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Les miracles

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C. « Inventaire des miracles » (chap. 5)

Après avoir parlé d’histoires incroyables et de contradictions, M. Bourgeois dresse ce qu’il appelle un inventaire de miracles: guérisons, résurrections et autres miracles comme la multiplication des pains, l’eau changée en vin, la pêche miraculeuse, Jésus marchant sur les eaux, etc.

21. UNE APPROCHE INADÉQUATE DU MIRACLE****Il n’y a pratiquement rien à tirer de ce chapitre. On peut toutefois se faire une idée de la manière dont l’auteur exploite le « miracle ». Par endroit, il fait montre d’honnêteté et de lucidité. Il écrit très justement que « je ne peux pas exclure les miracles pour la seule raison que je n’y crois pas. Quelles que soient mes réticences, je ne peux pas refuser une histoire de miracle pour la seule raison qu’il s’agit d’un miracle » (p. 42). L’auteur se demande que faire, et veut « chercher à comprendre » (ibid.). Ce sont là deux présupposés fondamentaux face aux sources. Dommage qu’ils ne soient pas davantage exploités! Qu’est-ce que l’auteur comprend? Il note le rapprochement entre le sang et l’eau qui coulent du côté de Jésus en croix après le coup de lance (chez Jean) et les deux sacrements de l’« Eucharistie » et du baptême (le conditionnel aurait été de mise, ce n’est pas la seule interprétation possible). Assurément, l’auteur n’a pas fait ce rapprochement lui-même, on aurait aimé la source d’où il a puisé l’information. M. Bourgeois en parle comme d’une « explication de rechange » qui « permet d’expliquer le texte autrement que par le recours au réel » (p. 43). Intéressant. Il ne lui vient pas à l’idée qu’il n’y a pas que l’explication du texte qui puisse être symbolique, mais le texte lui-même! Il s’ensuit donc que ce « recours au réel » n’est pas d’une grande pertinence ici, bien que certaines explications médicales aient été soutenues. Je me demande aussi en échange de quelle autre explication l’auteur pense que s’est substituée l’explication symbolique « de rechange ».

22. POURQUOI LES MIRACLES N’ONT PAS FAIT LE TOUR DU MONDE ROMAIN?****M. Bourgeois se demande aussi « comment des prodiges aussi nombreux et aussi éclatants n’ont pas eu plus d’écho » (p. 43). À cela, il faut d’abord faire remarquer que les miracles ont eu dans les évangiles et les traditions qui les sous-tendent un écho considérable. Ensuite, que les récits évangéliques ont été rédigés dans une optique croyante dans le but de susciter la foi, que c’est en fonction de ce point de vue que la vie de Jésus, ses paroles et ses actes, prennent une importance considérable. Il est également nécessaire de mesurer la part qu’occupent la théologie et la création littéraire dans l’élaboration des récits de miracle. Certains d’entre eux, par exemple la marche sur les eaux, peuvent constituer un développement midrashique (sur le midrash, voir §9) sur un thème particulier, mis en scène pour illustrer une parole de Jésus afin de montrer une facette de ce qui était cru sur sa personne ou la portée d’un geste. De plus, les miracles ne sont pas au centre du ministère de Jésus, ils occupent une place secondaire dans sa prédication. Enfin, est-il nécessaire de préciser que la réputation de Jésus a dû subir un sérieux coup après le sort funeste qu’il endura? Il n’y avait pratiquement plus que les disciples qui, saisis par la foi au ressuscité, étaient susceptibles de rendre témoignage à celui qu’ils considéraient désormais comme le Seigneur Jésus, le Fils du Dieu vivant! Bref, l’argument du silence révèle ses limites et ses faiblesses (voir aussi §2 et 3). M. Bourgeois ne me trouve pas convainquant; je laisse au lecteur faire son opinion. Ceci dit, il reste le témoignage de Josèphe (Antiquités juives 18.3.3 § 63-64, si l’on admet l’authenticité ou l’interpolation partielle), ainsi que celui du Talmud où il est dit de Jésus qu’il a pratiqué la sorcellerie (Sanhedrin 107b). Néanmoins, ces témoignages n’ont pas un grand poids étant donné qu’ils émanent vraisemblablement de sources ou de milieux chrétiens.

[attention: nous passons du chapitre 5 au chapitre 8 qui traitent du même sujet. Les chapitres 6 et 7 sont critiqués dans les volets suivants]

D. « Interprétation de miracles » (chap. 8)

Après avoir consacré un chapitre (chap. 5) à faire l’inventaire de miracles, l’auteur nous parle ici du rôle des miracles, comme « provoquer la foi » ou « récompenser la foi », « prouver que Jésus est le Christ » et « mettre en valeur une parole de Jésus ». L’auteur poursuit en parlant de la signification des miracles. Il parle du « figuier stérile » et de la « multiplication des pains ». Pour ce dernier miracle, l’auteur montre ses « références à l’Ancien Testament » (la manne; la multiplication des pains d’Élisée) et sa portée symbolique (accréditation du rôle prophétique de Jésus; Jésus est le nouveau Moïse; « annoncer l’eucharistie »). L’auteur commence par dire très justement que « [l]es miracles de Jésus ne sont pas des anecdotes. Ils ont un rôle et une signification, ils utilisent un langage symbolique qui renvoie à l’Ancien Testament », ils « transmett[ent] un enseignement » (p. 67, 70). Voilà qui devrait figurer dans tout bon catéchisme. Conclusions de l’auteur: « Pour traiter de l’eucharistie, quoi de mieux qu’un récit de nourriture miraculeuse? Il a suffi aux auteurs des évangiles de trouver dans les Écritures quelques textes appropriés et de broder autour. L’épisode de la manne leur a en outre permis de montrer qu’une promesse de Dieu à son peuple était enfin réalisée. » Les récits, nous dis l’auteur, « ont été élaborés hors histoire pour des raisons théologiques » (p. 74).

23. M. BOURGEOIS FRANCHIT L’ABÎME QUI SÉPARE SES ARGUMENTS DE LA THÈSE QU’IL DÉFEND PAR UN PRODIGIEUX SAUT DE LA FOI — TOUT S’EXPLIQUE FACILEMENT QUAND LES PREMIERS CHRÉTIENS SE VOIENT CONVERTIS À LA DOCTRINE DE M. BOURGEOIS****En somme, qu’est-ce que M. Bourgeois veut dire et montrer de chapitre en chapitre? Que les évangiles ne sont pas de l’histoire, et que les récits qui les composent sont le fruit d’une intense réflexion théologique dont les racines puisent essentiellement dans l’Ancien Testament. M. Bourgeois ne nous apprend rien. Dans ce chapitre, il nous dit que les miracles ont une signification, qu’ils jouent un rôle dans la vie de Jésus et que certains d’entre eux sont très étroitement liés à des récits de l’Ancien Testament. Pour couronner le tout, dans ce que l’on ne pourrait pas qualifier de sursaut de lucidité, l’auteur nous dit que les récits des évangiles ont été élaborés pour des raisons théologiques. Oui. Très bien. Et alors? Où donc l’auteur veut-il en venir? C’est là qu’entre en jeu le raisonnement que nous avons mis en lumière ci-dessus: M. Bourgeois pense tirer profit de ces éléments en les retournant contre les évangiles afin de les discréditer complètement. Les évangélistes n’auraient pas dû faire ce qu’ils ont fait comme ils l’ont fait. Ils auraient dû faire autrement, c’est-à-dire comme M. Bourgeois l’aurait souhaité. Alors que les procédés mis en œuvre par les évangélistes avaient pour but de mieux révéler qui est Jésus et quelle est la portée de son œuvre, pour M. Bourgeois ce ne sont que les indices d’une inventivité portant sur quelqu’un n’ayant jamais existé. Comment l’auteur justifie-t-il sa position? Par rien du tout. Il lui aura simplement suffit de nous dire que les récits ont été élaborés pour des raisons théologiques, comme si ces raisons théologiques excluaient de facto la possibilité que Jésus ait existé. Ce que M. Bourgeois ne justifie aucunement. Il fait ce que l’on pourrait appeler un « saut de la foi »: alors que ses raisons sont nettement insuffisantes, il décide de « sauter » au stade ultime de sa démonstration en déclarant que Jésus n’a jamais existé. Entre les arguments de M. Bourgeois et la thèse qu’il veut défendre, il y a un abîme que seule une démarche croyante peut franchir. M. Bourgeois croit que Jésus n’a jamais existé et il interprète toute chose à la lumière de ce seul et unique dogme. Dès lors, tout devient simple et facile: « Il a suffi aux auteurs des évangiles de trouver dans les Écritures quelques textes appropriés et de broder autour. » (p. 74, je souligne) C’est aussi simple que cela. Comment M. Bourgeois sait-il qu’« il a suffi… »? Le fait est: comment ne le saurait-il pas, puisque c’est sa propre démarche qu’il projette sur les « auteurs des évangiles », à savoir qu’il suffit de broder autour d’une conjecture balancée en l’air pour affirmer que Jésus n’a jamais existé. Si M. Bourgeois pense qu’il est possible de se passer de Jésus pour expliquer les sources du Nouveau Testament et la naissance du christianisme, alors, a fortiori, les auteurs des évangiles ont pu en faire autant. Les maigres pages que M. Bourgeois consacre à la question de la naissance du christianisme sont éloquentes. Nous aurons évidemment à les examiner (chap. 12).

Il faut dire un dernier mot sur le « hors histoire ». « [L]es récits, nous dit l’auteur, ont été élaborés hors histoire » (p. 74).

24. M. BOURGEOIS PENSE POUVOIR FAIRE DISPARAÎTRE JÉSUS SOUS PRÉTEXTE QUE LES ÉVANGILES ONT DES ASPECTS THÉOLOGIQUES****Comme d’habitude, le propos manque d’ampleur et de précision. En réalité, c’est la réflexion qui est pauvre, si ce n’est inexistante. L’auteur se contente souvent de décrire, puis poser directement les conclusions qu’il pense pouvoir poser. Mais de réflexion, point (voir le petit texte en retrait ci-dessous). Comment élaborer une réflexion si l’on ignore les problématiques et les enjeux que soulève la nature des documents que sont les évangiles? Prenons un exemple simple: si les évangiles sont des écrits de foi et non d’histoire, qu’est-ce que cela entraîne comme conséquences dans la manière dont l’historien va les exploiter? Jamais M. Bourgeois n’a exprimé la moindre chose là-dessus. Dans son livre, de chapitre en chapitre, il ne fait que constater ce que tous les exégètes et les théologiens savent: c’est de la théologie, pas de l’histoire (dit grosso modo). Et dans la foulée, il dénigre et méprise ses sources. Il ne va jamais plus loin, pour se demander p. ex. si la théologie implique nécessairement l’exclusion de toute forme et de tout degré d’historicité et, en dernier lieu, l’historicité de Jésus de Nazareth. Pourtant, que la notion théologique de « Christ » ait été appliquée à Jésus n’implique pas l’inexistence de ce dernier ou qu’un personnage nommé Jésus a dû spécialement être créé pour le lui faire porter. Qu’est-ce que cette idée fixe que cultive M. Bourgeois de vouloir à tout prix faire disparaître Jésus de la scène de l’Histoire au motif que ceux qui ont témoigné et parlé de lui le considéraient comme le Messie et envoyé de Dieu?

Revenons à cet « hors histoire ». Que signifie-t-il? Que nous n’avons pas affaire à des récits historiographiques? On le sait déjà. Que les élaborations théologiques sont sans prise directe avec des faits historiques leur correspondant? On le sait aussi. Je reprends mon exemple sur la messianité: que Jésus soit reconnu et confessé comme le Christ ne correspond à aucune réalité historique tangible. Jésus n’est pas le Christ comme une voiture est jaune. Est-ce à dire que la notion de Christ est « hors histoire »? Non, puisqu’elle se réfère à une personne historique, Jésus de Nazareth. Autre exemple: l’idée que Jésus soit mort pour nos péchés n’a, elle aussi, aucun référent décelable par l’historien dans l’ordre des faits. Pourtant, elle n’entraîne pas que Jésus ne soit pas mort. Il est bel et bien mort. Qu’il le soit pour nos péchés résulte d’une interprétation croyante, qui n’est pas moins historique (mais autrement), puisqu’elle témoigne de ce qu’ont cru les premiers chrétiens dans un contexte donné. Ces remarques restent valables au niveau des récits, qui développent de manière narrative tel ou tel thème, rattaché à la personne de Jésus. Pour quelles raisons sérieuses M. Bourgeois décide-t-il de nier l’existence de Jésus sur le simple constat que ses disciples croient en lui et interprètent sa vie à la lumière de leur foi et de l’Ancien Testament? Aucune! Dans le prochain chapitre, l’auteur va exactement dans le même sens. Ce que nous verrons bientôt.

Excursus: Il faut faire une remarque d’ordre générale. Tant l’historien que l’exégète et le théologien ont à réfléchir sur ce qu’ils font. Il ne suffit pas de pratiquer sa discipline en suivant un protocole préétablit. Une réflexion d’ordre méthodologique est toujours nécessaire, pas seulement pour chaque discipline prise isolément, mais aussi dans leur rapport interdisciplinaire (voir Quelques ressources francophones autour du « Jésus de l’histoire« ). Une autre entrée dans la démarche réflexive et autocritique est aussi possible grâce à l’histoire de la pratique d’une discipline, en l’occurrence celle de la « quête du Jésus historique ». S’il est vrai que l’on a à apprendre de nos erreurs et des fautes commises dans le passé, il est indispensable d’avoir une connaissance critique de cette histoire qui débute au XVIIIe siècle et se poursuit jusqu’à nos jours. Cet indispensable retour sur soi que pratiquent exégètes et théologiens est parfaitement méconnu par M. Bourgeois, qui ignore complètement l’histoire et l’évolution de la recherche (ou qui commet l’erreur de ne pas s’y intéresser), au point de se méprendre gravement à propos des sources qu’il malmène, et au sujet des spécialistes qu’il méprise et regarde avec arrogance. Bien que M. Bourgeois sache les citer pour en déformer la pensée, il n’a pas reconnu une seule fois leur profonde honnêteté et la fécondité de leurs travaux. Cette question sera traitée avec le chapitre 11 intitulé « De la liberté du chercheur catholique », où l’auteur entretient une vision complètement dépassée et fantasmée des rapports entre un Vatican autoritaire et des exégètes catholiques soumis, où encore, plus largement, il est question d’une soi-disant large emprise de la religion sur la recherche du Jésus de l’histoire.

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Suite: La symbolique des nombres mine-t-elle la crédibilité des évangiles?

 

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