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Histoires incroyables

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Deuxième partie: « Première lecture des évangiles: les problèmes historiques ».

ar « problèmes historiques », il faut sans doute entendre qu’il y a dans les évangiles « quelques anomalies qui incitent à ne pas leur faire une totale confiance » (p. 23, extrait mis en exergue au début de la deuxième partie). Il est évident que l’historien n’est pas censé a priori faire une « totale confiance » à ses sources. De même qu’il n’est pas nécessaire de faire totalement confiance à des sources pour qu’elles soient jugées fiables. Parmi ces « anomalies », M. Bourgeois compte des histoires incroyables, des contradictions et des miracles.

4. APPROCHE BIAISÉE*****Sans avoir au préalable introduit aux sources évangéliques, l’auteur nous plonge d’emblée dans des « problèmes ». Il ne s’agit pas du tout de voir dans le mot problème le sens d’une interrogation (comme on dirait « problèmes de méthode ») permettant de déterminer et de définir le rapport qu’entretiennent les évangiles avec l’histoire de manière générale, mais d’isoler certaines « tares » (p. 47, n. 26) qui baliseront le parcours que trace M. Bourgeois, parcours que suivront inévitablement les lecteurs, qu’ils soient avertis ou non. Ce phénomène d’échantillonnage et le manque de perspective que j’y décèle, conduisent à donner à ces particularités un relief disproportionné, faisant passer ce qui est de l’ordre de la normalité pour du pathologique (les contradictions) et ce qui est de nature théologique pour du « mépris » et de la « désinvolture » (p. 27) vis-à-vis de l’histoire (histoires incroyables, miracles). Voyons cela de plus près.

A. « L’incroyable » (chap. 3)

5. CROIRE NAÏVEMENT OU COMPRENDRE SÉRIEUSEMENT? ****L’auteur passe en revue certaines histoires qui, de son propre aveu, sont « assez difficiles à croire » (p. 24): étoile des mages, massacre des Innocents, recensement de Quirinius, apparition des ténèbres et résurrections lors de la crucifixion, marchands que Jésus chasse du Temple, libération de Barabbas. Notons un petit détail révélateur: au tout début de ce chapitre, intitulé « L’incroyable » (je souligne), l’auteur parle d’histoires « assez difficiles à croire » (je souligne). Ce qui est d’emblée mis en avant, c’est une dimension naïve et irrationnelle du croire, tout en faisant passer ces histoires pour « des histoires » à croire ou ne pas croire, ou que l’on croit difficilement. Or, les auteurs de ces histoires n’ont jamais demandé à personne d’y croire de telle manière. À mon sens, ce qui doit précéder et fonder le croire, c’est le comprendre. Si M. Bourgeois avait commencé par essayer de comprendre, il n’aurait sans doute pas eu de raison d’intituler et de débuter ce chapitre comme il l’a fait. Enfin, ce n’est ici qu’une négligeable digression de ma part. M. Bourgeois aurait pu parler d’inconcevables ou d’invraisemblables histoires, et je n’aurais pas eu l’occasion de toucher un mot sur le « croire ». Cependant, que ce soit dans l’un ou l’autre cas, le comprendre demeure et s’impose en premier, et il n’a malheureusement pas été mis à l’honneur comme il se devait.

♦ Sur l’étoile des mages et les ténèbres, l’auteur met en avant une impossibilité naturelle.

♦ À propos du massacre des Innocents, du recensement, des résurrections et de la libération de Barabbas, l’auteur invoque l’argument du silence des sources externes (parfois, le silence entre les évangiles).

♦ Au sujet du recensement, des marchands chassés par Jésus et de la libération de Barabbas, l’auteur parle respectivement d’« extravagante organisation » (p. 25), d’un épisode « difficile [à] croire » (p. 26) et de « coutume bien étrange » qui représente « [e]ncore une histoire incroyable » (p. 27, je souligne). On notera l’objectivité de ces caractérisations.

Conclusions de l’auteur pour ce chapitre: les « anomalies » rencontrées montrent, premièrement, que leurs auteurs ont du « mépris pour l’exactitude des faits » (sous §6), et, deuxièmement, qu’il est nécessaire de distinguer dans les évangiles « plusieurs niveaux de lecture » (sous §7). Commençons par le premier point.

6. LES ÉVANGILES NE RAPPORTENT PAS « LES FAITS » — M. BOURGEOIS PEINE À LE CONCEVOIR****L’auteur parle d’« anomalies » qui montrent un « mépris pour l’exactitude des faits » et la « désinvolture avec laquelle est traitée la vraisemblance de l’histoire » (p. 27). Dans un renvoi à la note 33, l’auteur nous dit que « [l]a plupart des chercheurs chrétiens ont fini par le reconnaître » (p. 47), et il cite l’exégète bénédictin Marie-Émile Boismard pour illustrer ce fait. Cet agencement me paraît tendancieux parce qu’il induit que ce que les chercheurs chrétiens « ont fini par reconnaître » c’est ce que M. Bourgeois appelle le « mépris pour l’exactitude des faits » (je souligne). Pas plus les chercheurs chrétiens que le père Boismard ne parlent d’un quelconque « mépris » ou de « désinvolture » pour caractériser le rapport des évangiles à l’histoire. Le vocabulaire dépréciateur de M. Bourgeois, qui n’a rien de scientifique, sous-entend d’après moi que les évangélistes auraient dû, dans leurs évangiles, rapporter l’exactitude des faits, et que, s’ils ne l’ont pas fait, c’est qu’ils la « méprisent ». L’exactitude des faits, comme nous l’entendons aujourd’hui en histoire, n’est pas celle que l’on serait en droit d’attendre d’un historien de l’antiquité, a fortiori quand il s’agit des évangiles qui n’ont pas pour préoccupation première de publier une œuvre historiographique.

Ce que les chercheurs savent effectivement, qu’ils soient chrétiens ou non, c’est que les évangiles ne sont pas des reportages ni des comptes-rendus journalistiques, et qu’il est donc vain de s’attendre à y trouver cette « exactitude des faits » dont parle M. Bourgeois. Cela vaut aussi pour « la vraisemblance de l’histoire », notion toute subjective qui exprime des préoccupations occidentales modernes. M. Bourgeois ne peut feindre d’ignorer que les évangélistes ne partagent pas le même bagage religieux et culturel que lui, que les procédés et les présupposés qui sous-tendent leurs récits ne répondent pas aux critères historiographiques modernes. Ils ont une manière spécifique de concevoir et de transmettre la « vérité » qu’ils insèrent dans le tissu de l’Histoire, « Histoire » dont ils ont aussi une certaine idée issue de leur milieu culturel et religieux. Il est évident que si M. Bourgeois ne tient pas compte de ces faits ou les néglige, son jugement en sera fatalement faussé. D’où la nécessité d’introduire comme il se faut cette littérature qui en grande partie déroute nos esprits modernes. De telles méprises sont malheureusement fréquentes dans les milieux athées, comme le montre un article du Pharisien Libéré qui parle fort justement de croyances athées [voir Croyances athées (3)].

7. M. BOURGEOIS S’ESSAIE À L’ANALYSE LITTÉRAIRE… ET ÉCHOUE****M. Bourgeois explique ensuite que, dans les évangiles, il est nécessaire « de distinguer plusieurs niveaux de lecture ». Il n’y a pas de quoi sortir le champagne pour une telle découverte. L’auteur désigne un premier niveau de lecture qu’il nomme le « prétexte ». Il s’agit, à ses yeux, du « moins important », celui qui « raconte l’histoire de Jésus » (p. 27). Qu’est-ce que M. Bourgeois entend par « prétexte » quand il est question de « niveaux de lecture » ou de « premier » niveau? Est-ce un terme technique issu de l’analyse littéraire? Quelle est la nature de ce premier niveau et pourquoi le nomme-t-il « prétexte »? Il faut à ce sujet déplorer un manque de rigueur et de clarté.

8. M. BOURGEOIS NE COMPREND PAS LES SOURCES QU’IL CITE****Par ailleurs, relevons que la citation de Boismard apporte un important correctif à ces « niveaux de lecture » qu’évoque furtivement M. Bourgeois. En rapport avec l’étoile des mages, Boismard parle de « genre littéraire », une notion basique dans l’analyse des évangiles (et de la Bible en général). Il serait irréaliste, nous dit en somme Boismard, de prendre le genre littéraire de la « légende » pour un genre « historique ». Et pourtant, c’est exactement dans ce travers que se place M. Bourgeois (qui cite Boismard!). Voilà encore un des effets de l’absence de vue d’ensemble, et, devrions-nous ajouter, du manque de formation. Pourquoi le cacher?

9. LE MIDRASH****À plusieurs reprises, l’auteur va se référer aux récits de l’enfance de Jésus, ce qui est fort compréhensible puisqu’ils constituent une proie facile et un terrain propice aux critiques: histoires incroyables au chapitre 3, « péripéties inventées » au chapitre 7 (p. 62). M. Bourgeois, qui, rappelons-le, a fait l’impasse sur les questions d’introduction aux évangiles, commet fatalement une autre erreur: à aucun moment on ne rencontre dans son livre une autre notion importante dans l’étude des évangiles, spécialement pour les récits de l’enfance: celle du midrash, qui a trait à une manière juive d’interpréter et d’actualiser les Écritures. Citons à ce sujet Charles Perrot (source, p. 15):

Pour un juif du Ier siècle, le texte de Moïse est normatif, en tant qu’il est le lieu fondamental de la Révélation. […] Le Midrash, cette actualisation de la Parole pour le temps présent, ne perd jamais de vue son lien référentiel radical: le texte sacré. Or, les premiers chrétiens bouleversèrent les données. C’est Jésus ressuscité lui-même qui devient le lieu radical de la référence et, en conséquence, l’Écriture n’est plus que la servante de la nouvelle Parole de Dieu. Jésus est substitué à la Tora. […] Le Midrashite juif part de l’Écriture pour mieux y revenir dans une Bible récrite, bien adaptée à son époque. L’évangéliste part de Jésus, il déclare son identité et raconte son œuvre de salut, avec l’aide des Écritures et des traditions orales, dans cette “Bible continuée” que constitue l’Évangile. […] Pour l’évangéliste comme pour les premiers chrétiens, tout part de Jésus et tout retourne à lui.

Frank Kermode parle des récits de l’enfance comme de « libres compositions narratives fondées sur des éléments choisis dans l’Ancien Testament. » Il poursuit:

La méthode n’est pas sans point commun avec le midrash aggadah hébraïque, dans lequel de nouveaux embellissements narratifs permettaient de mettre à jour l’histoire originale ou de l’augmenter; ici, cependant, le propos est de montrer que les vraies implications de l’histoire ancienne sont désormais évidentes, accomplies, dans la nouvelle dispensation. – (source, p. 484)

Il existait, en somme, dans la tradition juive antique des histoires que l’on racontait dans les synagogues sur de grands personnages bibliques – surtout Moïse – qui étaient développées à partir de récits bibliques dans un but homilétique, didactique et exhortatif. C’est selon ce modèle qu’il faut interpréter les récits de l’enfance, en tenant toutefois compte des spécificités chrétiennes évoquées ci-dessus. Que fait M. Bourgeois de ces données littéraires? Il ne les vois pas, il les ignore. Elles sont pourtant essentielles pour comprendre les évangiles de l’enfance et leur message.

10. M. BOURGEOIS ALIMENTE SES CRITIQUES PAR SES PROPRES CONFUSIONS****Dans un chapitre ultérieur, M. Bourgeois écrit que les épisodes qui composent le récit de l’enfance chez Matthieu (fuite en Égypte, massacre des Innocents, etc.) ont été rédigés pour des raisons « théologiques » (p. 62). Très bien. Mais alors, pourquoi dans le troisième chapitre l’auteur a-t-il évalué ces mêmes récits comme s’ils rapportaient de l’histoire, au point d’en déduire qu’ils sont « incroyables »? Pourquoi disqualifier l’étoile des mages en invoquant une impossibilité naturelle? Quel poids accorder au silence des autres sources sur le massacre des Innocents, s’il s’agit d’une création littéraire de Matthieu? Soit Matthieu et Luc avaient l’intention de faire de l’histoire et ils s’y sont très mal pris, soit le but qu’ils poursuivaient était autre et il convient d’aborder les récits de l’enfance en conséquence, sans y porter un jugement péjoratif. M. Bourgeois met en œuvre une troisième voie en discréditant à la fois la valeur historique de récits dont le but n’est pourtant pas historique, de même que les évangélistes qui « inventent » des histoires pour des raisons théologiques sans se préoccuper de la « vraisemblance de l’histoire ».

11. CE NE SONT PAS LES HISTOIRES QUI SONT INCROYABLES MAIS LES EXPLICATIONS QU’EN DONNE M. BOURGEOIS****Cette troisième voie dont il vient d’être question, M. Bourgeois la met en œuvre quand, avec les ténèbres, il est question d’éclipse et d’astronomie; c’est également le cas avec l’étoile des mages où, entre candeur et ironie (je ne puis trancher), il nous demande d’observer « le ciel nocturne pour savoir qu’on ne peut pas trouver un enfant parce qu’une étoile est au-dessus de lui » (p. 26). Quelqu’un d’autre aura évoqué des « huiles éthériques » pour expliquer le phénomène du buisson ardent (qui brûle sans se consumer) ou encore la « sécrétion du tamarix » pour expliquer celui de la manne céleste. C’est en vain que M. Bourgeois regarde en l’air quand il s’agit de comprendre un texte. Si Matthieu ou Luc ont pu s’inspirer de phénomènes naturels, ce n’est pas à eux qu’ils veulent que nous regardions mais à la signification qu’ils en donnent. À propos du récit de Marc sur les ténèbres (15.33), voici comment l’exégète Camille Focant commente le texte:

Le premier signe qui doit aider le lecteur à décoder le sens profond de ce qui est raconté, ce sont les ténèbres qui envahissent la terre de midi à trois heures (v. 33). En fonction du langage biblique des signes, les ténèbres signifient la colère ou le jugement de Dieu (Jl 2.2,10; 3.4; So 1.15; Jr 15.9). Les indications horaires incitent particulièrement à rapprocher ce cliché littéraire de l’annonce de châtiment d’Am 8.9-10: “Il adviendra en ce jour-là – oracle du Seigneur YHWH – que je ferais coucher le soleil en plein midi et que j’obscurcirai la terre, en un jour lumineux. Je changerai vos fêtes en deuil et tous vos chants en lamentations; je mettrai le sac sur tous les reins et la tonsure sur toutes les têtes. J’en ferai comme un deuil de fils unique, sa fin sera comme un jour d’amertume.” […] Alors que les ténèbres vétérotestamentaires concernaient la terre d’Israël menacée de la colère divine, celle qui accompagnent la mort de Jésus s’étendent selon Marc à la terre entière. La portée universelle de l’événement est ainsi soulignée. – (source, p. 581)

À propos de l’ouverture des tombeaux et de la résurrection des saints chez Matthieu (Mt 27.51-53), un autre exégète, Raymond Brown, écrit:

Tous les phénomènes que nous avons examiné dans ce chapitre représentent une interprétation théologique de la portée de la mort de Jésus, une interprétation dans le langage et l’imaginaire de l’apocalyptique. […] [F]aire de leur historicité littérale un souci majeur [passe] à côté de leur véritable nature de symboles, et du genre littéraire sous lequel ils sont présentés. – (source, p. 1247)

Pourquoi M. Bourgeois ne fait-il pas écho à ces interprétations quand il aborde les récits en question? Pourtant, il écrira quelques chapitres plus loin que « [d]e nombreux récits évangéliques sont délibérément construits sur le modèle d’écrits antérieurs, pour des raisons symboliques et théologiques » (p. 60). Pourquoi dans ce cas ne pas avoir expliqué le récit des ténèbres et de résurrections en fonction de ces « raisons symboliques et théologiques », au lieu de le discréditer par des explications inadéquates? Je vais m’avancer et proposer mon idée là-dessus: M. Bourgeois reporte la véritable explication à plus tard, se réservant d’abord un moment de dénigrement fondé sur une approche erronée des récits. Ainsi, le troisième chapitre intitulé « l’incroyable », précède le chapitre 7 sur « les influences littéraires »; on s’étonne et on rit d’abord, puis on tâche de comprendre (voir aussi un autre exemple fin du §20). L’auteur aurait pu inverser cet ordre et parvenir à une conclusion honnête: puisque tel récit a été élaboré « pour [telles] raisons symboliques et théologiques », alors il n’a pas de valeur historique (et il n’y a dès lors aucune raison de parler de « L’incroyable » et d’histoires « assez difficiles à croire »).

12. EXERCICE DE COMPRÉHENSION: LE RECENSEMENT DE QUIRINIUS****Pour être exhaustif, je vais dire un mot sur le recensement de Quirinius, sur Barabbas (sous §13) et les marchands chassés du Temple (sous §14). Le premier récit pose en effet un problème historique, que je ne crois pas nécessaire d’évoquer ici. Je vais commencer par relever que M. Bourgeois se contente d’évaluer la plausibilité historique du récit tel qu’il se trouve chez Luc, sans se demander d’abord comment et pourquoi il se compose ainsi. Même s’il est manifeste que la chronologie et la description que rapporte Luc sont inexactes, il n’est pas moins vrai qu’il s’inspire d’un fait réel: « Quirinius, qui devint gouverneur de Syrie en 6 apr. J. C., organisa un recensement de la Judée, mais pas de la Galilée, en 6-7 apr. J. C. » (Meier, source, p. 134) Tout en s’inspirant de ce fait d’après ce qu’il en sait, Luc le modèle et l’intègre dans son récit dans une intention bien déterminée. Si Luc l’historien ne paraît pas très informé sur le recensement, c’est Luc le théologien qui s’exprime et qui élabore son récit sur l’enfant Jésus (Lc 2.27). À propos des événements qui se trament dans son récit de l’enfance (Lc 1-2), John Paul Meier et Marie-Françoise Baslez constatent que Luc « se trouve devant une difficulté: ancrer Jésus à la fois en Galilée et en Judée, pour le faire apparaître comme un Messie davidique » (Baslez, source, p. 189). La solution de Luc, c’est le recensement. On peut aller plus loin. Baslez écrit:

L’évangile [de Luc] amplifie […] une opération limitée pour lui donner une dimension universaliste, “œcuménique”, qui est proprement théologique: il insiste d’ailleurs sur le fait qu’il s’agit du premier recensement général (Lc 2.2), et qu’il inaugure une ère nouvelle. La charge symbolique est très forte. C’est d’abord une affirmation de loyalisme: Jésus s’intègre dès sa naissance à l’ordre romain en renversant le modèle de Judas le Galiléen qui s’était révolté contre le recensement de Quirinius, signe, pour lui, d’asservissement. Il y a aussi une symbolique religieuse: le Messie des temps nouveaux dépasse l’interdiction formaliste de recenser les créatures de Dieu (2S 24.1-16; 1 Ch 21.2), formulée par la Torah et appliquée en Galilée comme en Égypte. L’opération administrative ponctuelle que fut le recensement est replacée dans une perspective eschatologique. – (ibid., p. 190-191)

La théologienne France Quéré commente elle aussi:

Vous avez entendu? César a donc la haute main sur le globe? Il défie le Seigneur en usurpant son droit de dénombrer les peuples? Se prendrait-il pour dieu ? Il publie des édits, dogma en grec, terme déjà religieux, qui définira chez Luc les ordonnances des apôtres, et chez Paul le propre enseignement du Christ. Et ne disons rien du nom pompeux, Auguste, qui, en grec, jette des rayons. […] On dirait que ces imprécisions historiques sont placées là pour la sensibilité d’Israël, si cruellement écorchée: le recensement est un sacrilège, le nom des maîtres, César ou Quirinius, sonne barbare, pardon, romain. La mention de la Syrie plante la dernière écharde: Israël est annexée [sic] à cette province. Mais Luc ne courbe pas le front. La preuve, ses à peu près, ses erreurs, ses citations de guingois: le règne de ces brutes passera, car la force ne l’emportera pas sur l’esprit. Et déjà, au faîte de sa gloire, l’ennemi est pris dans une obscure collaboration avec la grâce. – (France Quéré, Jésus enfant, Paris, Desclée, « Jésus et Jésus-Christ » n°55, p. 161-162)

La théologie narrative mise en œuvre dans les récits évangéliques exprime des idées et des pensées autant qu’elle en suscite. Un chercheur est censé savoir de quoi sont faits les évangiles, quels sont leurs buts et les moyens mis en œuvre pour y parvenir. Je l’ai déjà souligné. M. Bourgeois commet une erreur d’appréciation quand il écrit que le recensement chez Luc est une « extravagante organisation ». J’ai montré que le souci de Luc n’est pas de rapporter ou « faire état » (p. 25) d’un quelconque événement, mais qu’il s’en inspire, comme Marc et Matthieu s’inspirent du ciel et des étoiles. De même que, si Luc a élaboré son récit du recensement tel qu’il le fait, ce n’est pas pour des raisons historiographiques (et Matthieu n’est pas astronome!). Par conséquent, la critique de M. Bourgeois perd sa cible et tombe dans le vide. Il aurait d’abord fallu expliquer (ou présupposer pour expliquer ensuite) ce que veut dire et représente le récit du recensement chez Luc, avant de pouvoir conclure qu’il ne rapporte pas un événement historique particulier, sans qu’il soit désormais approprié de parler d’histoires « incroyables » ou de « mépris » de l’histoire. Et j’aurais été d’accord avec M. Bourgeois.

13. EXERCICE DE COMPRÉHENSION: LA LIBÉRATION DE BARABBAS ****À propos de l’ »habitude » de relâcher un prisonnier un jour de fête et de la libération de Barabbas, M. Bourgeois parle de « coutume bien étrange » et d’« histoire incroyable » (p. 27). Qu’une coutume semble étrange n’est évidemment pas un indice de ce qu’elle n’aurait pas pu avoir lieu dans un contexte donné. Après avoir commenté et analysé les récits des évangiles qui y font référence, Raymond Brown aborde la question de l’existence de Barabbas et celle de l’éventuelle attestation de cette coutume dans les sources extra-canoniques. Sa conclusion est claire:

La conclusion de cet examen des parallèles romains et juifs de l’amnistie ou de la grâce est claire: il n’existe pas de bonne analogie soutenant la probabilité historique de la coutume judéenne de relâcher habituellement un prisonnier pour a ou une fête (de la Pâque), telle qu’elle est décrite dans trois évangiles. – (source, p. 909)

Brown n’exclut pas pour autant qu’un substrat historique soit à l’origine de cet épisode. Il propose la reconstruction suivante:

[U]n homme nommé Barabbas fut arrêté lors d’une rafle, après une émeute qui avait fait quelques morts à Jérusalem. Il fut finalement relâché par Pilate lorsqu’une fête amena le gouvernement à Jérusalem pour contrôler l’ordre public. Peut-être cela eut-il lieu en même temps que la crucifixion de Jésus, ou lors d’une autre Pâque. – (ibid., p. 909-910)

Qu’il y ait des doutes et des incertitudes à ce sujet n’empêche pas de voir comment les évangélistes exploitent cette histoire pour « mettre en scène » leurs enseignements théologiques. Brown poursuit:

En tout cas, cette relaxe frappa les chrétiens comme une ironie: le même problème légal était invoqué, une sédition contre l’autorité de l’empereur. Ils savaient Jésus innocent, et pourtant il fut condamné par Pilate, alors que Barabbas était relâché. […] La tendance du conteur à jouer du contraste entre Barabbas libéré et Jésus crucifié, en les faisant comparaître tous deux au même moment devant la “justice” de Pilate, serait encore rehaussé si tous deux portaient le même prénom Jésus [comme dans certains témoins du texte matthéen que de nombreux chercheurs estiment authentiques]. – (ibid., p. 910)

Les récits évangéliques sont le résultat d’une évolution qui explique les difficultés que l’on peut rencontrer avec certains récits comme celui-ci. M. Bourgeois ne tient pas compte de cette évolution et s’imagine sans doute retrouver dans l’histoire les événements tels qu’ils sont racontés dans les évangiles, ces « histoires incroyables » et « difficiles à croire ».

14. EXERCICE DE COMPRÉHENSION: LES VENDEURS CHASSÉS DU TEMPLE****Sur les marchands chassés du Temple par Jésus, M. Bourgeois s’est contenté d’une unique phrase: « Il est difficile de croire qu’un homme seul puisse causer autant de tort à des marchands, et plus encore qu’il s’en sorte sans mal. » (p. 26) Notons d’abord la résurgence de ce « croire » dont j’ai parlé ci-dessus (§5). L’auteur poursuit et affirme que lorsqu’on (qui « on »?) demande à Jésus des explications, il n’en donne pas, et l’auteur cite Mt 21.17. Honnêtement, je ne vois pas de quoi il parle. Personne dans le texte ne demande d’explication. Il y a certes des grands prêtres qui s’adressent à Jésus en lui demandant: Tu entends ce qu’ils disent? (verset 16) Mais de quoi parlent donc ces grands prêtres? Des enfants dans le Temple qui disent (à propos de Jésus): Hosanna pour le Fils de David! (verset 15) Le livre de M. Bourgeois sous-entend que les soi-disant explications sont demandées à Jésus à propos de son comportement violent dans le Temple. Or, ce n’est pas de cela qu’il s’agit dans le récit. Quoi qu’il en soit, il existe bel et bien une explication qui se trouve jointe au geste: Il est écrit: Ma maison sera appelée maison de prière. Mais vous, vous en faites une caverne de bandits. (verset 13) Quelle est cette demande d’explications à laquelle d’après M. Bourgeois Jésus n’a pas répondu? Je ne saurais le dire. Ajoutons à cela, bien que cela ne soit pas notre sujet, l’occasion que saisit l’auteur pour nous montrer « l’hostilité à l’égard des Juifs » (p. 27). Il pense, en effet, que « la purification du Temple est une attaque contre le culte des Juifs » (ibid.). Notons que l’on passe de l’attaque contre le culte des Juifs à l’hostilité à l’égard des Juifs. Ce n’est pas la même chose! Mais est-ce vraiment une attaque contre le culte en soi? Jésus attaque plutôt ce qu’il est devenu (une caverne de bandits) et non le culte en lui-même. Par ailleurs, Jésus cite les prophètes Ésaïe et Jérémie. C’est de ce dernier qu’est reprise la seconde partie de la citation (Jr 7.11). Jérémie serait-il lui aussi hostile aux Juifs et à leur culte? Il faut encore lire Amos 5.21-27 (c’est Dieu qui parle): Je déteste vos fêtes, je les rejette […] vos holocaustes et vos offrandes je ne les agrée pas […] éloigne de moi le tumulte de tes chants… Amos (ou Dieu?) serait-il particulièrement hostile aux Juifs et à leur culte? Et Ésaïe (És 1.10-20)? Et Osée (Os 6.6)? Et Michée (Mi 6.6-7)? Et Malachie (Ml 1.10)? Approximations, simplifications, propos tranchés… Voilà de quoi porter le discrédit.

***

Suite: Les contradictions minent-elles la crédibilité des évangiles?

 

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