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Un Jésus fabriqué

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d) « C’était écrit » (chap. 9)

Letdans ce chapitre, l’auteur donne quelques exemples de renvois explicites du Nouveau Testament à l’Ancien, surtout chez Matthieu. Le principe est repris de l’épisode des « disciples d’Emmaüs ». Parmi ces exemples, on peut citer: la ville de naissance de Jésus (Bethléem); Nazareth, où le récit de l’annonciation est mis en parallèle avec celui de Samson; le massacre des innocents; la trahison de Judas; les paroles de Jésus en croix; le brisement des jambes; Pilate se lavant les mains; l’humiliation et la souffrance de Jésus (Ps 22 et És 53). L’auteur termine son parcours en évoquant les figues d’Apollos et de Paul qui, n’ayant pas connu Jésus, développèrent leurs idées de manière indépendante en se fondant uniquement sur les Écritures (Apollos) et/ou une révélation spéciale (Paul).

30. M. BOURGEOIS TIENT POUR ACQUIS CE QU’IL LUI RESTE À DÉMONTRER****Je pense que ce chapitre est très caractéristique de la démarche de l’auteur, qui consiste à s’approprier en le subvertissant un aspect du « fonctionnement » interprétatif mis en œuvre dans les évangiles (on parle d’herméneutique) afin de le faire correspondre, une fois mutilé, à la logique mythiste. Quelle logique mythiste est à l’œuvre ici? « Le présent chapitre montre comment l’accomplissement des Écritures permet de construire la biographie de Jésus. » (p. 76) La subversion que M. Bourgeois opère est très simple, mais fait toute la différence: les évangélistes se réfèrent à l’Ancien Testament non pas pour interpréter et mettre en lumière la portée de la vie et de l’œuvre d’un Jésus ayant existé, mais pour fabriquer de toutes pièces un « personnage biblique » nommé Jésus et « construire [s]a biographie ». « C’est dans la Bible que les Chrétiens ont découvert Jésus et d’après la Bible qu’ils ont construit sa biographie. » (p. 53) Notons que jamais M. Bourgeois ne justifie le fait qu’il faudrait abandonner le premier modèle pour adopter le second; jamais il n’explique pourquoi le Jésus qui accomplit les Écritures devrait forcément être un Jésus fictif et non un Jésus réel ayant existé. Signalons aussi qu’il ne s’est pas demandé une seule fois ce que les spécialistes, exégètes et théologiens, disent de ce rapport des évangiles à l’Ancien Testament. Bien que posé rapidement, le problème doit être soigneusement traité, afin de bien faire comprendre pourquoi M. Bourgeois se fourvoie.

31. LE RECOURS À L’ANCIEN TESTAMENT S’IMPOSAIT NATURELLEMENT AUX PREMIERS CHRÉTIENS — LES ÉCRITURES ÉTAIENT COURAMMENT UTILISÉES POUR ÉCLAIRER DES SITUATIONS ET DES PERSONNAGES RÉELS****Nous allons commencer par une question toute simple: pourquoi les écrivains du Nouveau Testament se réfèrent-ils à l’Ancien Testament?

♦ Ce que nous appelons « Ancien Testament » constituait pour eux la « Bible » du peuple d’Israël, référence normative de toute conduite et de toute pensée. Les Écritures juives étaient lues et commentées dans les synagogues, les lois et les prescriptions qu’elles contiennent devaient être observées. Il n’y a donc rien de plus normal à ce que les premiers chrétiens, et Jésus lui-même, se soient référés à leurs Écritures.

Deuxième question: pourquoi les écrivains du Nouveau Testament se sont-ils référés à l’Ancien Testament pour interpréter et mettre en lumière le sens et la portée de la vie de Jésus? Il faut faire deux remarques:

♦ La première, c’est que ce genre de démarche n’est pas entièrement nouveau. Il existe au sein même de l’Ancien Testament. Prenons l’exemple de l’exil (-587). Cette grande catastrophe a eu pour conséquence l’anéantissement d’Israël en tant que nation, celle de la royauté, la destruction du Temple, la perte de la « terre promise » et la déportation dans un pays étranger. Face à cette situation, certains milieux juifs parmi les déportés ont cherché à comprendre pourquoi ils en étaient arrivés là, pourquoi Dieu a permis une chose pareille et en quel avenir ils pouvaient encore espérer. C’est ainsi que l’on voit émerger de grands prophètes tels le deutéro-Ésaïe, Ézéchiel et Jérémie qui, tout en annonçant une promesse de rétablissement, interprètent l’Histoire pour lui donner un sens et l’ouvrir à de nouveaux horizons insoupçonnés jusqu’alors. Une telle interprétation de l’Histoire est aussi à l’œuvre dans ce que les spécialistes appellent l’histoire deutéronomiste. Cette interprétation consiste en une relecture de l’histoire d’Israël à la lumière du concept d’alliance qui se trouve dans le Deutéronome. Ainsi, schématiquement parlant, tout malheur, toute catastrophe touchant Israël sont interprétés comme un châtiment divin provoqué par une rupture d’alliance d’Israël, l’exil étant la catastrophe paradigmatique se profilant derrière de nombreux passages bibliques. Cependant, un tel jugement n’est pas le dernier mot de l’histoire, si bien que malgré des ruptures successives de l’alliance, c’est la fidélité de Dieu à sa parole et à ses choix (Israël demeure malgré tout son peuple) qui est mise en relief, ainsi que sa capacité à pardonner. Un mouvement similaire de réinterprétation existe dans le Nouveau Testament, où le « scandale de la croix » est assumé et intégré dans un plan divin: Ne fallait-il pas que le Christ souffre ces choses, et qu’il entre dans sa gloire? (Lc 24.26) Il n’y a aucune raison d’imaginer que la mort de Jésus est une invention, tout comme il n’y en a aucune pour considérer l’exil des Juifs à Babylone comme une fiction.

♦ Dans la seconde remarque, je veux simplement signaler qu’il n’y a pas que Jésus qui soit référé à l’Ancien Testament, mais aussi d’autres réalités que je vais énumérer. Paul applique des passages de l’Ancien Testament: à son auditoire d’Antioche de Pisidie (Ac 40.41); pour justifier sa mission vers les non-Juifs (Ac 13.47; 28.26-27; Rm 15.21); pour réprimander l’Israël de son époque (Rm 2.24); en parlant de ses contemporains juifs et grecs (Rm 9.18); l’exemple d’Abraham est appliqué aux chrétiens de Rome (Rm 4.1-25); une interprétation typologique est appliquée aux chrétiens de Galatie (Ga 4.21-31); Paul interprète les persécutions qu’il subit (Rm 8.36); il réfléchit sur le sort d’Israël à partir de l’Ancien Testament (Rm 9-11); il réfléchit également sur la mauvaise réception par ses contemporains du « scandale de la croix » qu’il prêche (1Co 1.18-2.16); il actualise plusieurs paroles et passages pour son auditoire de Corinthe (2Co 6.2, 16-18, etc.); l’Apocalypse reprend et réinterprète des prophéties de l’Ancien Testament pour les appliquer aux institutions et aux événements de son temps; etc. Les passages de l’Ancien Testament qui sont cités ou auxquels il est fait allusion sont toujours mis en rapport avec une réalité concrète: la mission de Paul; les persécutions endurées par Paul; les chrétiens de Rome ou de Galatie; les contemporains juifs et grecs de Paul; les institutions, les personnages et les événements de la période romaine contemporaine à l’auteur de l’Apocalypse. Le mouvement interprétatif est toujours le même: il s’agit d’interpréter et de mettre en perspective un fait ou une situation concrets, en faisant appel à des passages de l’Ancien Testament afin d’en actualiser le contenu et les intégrer dans une réflexion ou synthèse théologique originales. C’est aussi ce qui se passe avec Jésus-Christ. Il y a d’abord la réalité concrète que fut Jésus, mise en perspective et interprétée à la lumière de l’Ancien Testament, ce qui donne une nouvelle synthèse théologique. Sauf que dans ce cas, Jésus n’est pas seulement interprété par les Écritures, mais il constitue leur nouvelle clé de lecture. C’est ce que je vais clarifier dans ce qui suit. Avant cela, je vais faire une petite citation, dans laquelle est bien exprimée la dialectique qui existe entre Jésus et les Écritures: « Si les Écritures d’Israël ont pour principale fonction d’annoncer la réalité à venir (celle de Jésus le Christ), c’est donc cette réalité, à présent accomplie, qui dévoile leur sens. » (Christophe Singer, « Abolir, accomplir, dépasser: quel modèle pour quelle compréhension de la foi chrétienne? » dans Foi et Vie [Cahier Biblique 40, 2001] p. 78. La citation est reprise d’une section consacrée à l’interprétation christologique des Écritures)

Outre les grandes œuvres de relecture que nous avons signalées, il existait autour du Ier siècle un travail quotidien de traduction-actualisation des Écritures (de l’hébreu en araméen) dans les synagogues. C’est ce qui a produit le Targum, qui en désigne la forme écrite. Il faut aussi signaler une autre manière d’actualiser les textes, caractérisée par le pesher. Cette technique a notamment été utilisée à Qumrân. Elle consistait à identifier les éléments d’un texte commenté avec des personnes, des faits ou des événements contemporains du commentateur. On retrouve cette manière de faire en Mt 3.3, où Jean-Baptiste est identifié avec le prophète dont parle Ésaïe 40.3. Encore une fois, il s’agit d’appliquer les Écritures à des faits ou des personnes réels. Néanmoins, je dois nuancer le propos à ce sujet dans un stade ultérieur. Revenons à Jésus-Christ. Pour expliquer quelle est la différence fondamentale entre l’interprétation juive et l’interprétation chrétienne, nous laissons de nouveau la parole à Charles Perrot:

Les juifs voulaient d’abord expliquer le livre sacré de Moïse, source première de salut. Au contraire, les chrétiens regardaient Jésus comme la clé des Écritures et la source unique de salut: ils utilisaient les anciens livres saints surtout comme des instruments pour mieux désigner et proclamer Jésus Seigneur. -(source, p. 30)

Ce que Perrot dit sur le midrash vaut également pour l’interprétation chrétienne en général, c’est pourquoi nous le citons à nouveau (source, p. 15):

Pour un juif du Ier siècle, le texte de Moïse est normatif, en tant qu’il est le lieu fondamental de la Révélation. […] Le Midrash, cette actualisation de la Parole pour le temps présent, ne perd jamais de vue son lien référentiel radical: le texte sacré. Or, les premiers chrétiens bouleversèrent les données. C’est Jésus ressuscité lui-même qui devient le lieu radical de la référence et, en conséquence, l’Écriture n’est plus que la servante de la nouvelle Parole de Dieu. Jésus est substitué à la Tora. […] Le Midrashite juif part de l’Écriture pour mieux y revenir dans une Bible récrite, bien adaptée à son époque. L’évangéliste part de Jésus, il déclare son identité et raconte son œuvre de salut, avec l’aide des Écritures et des traditions orales, dans cette “Bible continuée” que constitue l’Évangile. […] Pour l’évangéliste comme pour les premiers chrétiens, tout part de Jésus et tout retourne à lui.

32. LES NOTIONS DE CRÉATIVITÉ ET DE FICTION QUAND ELLES SONT BIEN COMPRISES DANS LEUR CONTEXTE ÉVANGÉLIQUE N’IMPLIQUENT PAS L’INVENTION TOTALE QUE PRÔNE M. BOURGEOIS****J’en viens à la remarque précédemment annoncée et je poursuis la réflexion. Il est indéniable que dans la démarche herméneutique qui est celle des évangiles, il y a une part, j’ose dire, importante de créativité, et ce que l’on pourrait appeler, sans les connotations péjoratives que d’aucuns voudraient y voir, la fiction. C’est une réalité que tous les exégètes reconnaissent (sauf fondamentalistes). Non pas sous la forme d’aveu, mais celle d’un constat. J’en ai d’ailleurs déjà parlé à propos des récits de l’enfance de Jésus. La question est de savoir si cette part de fiction a une fonction spécifique et des limites, ou bien si elle est totale, intégrale, comme le pense M. Bourgeois. Il y a une différence abyssale entre parler de récits fictifs et déclarer l’ensemble d’une production de fictive. Des récits fictifs peuvent très bien se rapporter à une personne ayant existé (par la formation de légendes; pour des motifs philosophiques, religieux, et autres; ou bien encore pour le divertissement: romans historiques, théâtre, etc.); prétendre que tout est fictif, y compris la personne qui est au centre de tous les récits, c’est une tout autre affaire. Autant dire tout de suite que l’adoption par M. Bourgeois de la seconde option plutôt que de la première n’est justifiée nulle part et qu’elle crée plus de problèmes qu’elle n’en résout, pour ne pas parler de difficultés aussi insurmontables qu’inutiles. Elles seront relevées tout à la fin.

Le théologien Christian Duquoc écrit à propos de la fiction dans les évangiles:

Le texte néo-testamentaire […] est le résultat d’une élaboration littéraire pour mettre en lumière le sens des faits, d’événements, de paroles qui sombreraient, sans cette mise en scène, dans la banalité, le mythe ou le merveilleux. Le texte entre dans l’ordre de la fiction, tout en se démarquant du mythe, du conte et de la fable. Il est issu d’une volonté individuelle ou collective de faire apparaître au niveau du langage ce qui se tramait dans le quotidien et l’événementiel tout en s’y cachant.

[…] Il fallait […] raconter non selon les critères des chroniqueurs, mais selon la force évocatrice des romanciers.

[…] La fiction sauve l’événement de son enfermement dans le fait divers ou l’anecdotique, elle enchaîne les faits de telle sorte que, par construction littéraire, un sens à valeur universelle, se donne à lire. Le référent événementiel garde la fiction de se muer en conte ou de céder à l’imagination mythique. Les récits évangéliques se situent dans cet entre-deux: l’événement comme horizon nécessaire, point de fuite pour une part insaisissable en raison de sa contingence et de son caractère non répétitif, la construction littéraire comme tentative de générer un sens à partir de l’enchaînement potentiel de séries factuelles. Le récit impose une structure et libère un sens. Ce procédé met un lien littéraire entre les événements racontés, les paroles rapportées, les gestes triés et l’émergence d’un sens pour tout lecteur, individuel et collectif. On perçoit que dans cette dialectique entre le fait contingent, à jamais évanoui, et la construction littéraire, l’événementiel, même s’il est insaisissable en sa singularité, est décisif pour le sens.

Le cadre de la corrélation pourrait être défini à partir du croisement entre la direction de l’interprétation confessée par la foi de la communauté, le récit évangélique et le substrat factuel entre-aperçu dans le montage littéraire. Ce substrat factuel est le garant de la singularité de l’expérience racontée et la clé du refus de laisser dériver le récit vers la constitution d’un mythe. – « L’intérêt théologique de la quête du Jésus historique », références, p. 503, 505, 507-508.

33. CE QUE M. BOURGEOIS RÉUSSIT À PROUVER C’EST QUE LES ÉVANGILES NE SONT PAS DES REPORTAGES HISTORIQUES, NON QU’ILS NE CONTIENNENT RIEN D’HISTORIQUE****Je disais donc que la fiction fait partie des évangiles. Elle en fait tellement partie, que la tâche de l’historien s’avère longue et difficile (l’œuvre monumentale de Meier le confirme de manière éloquente). Mais est-elle pour autant une tâche impossible? Je ne pense pas. De toute façon, même si elle l’était, cela ne voudrait pas dire que la thèse de M. Bourgeois s’en trouverait confirmée. Elle ne l’est pas, loin de là. Une investigation historienne est donc possible, c’est ce que prouvent à leur manière un Schlosser, un Perrot ou un Meier. Il est tout à fait possible de mettre en évidence des faits majeurs de la vie de Jésus, ne serait-ce que sa mort violente. Les imprécisions et les divergences entre les récits ne sont pas du tout une raison suffisante pour déclarer forfait et se faire mythiste. C’est pourtant ce que fait M. Bourgeois quand, dans son chapitre sur les contradictions (chap. 4), il se contente de les constater sans plus rien faire avec. Elles sont là, c’est tout. Ce que M. Bourgeois réussit à prouver, c’est que les évangiles ne sont pas des reportages historiques, non qu’ils ne contiennent rien d’historique. C’est pareil dans le chapitre qui m’occupe maintenant. Il constate certaines choses, sans se poser davantage de questions. C’est pourquoi je suis contraint de le faire à sa place, pour redresser ce qu’il a tordu par la force de son ignorance. J’ai fait précédemment remarquer que les références à l’Ancien Testament ne se rapportant pas à Jésus se rapportaient toutes à des personnes, des faits ou des événements réels. Pourquoi cela ne vaudrait-il pas pour Jésus? En appliquant le raisonnement à Jésus, je ne prétends pas que tous les faits et tous les événements décrits dans les évangiles ont forcément un référent historique. Ce qui est visé par les auteurs des évangiles quand ils ont recours à l’Ancien Testament c’est la personne même de Jésus, dans son être et son agir indissociablement. Voilà la référence. À partir de là va se mettre en place « [u]n véritable système d’interprétation […]: Jésus, ses paroles et ses actes, mais surtout sa mort infamante et sa résurrection sont la réalisation d’un programme prophétiquement annoncé. Jésus, devenu Christ et Seigneur, est l’accomplissement des Écritures » (Pierre Geoltrain, source p. XX [= 20], cité par M. Bourgeois, p. 75).

34. M. BOURGEOIS N’EXPLIQUE JAMAIS POURQUOI LES RÉFÉRENCES ET LES ALLUSIONS À L’ANCIEN TESTAMENT DEVRAIENT AMENER À CONCLURE QUE LES RÉCITS SONT TOTALEMENT INVENTÉS ET PRÉTENDRE QUE JÉSUS N’A JAMAIS EXISTÉ****M. Bourgeois conclut trop rapidement à la fabrication de Jésus. Nous avons déjà parlé de création d’événements, notamment en ce qui concerne les récits de l’enfance chez Matthieu et Luc. Un exemple simple à relever est la naissance à Bethléem. De nombreux exégètes font remarquer que la plupart des traditions néotestamentaires incitent à considérer Nazareth comme lieu de naissance, non Bethléem. Matthieu et Luc font, chacun à sa manière, naître Jésus à Bethléem pour des raisons théologiques: annoncer sous la forme d’un « récit aux apparences historiques » qu’il est « le vrai Fils de David, le Messie royal annoncé par les prophètes » (Meier, source, p. 138). Tout le récit de l’enfance chez Matthieu est construit selon ce procédé, où Jésus est mis en parallèle avec Moïse. La mise en œuvre de ce procédé littéraire ne signifie nullement que Jésus n’a jamais existé, mais que la personne de Jésus a une importance particulière, décisive, dans le plan de Dieu pour Israël et l’humanité. M. Bourgeois ne nous explique jamais pourquoi les citations d’accomplissement, les références ou les allusions à l’Ancien Testament devraient systématiquement amener à la conclusion qu’un récit est totalement inventé, mais aussi et surtout à prétendre que Jésus lui-même n’aurait jamais eu d’existence historique. Ce n’est pas parce qu’une référence prophétique est attribuée à Jean-Baptiste que ce dernier n’a jamais existé! De plus, il ne vient pas à l’idée de M. Bourgeois qu’une référence prophétique puisse changer ou moduler un récit, sans pour autant nous contraindre à n’y voir qu’une pure création, comme on en trouve dans les récits de l’enfance. Il ne vient pas non plus à l’idée de M. Bourgeois qu’une référence prophétique puisse être jointe après coup à un récit que nous n’aurions aucune raison de considérer comme une pure fiction. Un troisième cas de figure peut être invoqué: bien en deçà de la notion théologique christocentrique de l’accomplissement des Écritures, il y a le désir et la volonté quotidienne de tout juif de mettre en pratique la Tora et de faire la volonté de Dieu. Jésus ne fait pas exception. C’est même un trait significatif que de présenter Jésus comme étant né sous la Loi (Ga 4.5), circoncis le huitième jour (Lc 2.21), accompagnant ses parents au Temple de Jérusalem pour sa majorité religieuse (douze ans; Lc 2.41s), allant selon sa coutume à la synagogue (Lc 4.16), et donc tenu comme tout Juif d’observer la Loi. Si l’on écrit pour des idées, à combien plus forte raison agis-t-on, résiste-t-on, voire meure-t-on pour des idées! Dès lors, qu’y a-t-il d’étonnant à ce que Jésus ait agi conformément à la Loi, qu’il en ait fait valoir une approche différente, intériorisée, subversive, à l’écoute de la volonté divine et au service du prochain? De plus, n’oublions pas que Jésus avait aussi la réputation d’être prophète. Outre le fait que les prophètes ont la réputation de mal finir, ils ont avant tout un rapport privilégié avec la parole (de Dieu), ainsi qu’avec les gestes et les actes symboliques qui peuvent parfois accompagner ces paroles (cf. le livre de Samuel Amsler, Les Actes des prophètes). Je pense par exemple à Jésus chassant les vendeurs du Temple, ou encore Jésus mangeant à table avec les gens réputés pécheurs. La parole est jointe au geste, à un geste hautement symbolique, qui parfois se fait provocateur, violent, subversif, renversant! C’est donc aller vite en besogne que d’attribuer toute parole et tout agir de Jésus au projet théologique des rédacteurs, à leur volonté de présenter un Jésus accomplissant les Écritures à la lettre. S’il existe indéniablement un tel aspect, ces mêmes rédacteurs témoignent des desseins de Dieu et de l’attitude libre et obéissante de Jésus à son égard. Les Écritures que Jésus accomplit ne sont pas seulement des textes, mais la volonté et les promesses de Dieu; l’accomplissement des Écritures n’est pas seulement l’accomplissement d’une destinée inscrite dans les cieux de toute éternité, mais celle d’une liberté et d’une volonté jointes à celles du Père, exercées dans l’obéissance et la prière (et dans l’amour!). Les disciples de Jésus sont les témoins de quelque chose qui, d’une part, fut à la fois proche et insaisissable et qui, d’autre part, les a dépassés et emportés vers une toute nouvelle manière de voir.

Regardons maintenant l’argumentation de l’auteur de plus près.

35. L’ARGUMENTATION DE M. BOURGEOIS EST CREUSE ET NE MÈNE NULLE PART* ***De la page 76 à 79, l’auteur choisit la facilité. Il commence en effet par le récit de l’enfance chez Matthieu: naissance de Jésus à Bethléem (récit des Mages); la ville de Nazareth; le massacre des Innocents; et, chose curieuse, l’âne et le bœuf repris d’une tradition tardive, n’ayant donc rien à voir avec Luc ou Matthieu. J’en ai déjà suffisamment dit sur les récits de l’enfance et montré que l’argumentation de l’auteur est fondée sur une mauvaise exploitation des sources. Je ne reviendrai pas là-dessus.

Ensuite, l’auteur passe en revue: un épisode de la trahison de Judas (les trente pièces d’argent), les dernières paroles de Jésus en croix, le brisement des jambes, Pilate se lavant les mains, la souffrance et l’humiliation du Christ. Pour chacun de ces récits (sauf les récits de l’enfance), je vais faire part des conclusions de l’auteur et exprimer l’une ou l’autre remarque. Rappelons-nous bien que l’auteur prétend que « l’accomplissement des Écritures permet de construire la biographie de Jésus » (p. 76, je souligne).

♦ Les trente pièces d’argent: pas de conclusion ou remarque de l’auteur. De quoi est-il précisément question? En Matthieu 26.15 on apprend que Judas a livré Jésus aux grands prêtres pour trente pièces d’argent. Pris de remord, Judas finit par regretter son geste, restitue la somme reçue et va se pendre. Néanmoins, les grands prêtres n’investissent pas cet argent dans le trésor du Temple, mais s’en servent pour acheter un champ, pour y ensevelir les étrangers (Mt 27.7). C’est alors que Matthieu introduit une citation d’accomplissement: Ils ont pris les trente pièces d’argent, le prix attribué par les israélites à celui qu’ils ont apprécié, et ils les ont données pour le champ du potier, comme le Seigneur me l’avait ordonné. (Mt 27.9-10) Il est indéniable que les récits concernant Judas, celui de sa trahison et de sa mort, ont été influencés par les Écritures. Sans tenir compte des problèmes que soulève cette citation, je veux simplement dire ceci: que prouve ici M. Bourgeois? Que Judas n’a jamais existé? Non. Que Judas n’a pas trahi Jésus? Non. Que Judas n’est pas mort d’une mort violente? Non. Que Jésus n’a pas été trahi? Non. Que Jésus n’avait pas de disciple nommé Judas? Non. Que pour toutes ces raisons Jésus ne peut avoir existé? Non. M. Bourgeois n’a rien prouvé de tout cela. Il fait simplement remarquer que le récit de Matthieu est influencé par les Écritures.

♦ Les dernières paroles de Jésus: pas de conclusion ou remarque de l’auteur. Ici aussi, que prouve M. Bourgeois? En admettant que toutes les paroles attribuées par les évangélistes à Jésus soient fictives, prouve-t-il que Jésus n’est pas mort d’une mort violente? Non. Qu’il n’est pas mort en croix? Non. Qu’il n’a pas pu dire quoi que ce soit? Non. M. Bourgeois ne prouve rien du tout. Il se contente de nous dire que les évangélistes citent les Écritures.

♦ Le brisement des jambes: pas de remarque. Pareil ici. Mêmes questions.

♦ Pilate se lave les mains: l’auteur relève que ce que disent dans leur bref échange Pilate et la foule est repris des Écritures (ce n’est néanmoins pas aussi évident). Quoi qu’il en soit, même si Matthieu avait donné à cet échange sa forme actuelle, que peut-on en déduire? Que Jésus n’a subi aucun procès? Non. Que Jésus n’a jamais comparu devant Pilate? Non. Que Pilate voulait au contraire condamner Jésus? Non. Que pour toutes ces raisons Jésus ne peut avoir existé? Non.

♦ La souffrance et l’humiliation de Jésus: « Marc et Luc ont utilisé le Psaume 22 pour construire leurs récits et chacun y a ajouté ce qui lui semblait bon. […] Les Écritures et quelques ajouts personnels suffisaient. » (p. 84) Voilà le verdict de M. Bourgeois. Il faut bien noter l’ordre que donne l’auteur: Marc et Luc construisent d’abord à partir du psaume 22, ensuite ils ajoutent ce qui leur plaît. On est en plein bricolage. Pourquoi M. Bourgeois n’envisage-t-il pas le contraire? À savoir que les traditions primitives auxquelles Marc et Luc puisent sont d’abord fondées sur ce qui s’est produit ces jours-ci à Jérusalem (Lc 24.18) et ensuite ont été rapprochées avec le psaume 22, recevant ainsi leur forme finale en Marc et en Luc. Pourquoi M. Bourgeois n’envisage-t-il pas ni ne discute cette hypothèse? La présence de parallélismes (parfois fort allusifs) entre quelques versets de la Passion avec le psaume 22 ne constitue pas une preuve de ce que M. Bourgeois avance. Ma remarque sur le psaume 22 vaut également pour Ésaïe 53. Dans son livre Jésus de Nazareth. Mythe ou histoire? (Payot, 1925), Goguel conteste que le récit de la crucifixion soit entièrement sorti du psaume 22 (comme le soutiennent Reinach et Couchoud). Son idée générale, c’est que le psaume n’est pas assez précis ni en rapport assez étroit avec la crucifixion pour qu’il soit possible de prétendre que cette dernière n’était pas présupposée, c’est-à-dire antérieure à l’interprétation du psaume. Même jugement sur Ésaïe 53. Goguel dit que dans les textes du Nouveau Testament qui y font référence, « il n’est pas question du fait de la mort du Christ, mais de sa portée. Chez Paul lui-même, Ésaïe 53.1 n’est expressément cité qu’en Rm 10.16, non à propos de la mort du Christ, mais à propos de l’échec de la prédication chrétienne » (p. 221). Ce dernier fait me paraît important contre la thèse mythiste de l’invention. Ce passage de Paul montre clairement comment et dans quel but étaient utilisées les prophéties: non pas pour inventer de toutes pièces, mais pour interpréter des faits et des situations. C’est ce que j’ai relevé plus haut.

* * *

Suite: La thèse mythiste de l’invention est-elle vraiment tenable?

 

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