a vraiment irritée. Quel manichéisme!!

    Je remarque que les mythistes s’acharnent à vouloir montrer que les Evangiles sont pas fiables, notamment parce que ça raconte des choses impossibles (marcher sur l’eau…). C’est sûr que c’est un argument imparable pour affirmer que Jésus a été inventé…

    Personnellement, au-delà des textes, je considère que la logique demande de reconnaître que Jésus a existé, car tout mouvement religieux a besoin d’un leader qui lui donne naissance. Il n’y aucune raison permettant la remise en cause d’un prêcheur guérisseur juif nommé Jésus ayant lancé (consciemment ou non, c’est un autre débat) un mouvement religieux. Si on imagine que Jésus a été inventé, alors par qui? Comment a-t-il fait connaître son invention? A-t-il prêché? Pourquoi cet inventeur ne s’est-il pas donné le premier rôle dans sa nouvelle religion (comme le font tous les fondateurs de nouvelles religions ou sectes, de Mahomet à Joseph Smith)?

    L’explication (le mot est trop gentil…) donnée par Bourgeois et que vous rapportez ici, est tordante… Sociologiquement parlant c’est du GRAND n’importe quoi. Je ne m’étendrai pas dessus, c’est vraiment trop désolant (et je ne doute pas que vous même ayez déjà perçu tout le vide intersidéral de cette pseudo-explication).

    Je suis bien d’accord quand vous écrivez: « le mythisme n’a jamais pleinement convaincu d’autres que soi-même, parce qu’il ne parvient toujours pas à expliquer les choses (sans Jésus) d’une meilleure façon que ne le font les spécialistes (avec Jésus). »

    J’ai travaillé en Master sur la communauté évangélique américaine (approche sociologique). Je suis familière des pensées non objectives et pseudo-logiques motivées par la foi (par exemple essayer de prouver scientifiquement que la théorie de la jeune Terre…). Je retrouve exactement le même schéma de pensée chez les mythistes cherchant à promouvoir leurs idées: des arguments non objectifs et pseudo-logiques motivées par la non-foi.

    Chacun est libre d’avoir son opinion, même les plus excentriques. Mais ça m’horripile de voir certaines personnes diffuser leurs opinions sous couvert d’argumentation scientifique, ça vaut aussi bien pour les créationnistes que les mythistes.

    C’est fou, la présentation du livre de M. Bourgeois annonce: « Basé sur les travaux des spécialistes les plus réputés ». Juste avant il est dénoncé que « les sommités bardées de doctorats d’universités catholiques et protestantes estiment avoir une démarche scientifique » et que « certains spécialistes du Jésus historique, forts d’un prestige considérable et d’une absence de contradiction, se permettent de raconter n’importe quoi. »

    Mais où va-t-on?? L’illogisme de cette présentation saute aux yeux!!

    Et quand sur Amazon je lis certains commentaires clients affirmant que M. Bourgeois les a éclairés, leur a prouvé que Jésus était inventé… Honnêtement ça m’énerve. Trop de gens mettent leurs cerveaux en veille et croient tout ce qu’ils lisent…

    Désolée pour ce pavé et encore merci pour l’article ^^

     
    • Daras © —

      12 juillet 2011 at 12:36

      Bonjour,

      Merci pour l’intérêt que vous avez porté à mon article, ainsi que pour ce copieux et réjouissant commentaire!

      Vous mettez pertinemment le doigt sur la principale faiblesse de la thèse mythiste, à savoir de ne pas fournir d’explication historique alternative vraisemblable des origines du christianisme. La « critique » des sources disponibles n’est pas plus convaincante, et elle se fourvoie souvent dans une lecture fondamentaliste en exigeant des sources ce qu’elles ne sont pas en mesure de fournir (p. ex. des « preuves » historiques).

      Vous avez raison de souligner la motivation idéologique qui peut parfois animer les débats, notamment aux États-Unis où le camp évangélique et celui de certains cercles athées militants se confrontent. Malgré la tonalité parfois ironique et quelque peu abrupte de M. Bourgeois, on ne saurait l’assimiler à ce qui se passe outre-Atlantique. Mais il est vrai qu’il en partage certaines outrances que je n’ai pas manqué de critiquer.

      Je suis tout autant désolé que vous quand je lis les commentaires de lecteurs d’Amazon. D’un autre côté, je déplore tout autant – et sur ce M. Bourgeois a raison – qu’il n’y ait pas l’un ou l’autre spécialiste pour rédiger un opuscule grand public sur la question, un auteur qui se soit frontalement penché sur la (les) théorie(s) mythiste(s) afin de réfuter les rumeurs tenaces que chérissent des lecteurs manifestement très peu éclairés.

      Cordialement

       

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