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Méthode et critères

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c) « Les critères: comment déterminer ce qui vient de Jésus? » (chap. 13)

Après la première « quête du Jésus historique », appelée « quête libérale », les chercheurs ont débattu (la seconde quête débute en 1953 avec Ernst Käsemann) sur la possibilité de définir certains critères permettant de retrouver le Jésus de l’histoire par delà le Christ de la foi. Comme les évangiles, en tant que sources pour l’historien, se présentent avec des caractéristiques particulières, il a fallu élaborer une critériologie adéquate et opérationnelle. Il existe actuellement un certain consensus, bien que les débats soient loin d’être terminés. John Paul Meier, l’auteur que M. Bourgeois a choisi de critiquer à titre paradigmatique, présente une palette assez large de critères rangés en deux catégories: les critères principaux (il y en a cinq) et les critères secondaires ou douteux (cinq également). Je ne citerai que les critères principaux, à savoir: le critère d’embarras, le critère de discontinuité, le critère d’attestation multiple, le critère de cohérence, le critère du rejet et de l’exécution. Je vais donner la définition que donne Meier de chacun d’eux, sans entrer dans la discussion qu’il leur consacre:

Critère d’embarras: Le critère d’embarras « s’applique aux actions ou aux paroles de Jésus qui auraient mis dans l’embarras l’Église primitive ou lui aurait causé des difficultés. » (p. 102)

Critère de discontinuité: « Étroitement lié au critère d’embarras, le critère de discontinuité […] s’applique aux paroles ou aux actes de Jésus qui ne peuvent dériver ni du judaïsme au temps de Jésus ni de l’Église primitive qui l’a suivi. » (p. 105)

Critère d’attestation multiple: « Le critère d’attestation multiple […] s’applique aux paroles et aux actes de Jésus qui sont attestés dans plus d’une source littéraire indépendante (par exemple, Marc, Q, Paul, Jean) et (ou) dans plus d’une forme ou de genre littéraire (par exemple, parabole, controverse, récit de miracle, prophétie, aphorisme). » (p. 108)

Critère de cohérence: « Selon le critère de cohérence, les autres paroles et actes de Jésus qui sont en harmonie avec la “base de données” préalablement établie au moyen de nos trois critères précédents ont de bonnes chances d’être historiques (par exemple, les paroles concernant la venue du royaume de Dieu ou les controverses avec des adversaires sur l’observance légale). » (p. 110)

Critère du rejet et de l’exécution: « Ce critère renvoie au fait que Jésus a été rejeté et exécuté. C’est de toute évidence un critère différent des quatre premiers. Il ne nous indique pas directement si telle parole ou tel acte de Jésus est authentique. Il focalise plutôt notre attention sur le fait historique de la fin violente de Jésus, décidée par les autorités juives et romaines; il s’agit alors de vérifier quels mots et quels actes historiques de Jésus sont susceptibles d’expliquer son procès et sa crucifixion comme “Roi des Juifs”. » (p. 111)

70. UNE IMPORTANTE MISE AU POINT****Après avoir présenté tous les critères, Meier fait deux importantes mises au point dans sa conclusion:

J’ai souligné les limites et les problèmes inhérents à chacun des critères, afin d’éviter que l’un ou l’autre d’entre eux n’apparaisse à lui seul comme la clé magique ouvrant toutes les portes. Seule l’utilisation simultanée et prudente de plusieurs critères, auxquels on permettra de se corriger mutuellement, peut aboutir à des résultats convaincants. – (p. 117)

Meier ajoute:

Comme l’ont déjà fait remarquer plusieurs spécialistes qui se sont usés dans cette recherche, l’utilisation d’un critère valable relève davantage de l’art que de la science et demande de la sensibilité pour chaque cas particulier plutôt qu’une application mécanique. On ne dira jamais assez que cet art ne produit habituellement que des degrés de probabilité et non une absolue certitude. Mais, comme nous l’avons déjà indiqué, ces jugements de probabilité font partie de toute recherche sur l’histoire ancienne et la quête du Jésus historique n’a droit à aucune dérogation particulière. – (p. 118)

D’entrée de jeu, M. Bourgeois explique (p. 137) que ces critères « semblent reposer sur trois principes jamais formulés et évidemment absurdes »: « ce qui est ancien est authentique »; « n’importe quelle particularité des évangiles est un indice d’authenticité »; et « on peut obtenir un jugement valable en utilisant plusieurs critères défaillants ».

Ensuite, M. Bourgeois présente les différents critères, tout en les évaluant:

1. Critère d’embarras

71. M. BOURGEOIS NE COMPREND PAS LA NATURE DES CRITÈRES ET LEUR UTILITÉ — IL JETTE LE BÉBÉ AVEC L’EAU DU BAIN****Après avoir cité la définition que donne Meier de ce critère, l’auteur fait cette déduction: « Une histoire gênante pour les Chrétiens ne peut pas avoir été inventée par l’Église (après Jésus) donc une telle histoire est ancienne donc elle est authentique (d’après le premier principe: « ce qui est ancien est authentique » […]). » (p. 137-138)

Je n’arrive pas vraiment à saisir ce que M. Bourgeois a voulu dire en rapprochant le critère d’embarras à son premier principe, qui s’avère logiquement superflu. Si une parole ou une action de Jésus est jugée authentique en fonction du critère d’embarras, il en résulte fatalement d’après ce critère que cette parole ou cette action remonte à Jésus, donc qu’elle est ancienne. C’est le critère qui détermine l’authenticité, non l’ancienneté ou sa présomption.

Ensuite, l’auteur écrit que « Meier signale une autre objection » (vis-à-vis du critère d’embarras) (p. 138, je souligne). En fait, c’est la première objection que M. Bourgeois signale, il n’en s’agit pas « d’une autre ». Bref. Quelle est cette objection? C’est que, d’après ce que Meier écrit, « l’Église primitive ne considérait pas forcément comme embarrassantes des choses qui aujourd’hui paraissent comme telles. » (Meier, p. 104) Remarquons tout d’abord le vocabulaire: alors que Meier parle de « limite » (« inhérente à ce critère d’embarras »), M. Bourgeois durcit inutilement le ton en parlant d’ »objection ». Cette limite dont parle Meier rappelle qu’il faut être prudent, non qu’il s’agisse d’une « objection » au critère d’embarras.

L’auteur poursuit: « Meier signale une faiblesse importante du critère de l’embarras mais l’adopte quand même. » (p 138) M. Bourgeois enfonce le clou en parlant de « faiblesse importante ». Or, de nouveau, il s’agit d’être prudent et de ne pas utiliser les critères de manière isolée. M. Bourgeois écrit ensuite que, sur neuf des dix critères, Meier émet de « fortes objections », qui devraient le conduire à tous les rejeter. Comme nous l’avons vu, M. Bourgeois donne à son vocabulaire une charge disproportionnée, ce qui le conforte pour discréditer tous les critères, ainsi que Meier qui, étrangement, « utilise malgré tout des critères défaillants«  (p. 138, je souligne). Ce qui amène l’auteur à y reconnaître le troisième principe qu’il a énoncé: « on peut obtenir un jugement valable en utilisant plusieurs critères défaillants. » De plus, M. Bourgeois ne montre nulle part ce qui, pour lui, pourrait constituer un critère qui ne soit pas défaillant.

72. LES OBJECTIONS DE M. BOURGEOIS NE SONT PAS CONCLUANTES****À la note 221 (p. 154-156), l’auteur donne des exemples (qu’il réfute) de paroles ou d’événements jugés authentiques par beaucoup de spécialistes en fonction du critère d’embarras.

Un faux argument****Le premier exemple donné est « l’annonce de la venue imminente du royaume« . Comme le royaume ne s’est pas établi de manière imminente, l’annonce de Jésus constitue un embarras pour la première génération chrétienne. Elle est donc susceptible d’être authentique. M. Bourgeois met en doute un tel raisonnement en évoquant une prophétie du livre de Daniel selon laquelle la fin du monde était prévue dans un laps de temps de trois ans et demi (en fait il est question de 1290 et de 1335 jours; cf. 12.11-12) mais n’est jamais arrivée. En supposant que cette durée n’est pas symbolique, il n’en demeure pas moins qu’elle avait pu être embarrassante à l’époque de sa rédaction, c’est-à-dire au milieu du IIe siècle av. J.-C., durant les persécutions contre les Juifs, sans que ceux-ci aient jugé pour autant nécessaire de s’en débarrasser. La comparaison avec l’annonce de Jésus n’infirme en rien le caractère embarrassant de cette dernière ni la validité du critère d’embarras. M. Bourgeois termine en disant que cette prophétie n’est pas authentique parce que « considérablement antidatée ». Encore une fois, je ne vois pas en quoi cela infirme ce que je viens de dire sur l’annonce de Jésus. Qu’elle soit antidatée ou pas, cette prophétie du livre de Daniel aurait toujours pu s’avérer embarrassante pour les Juifs qui ont vécu après le moment de sa formulation.

M. Bourgeois prive de ou cède l’existence selon son bon vouloir****Je passe sur le second exemple. Le troisième concerne le baptême de Jésus. Le critère d’embarras consiste dans le fait que Jésus se fait (momentanément) inférieur à Jean-Baptiste et se « soumet à un baptême destiné aux pécheurs » (Meier, p. 102). Toujours selon Meier, la version dépouillée de Marc s’avère être la plus embarrassante, tandis que l’on décèle une atténuation chez Matthieu et Luc, et une suppression chez Jean. La solution que propose M. Bourgeois est intéressante. La présence de cet épisode s’expliquerait par un motif intéressé des évangélistes, c’est-à-dire faciliter la conversion des disciples de Jean-Baptiste en flattant leur guide spirituel. L’auteur conclut: « je veux bien voir là un indice de la réalité de la concurrence entre les adeptes de Jean et ceux de Jésus mais cela n’authentifie pas la rivalité entre Jésus et Jean. » On passe maintenant du baptême de Jésus à la rivalité entre Jésus et Jean. Quoi qu’il en soit, je ne vois pas en quoi la rivalité des disciples exclurait celle de Jésus et du Baptiste. Toutes les deux peuvent très bien tenir ensemble. M. Bourgeois laisse la question en suspens à son avantage, et il renchérit: « On pourrait même estimer que l’intervention de Jean-Baptiste dans les évangiles a été inventée pour plaire à ses disciples. » J’ai bien peur que M. Bourgeois « estime » les choses d’une manière un peu trop libre et incontrôlée. De plus, pourquoi se limiter à l’invention des interventions du Baptiste et ne pas pousser jusqu’à son invention pure et simple, comme il le fait pour Jésus et tel qu’il le suggère pour Paul? Les chrétiens existent bien sans Jésus, pourquoi pas les baptistes? Après cela, comment expliquer la rivalité entre les disciples d’un Jésus et d’un Baptiste inventés?

Inconséquence, manque de nuance et extrémisme****Le quatrième exemple concerne la crucifixion. M. Bourgeois se fonde sur sa théorie de l’invention intégrale à partir des Écritures (que nous avons amplement critiquée), et il ajoute que les chrétiens ont choisi la crucifixion parce que c’était « la pire des morts qui soit ». Facile: il y avait un catalogue des atrocités et les chrétiens n’avaient qu’à choisir celle qui leur convenait. Et M. Bourgeois de préciser: « Encore une fois, on ne sait pas ce qui embarrassait les premiers Chrétiens. » On ne sait pas… Pourquoi donc l’auteur se donne-t-il la peine de produire des argumentes si « on ne sait pas »? Encore une fois, je mets le doigt sur le durcissement qui s’opère. Au début, M. Bourgeois parlait d’« objection » alors que Meier parle de « limite » (voir plus haut); ici il nous dit qu’« on ne sait pas », alors que Meier explique que « l’Église ne considérait pas forcément comme embarrassantes des choses qui aujourd’hui apparaîtraient telles » (p. 104, je souligne). Dans un cas, toute recherche est rendue impossible par principe; dans le second, nous avons un jugement de prudence et de sagesse, censé et réaliste. Je reproche à M. Bourgeois un certain manque de nuance, et une propension à incliner vers les extrêmes. Je vais m’arrêter dans les exemples et conclure.

73. ON NE DÉTRUIT VRAIMENT QUE CE QUE L’ON REMPLACE****Conclusion: « Même si la présence d’éléments éventuellement embarrassants est étonnante, elle ne s’explique pas mieux si ces éléments sont authentiques. » Elle ne s’explique pas mieux que quoi? Que les explications de M. Bourgeois? Il faut tout de même rappeler que les sources chrétiennes sont de qualité « pire que mauvaise », « déplorables », et que les critères sont défaillants et n’apportent rien sur le Jésus historique. Sans compter qu’en les critiquant, M. Bourgeois ne daigne pas en proposer de meilleurs, selon un processus d’amélioration essentiel en histoire. Sur base de quoi M. Bourgeois prétend-t-il donner sa vision des choses? Sur quels critères – parce qu’il faut bien qu’il y ait quelque critère – propose-t-il ses « estimations »? Comment fait-il s’il n’y a plus de sources fiables, plus de critères fiables, donc plus de possibilité de faire de l’histoire, plus rien? Il faut craindre là une porte grande ouverte aux spéculations hasardeuses, à la spontanéité et l’improvisation, aux impressions du moment et à l’arbitraire. De plus, dans la conclusion que j’ai citée, l’auteur parle de la présence d’éléments « éventuellement embarrassants ». Cela m’étonne! Puisqu’il vient de nous rappeler qu’« on ne sait pas ce qui embarrassait les premiers Chrétiens » (c’est moi qui souligne). Alors, de quels éléments parle M. Bourgeois et comment sait-il maintenant qu’il y en a? Simple question de cohérence. Précisons aussi que jamais Meier n’a prétendu que le critère d’embarras était suffisant en soi: « il doit être utilisé conjointement avec les autres critères » (Meier, p. 104).

2. Le critère de discontinuité

74. TOUT EST NOIR OU TOUT EST BLANC****M. Bourgeois cite Meier: « Ce critère suppose acquis ce qui ne l’est pas: une connaissance pleine et assurée de ce qu’étaient le judaïsme à l’époque de Jésus et le christianisme après lui. » (p. 138; p. 106 du livre de Meier) Meier formule ici l’objection d’un autre chercheur. M. Bourgeois s’empresse de conclure que « [c]e critère ne fonctionne pas ». Il ne fonctionne ni un peu ni pas assez: il ne fonctionne pas du tout, il faut donc l’oublier. Pourtant, Meier écrit à ce sujet:

[Cette] objection nous rappelle la saine modestie dont doit faire preuve tout historien qui explore le paysage religieux de la Palestine du Ier siècle. Cependant, les études historico-critiques faites depuis deux siècles ont permis de remarquables progrès dans notre connaissance du judaïsme et du christianisme du Ier siècle. En outre, il est impossible d’ignorer la différence flagrante existant entre la connaissance que l’on a de Jésus d’une part, et celle que l’on a du judaïsme et du christianisme du Ier siècle d’autre part. Nous disposons en effet de documents du Ier siècle qui proviennent directement de ces groupes religieux – Qumrân, Josèphe, et Philon pour le judaïsme, la majeure partie du Nouveau Testament pour le christianisme – sans compter les importantes découvertes archéologiques. Mais nous ne possédons pas de tels documents en provenance directe de Jésus. De fait, dans son propre ouvrage sur le titre de Fils de l’Homme, la Professeure Hooker [la personne qui a émis l’objection] suppose bien que l’on possède quelques connaissances sur le judaïsme et le christianisme de cette période et que l’on peut appliquer ces connaissances à des questions encore non résolues. Il ne fait pas de doute que les jugements que nous portons aujourd’hui devront être corrigés par les chercheurs des générations futures. Mais, s’il nous fallait attendre que nos connaissances atteignent une perfection excluant toute révision ultérieure, nous repousserions jusqu’à la parousie toute recherche sur le Nouveau Testament. – (p. 106)

Dans son ouvrage, Meier apporte toutes les nuances et objections nécessaires pour une bonne compréhension des différents critères et les conditions de leur utilisation. M. Bourgeois se contente d’exploiter à son compte les évaluations critiques de Meier dans le seul et unique but de nous convaincre que les critères sont tous défaillants, qu’ils ne fonctionnent pas et ne servent donc à rien.

3. Le critère d’attestation multiple

Relevons d’abord une erreur manifeste. M. Bourgeois pense que dans la définition que Meier donne du critère d’attestation multiple, le terme « source » (l’expression entière de Meier est « source littéraire indépendante ») renvoie à des textes ou des traditions plus anciens que les évangiles (note 222, p. 156). D’un simple point de vue logique, cela ne pourrait pas être le cas, puisque Meier donne entre parenthèses des exemples de source: Marc, Q, Paul, Jean. Il ne s’agit là aucunement de textes ou de traditions antérieurs. Ce sont les écrits que nous possédons de Marc, Paul, Jean, et la reconstitution hypothétique de Q. Ce que M. Bourgeois prend pour des « sources » sont en fait les traditions.

M. Bourgeois écrit à propos de ce critère: « Le critère d’attestation multiple des sources repose sur l’idée qu’une invention ajoutée tardivement dans un texte n’a aucune raison de se rencontrer dans toutes les sources. » (p. 139, c’est l’auteur qui souligne) Vu le malentendu de M. Bourgeois sur le mot « source » (voir ci-dessus), je vais m’abstenir de tout commentaire.

75. UNE INVENTION BIEN ATTESTÉE ET FIDÈLEMENT TRANSMISE RESTE UNE INVENTION…****Par contre, je peux répondre à M. Bourgeois qui se demande « pourquoi la présence d’un thème dans plusieurs formes littéraires est un indice d’authenticité » (p. 139). Il est vrai que Meier ne l’explique pas, même si cela ressort indirectement de temps à autres de ses analyses. Je dois donc me lancer dans une tentative d’explication. Je pense que la diversité des formes renforce la diversité des sources. C’est, si je peux dire, une diversité au carré. Un thème décliné en deux paraboles, ce n’est pas exactement la même chose qu’un thème décliné en une parabole et un aphorisme. L’exploitation d’un thème sous plusieurs formes indique à mon sens qu’il a une certaine importance. Il montre aussi que nous sommes susceptibles d’avoir affaire à une tradition plus complexe, qui puise plus loin et plus large dans le temps et l’espace dont nécessitent les traditions pour se développer et se diversifier en une pluralité de formes. Je dois dire que M. Bourgeois a toujours le mot pour décourager et couper court à toute discussion, comme quand il écrit qu’ »une invention qui se coule dans plusieurs moules différents reste une invention » (ibid.) (dans le même ordre d’idée: « une invention fidèlement transmise reste une invention. », p. 197).

4. Le critère de cohérence

76. OBJECTION!, VOTRE HONNEUR****De nouveau, l’auteur s’empare d’une « sérieuse objection » formulée par Meier et s’arrête là, comme si elle était décisive. Meier écrit: « Comme on ne peut guère imaginer les tout premiers chrétiens totalement coupés ou différents de Jésus lui-même, ils ont pu être tout à fait capables de créer des logia [paroles de Jésus] qui soient l’écho fidèle de paroles authentiques de Jésus. » Personnellement, je ne vois pas dans ce passage l’expression d’une « sérieuse objection » qui minerait le critère, mais celle d’une mise en garde qui conduit à distinguer les paroles authentiques de Jésus et l’écho fidèle à ces paroles par ses disciples.

5. Le critère du rejet et de l’exécution

77. OBJECTION REJETÉE!****M. Bourgeois écrit que « Meier n’oppose pas d’objection à ce critère mais c’est le seul qu’il n’utilise pas, du moins dans son étude des miracles » (p. 140). En effet, ce critère s’applique essentiellement au procès de Jésus, aux motifs de sa condamnation et à sa mort violente. Cela dit, précisons que Meier lui consacre quand même un petit développement dans son 2e volume, aux pages 467-471, en se demandant si l’activité thaumaturgique de Jésus a un quelconque rapport avec son rejet et son exécution. M. Bourgeois conclut: « Pour ma part, je pense qu’il est possible à n’importe qui d’inventer des histoires où Jésus se fait des ennemis et s’attire des ennuis. » (p. 140) À bien y réfléchir, je pense qu’il est préférable de s’user dans l’élaboration de critères valables plutôt que de se laisser aller au tout-est-possible et au n’importe-qui-peut-inventer-n’importe-quoi.

Je passe sur les critères secondaires pour entamer la section sur l’utilisation des critères.

Utilisation des critères: Jésus a-t-il fait des miracles?

1. Le critère d’attestation multiple des sources

78. M. BOURGEOIS NE JUSTIFIE PAS SES CRITIQUES****Selon Meier, l’attestation multiple des sources « suffit […] pour réfuter l’idée que les traditions de miracles ont été entièrement crées (sic chez Bourgeois, « créées » dans Meier) par l’Église primitive après la mort de Jésus » et cela « témoigne amplement que le Jésus historique a accompli des actions considérées par lui-même et par d’autres comme des miracles ». Je restitue telle quelle la citation de M. Bourgeois. Il faut regretter le manque de référence. Cette citation, j’ai dû la chercher, jusqu’à ce que je me rende compte que les deux parties de cette citation réunies en une seule phrase se trouvent en fait à 102 lignes d’écart (de la p. 461 à 463 du 2e volume de Meier). M. Bourgeois émet un unique commentaire: « Meier confond ancienneté (première partie de la citation) et authenticité (seconde partie de la citation). » (p. 142) J’avoue ne pas très bien saisir. Pourquoi ce qui est massivement attesté dans les sources les plus anciennes ne pourrait-il pas être considéré comme authentique? M. Bourgeois ne nous le dit pas (en fait, il répond dans sa conclusion générale; voir plus bas)? Pourtant, l’argumentation de Meier n’a rien d’extravagant: des sources aussi nombreuses et anciennes limitent considérablement la possibilité à des traditions purement inventées de se développer, se propager et susciter un tel foisonnement de formes différentes.

2. Le critère d’attestation multiple des formes

79. N’IMPORTE QUI PEUT INVENTER N’IMPORTE QUOI****À part les récits de miracle, M. Bourgeois s’attarde sur une parole de Jésus qui parle de miracles, Mt 11.5 (mais il faudrait parler des versets 2 à 6), dans laquelle Jésus répond à Jean-Baptiste qui lui demande s’il est celui qui devait venir. Cette réponse indirecte mêle divers passages d’Ésaïe et se termine par un makarisme (« heureux celui qui… »). Pour M. Bourgeois, ce renvoi « joue plutôt contre l’authenticité puisqu’il présente les guérisons miraculeuses de Jésus comme des symboles » (p. 143). Il faut mettre les choses au clair. Soit « il est possible à n’importe qui d’inventer des histoires » (p. 140), et on s’arrête là; soit la nécessité de critères se fait sentir et on s’attelle à la tâche de les élaborer pour les rendre opérants. J’ai l’impression que l’on change de bord quand M. Bourgeois nous dit que ce verset « joue plutôt contre… ». La formulation est saine, pleine de retenue et d’humilité. Alors je demande: M. Bourgeois se serait-il finalement décidé à adopter quelque critère? Malheureusement, ce n’est pas le cas. Mais force est de constater qu’il y en a, même s’ils n’apparaissent pas comme tels. Qu’est-ce qui joue ici. C’est le symbolisme. Pour M. Bourgeois, tout ce qui a l’apparence du symbole peut être suspecté. Cela mérite d’être discuté, un peu comme Meier le fait avec ses critères. Mais cela échappe à M. Bourgeois, et c’est dommage. Je vais alors me contenter de poser quelques questions: n’y a-t-il pas la possibilité de concevoir des actes symboliques ou des actes interprétés symboliquement, sans nécessairement devoir mettre leur réalité en doute? N’y a-t-il vraiment que les disciples qui pouvaient lire les Écritures, les interpréter et les corréler à des actes porteurs de sens? Pourquoi exclure que cela puisse être le cas de Jésus? Si les disciples étaient susceptibles de lire Ésaïe et d' »écrire ce que Jésus devait faire » (p. 143), pourquoi Jésus n’aurait-il pas pu en faire autant en ajustant son comportement à sa lecture d’Ésaïe, et révéler par la Torah les perspectives que recouvrent ses actions? Cela doit évidemment être pris en compte dans une recherche. M. Bourgeois conclut: « N’en déplaise aux utilisateurs du critère d’attestation multiple, plusieurs auteurs pouvaient écrire cela [Mt 11.5] et le commenter sans que Jésus n’ait jamais guéri personne. » Pourquoi systématiquement refouler Jésus dans le domaine de l’impossible? M. Bourgeois donne l’impression de se barricader confortablement derrière le raisonnement discutable que j’ai mis ailleurs en lumière: puisqu’il est de toute façon impossible de prouver avec une absolue certitude que Jésus ait fait ceci ou cela, alors il sera toujours possible de se passer de lui. Cependant, nous avons déjà vu précédemment que ce genre de raisonnement ne tient pas. Je n’ai pas besoin d’y revenir.

3. Le critère de cohérence

80. PRÉSOMPTION D’INVENTION****Je dois déplorer l’insuffisance de la réponse de M. Bourgeois: « Que les miracles soient d’abord racontés puis judicieusement commentés ne montre qu’une chose: que les auteurs des évangiles étaient capables de construire un texte cohérent et solidement charpenté [théologiquement, mais pas dans l’ordre des faits]. Cela n’a rien à voir avec la réalité des miracles. » (p. 144, je souligne) Autrement dit, puisque la réalité des miracles n’est pas absolument et indubitablement prouvée, alors on peut supposer qu’ils n’ont aucune réalité, et l’on peut d’autant plus supposer qu’ »il est possible à n’importe qui d’inventer des histoires » (p. 104).

81. LES CRITÈRES N’APPORTENT RIEN — M. BOURGEOIS N’APPORTE RIEN****Je ne vais pas davantage m’avancer. J’aimerais seulement commenter un passage lucide du livre de M. Bourgeois:

Il semble raisonnable de penser qu’un élément ancien a plus de chances d’être authentique qu’un élément récent. De même, une histoire qui se rencontre dans un seul évangile est plutôt moins crédible qu’une histoire très répandue dans le Nouveau Testament. Cependant pour dégager les éléments authentiques des évangiles, il faut qu’il y ait des éléments authentiques dans les évangiles. Et cela, aucun critère ne permet de l’assurer. – (p. 147)

Il y a dans la première partie de ce paragraphe une lueur d’espoir qui, malheureusement, se ternit bien vite dans la seconde partie. Dans la première partie, digne d’un historien, humble et modeste, il est question de probabilité (je renvoie encore une fois aux deux citations de Meier tout au-dessus). Dans la seconde partie, par contre, M. Bourgeois veut être assuré de l’authenticité des évangiles. Comme la probabilité ne lui convient pas et que rien ne permet l’assurance, alors c’est le scepticisme qui s’installe, un scepticisme envahissant qui fait dire à M. Bourgeois: « Les critères n’apportent rien à la question de l’existence de Jésus » (p. 147) Cela ne l’empêche pourtant pas de critiquer ce que les spécialistes écrivent sur Jésus et de proposer ses propres théories. Comment est-ce possible sans critères? Inévitablement, d’une manière ou d’une autre, M. Bourgeois met inconsciemment en œuvre des critères et s’appuie sur certains principes. Prétendre qu’aucun critère n’est valable, qu’aucune amélioration n’est possible ou nécessaire, c’est purement et simplement s’abandonner à un subjectivisme débridé et incontrôlable.

Je ne peux qu’exprimer mon incompréhension et ma stupéfaction face à un tel jugement:

La production d’une étude aussi faible [l’œuvre de Meier sur Jésus] par un professionnel chez un éditeur de référence sans que les spécialistes ne protestent […] me semble inquiétante pour la qualité de la recherche sur le Jésus historique. – (ibid.)

* * *

Suite et fin: Conclusion générale et annexes

 

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