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La thèse mythiste évaluée

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Suite de d) « C’était écrit » (chap. 9).

Quelques remarques sur l’invraisemblance de ce qu’affirme M. Bourgeois
et la position mythiste en général:

lettrine-il faut toujours garder une chose fondamentale à l’esprit: quand M. Bourgeois émet paisiblement ses suppositions, que tout lui semble si simple et évident, il le fait sur base et en fonction du « produit fini » que sont les évangiles. Toute autre était la situation des premiers chrétiens qui, selon la théorie de M. Bourgeois, quand tout a commencé à se mettre en marche, n’avaient évidemment ni évangiles ni même encore inventé de Jésus. Il s’ensuit donc que la position privilégiée de M. Bourgeois et la facilité avec laquelle il pose ses conclusions n’ont absolument aucun rapport avec les conditions qui étaient celles des premiers chrétiens. Ce genre de précaution méthodologique ne semble même pas lui effleurer l’esprit. C’est pourquoi il projette, sans y prendre garde, sa propre situation et les raisonnements qui en découlent sur les premiers chrétiens.

36. UN PROBLÈME D’ORDRE PRATIQUE****Les Écritures juives comportent une masse considérable d’écrits, ces derniers étant à peu près trois fois plus importants que ceux du Nouveau Testament. Est-il nécessaire de préciser qu’aux temps anciens, aussi larges qu’ait pu être la paume des gens de cette époque, l’Ancien Testament ne pouvait d’aucune manière tenir dans une main. Il y avait une multitude de rouleaux – c’est au sens propre qu’il faut ici parler de bibliothèque! – correspondant aux divers livres dont il était composé. Il faut aussi savoir que la commode subdivision en chapitres et en versets n’existait pas. Le texte hébreu ne comportait ni voyelles ni ponctuation; la traduction grecque des Septante ne prévoyait pas d’espaces entre les mots et les lettres étaient toutes écrites en majuscules. Tout ceci pour dire que les Écritures juives telles qu’elles se présentaient au Ier siècle n’avaient pas du tout les avantages pratiques actuels. De telles circonstances doivent nous faire réfléchir sur la possibilité de mettre en chantier un processus de sélection de données sur la base duquel aurait intégralement été créée la vie d’un personnage appelé Jésus.

Excursus sur le dixième chapitre: Il faut à ce stade faire un petit excursus sur le dixième chapitre du livre de M. Bourgeois, intitulé « Le Messie« . Dans le chapitre neuf, l’auteur prétend expliquer « comment Jésus a été fabriqué », alors que dans le chapitre dix il aborde le « pourquoi » (p. 86, l’auteur souligne en gras). Ces deux chapitres sont donc complémentaires. Non, bien sûr, Jésus n’a pas été inventé à partir de rien. Jésus répond à une attente, une espérance, que l’on retrouve exprimée de multiples manières dans l’Ancien Testament et la littérature juive extratestamentaire (ou intertestamentaire). Le thème que M. Bourgeois privilégie est celui de la messianité, auquel il subordonne d’autres thèmes comme celui du salut, du sauveur, des miracles, du jugement, etc. Quel est, en somme, le propos de l’auteur dans ce chapitre? En mes propres termes, je dirais qu’il est de fournir un substrat religieux ou théologique censé expliquer pourquoi et dans quelle perspective Jésus a été inventé. Ce faisant, « Jésus quitte l’histoire pour retrouver ses origines, la spéculation religieuse juive » (p. 86), je lis bien: la spéculation religieuse juive (!). Néanmoins, un problème de taille demeure, un problème que j’ai déjà signalé: pourquoi ce « substrat théologique » devrait-il exclure qu’il y ait un substrat historique lié à la personne de Jésus? Pourquoi soutenir que la théologie crée un personnage fictif et non qu’elle interprète une personne réelle? En somme: pourquoi « Jésus quitte[-t-il] l’histoire » (p. 86)? M. Bourgeois ne répond nulle part à la question. Peut-être s’imagine-t-il que la teneur de son livre suffit à justifier une telle prise de position? Cependant, je pense que la lecture critique que j’en fais démontre tout le contraire! Dans les trois quarts de ce chapitre, l’auteur ne fait que reprendre ce que les évangiles ont eux-mêmes mis en évidence et développé en rapport avec l’Ancien Testament. À part cela, M. Bourgeois ne démontre rien quant au bienfondé de sa thèse. Il en reste au stade descriptif et nous dit: regardez ce que font les évangiles, cela montre que j’ai raison. Or, on est bien loin du compte!

37. LE PROBLÈME DES CRITÈRES DE SÉLECTION DES DONNÉES****Comme je l’ai dit, les Écritures juives renferment une importante quantité de textes. Se pose alors la question du critère grâce auquel certains textes ont attiré l’attention et ont été sélectionnés. Quel était ce critère? Y en avait-il plusieurs? L’auteur ne nous dit rien. Il reste à la surface des textes tels qu’ils se présentent actuellement, mais ne propose rien sur leur origine et les étapes de leur formation. M. Bourgeois pourrait sans doute répliquer qu’un critère possible était représenté par le thème du « Messie souffrant ». Je pose alors les questions suivantes: quelles étaient l’ampleur de cette thématique et sa réception dans la société juive du Ier siècle? Quelle idée se faisait-on du Messie et de la délivrance d’Israël? Il faut, à ce sujet, faire un excursus.

Excursus: Dans son chapitre consacré au Messie, l’auteur ne répond pas aux questions que je viens de formuler. Il se contente de faire quelques rapprochements avec la littérature extratestamentaire. À la page 92 de son livre, l’auteur compare le fragment d’un manuscrit de la mer Morte, issu de la grotte n°4 (4Q521, qu’il cite d’après Geza Vermes, source, p. 22), avec Mt 11.2-5 (une allusion à divers passages d’Ésaïe). L’auteur précise que ce manuscrit « présente avec Matthieu 11.2-5 […] une évidente parenté » (p. 92). Le second texte présenté par l’auteur provient du Testament de Moïse (10.4-7), qui est mis en parallèle avec Mt 24.29-30. Je veux relever ici un grave problème de méthode:

◊ La démarche de l’auteur est très parcellaire: on choisit deux bouts de texte et hop! on généralise. Ainsi, pour le premier exemple: « L’interprétation que les évangiles font de la prophétie d’Isaïe est conforme à la tradition juive de l’époque intertestamentaire. » (p. 93) L’auteur s’appuie sur une petite citation de Pierre Grelot (note 144): « L’annonce de la Bonne Nouvelle s’est appuyée non seulement sur les Écritures mais aussi sur l’interprétation que ces textes avaient reçue de la tradition juive. » (p. 110, qui cite P. Grelot, source, p. 275). Après 270 pages d’enquête, on comprend que Pierre Grelot fasse quelques remarques générales. Par contre, les quelques pages de M. Bourgeois montrent sa promptitude à généraliser et à tirer rapidement des conclusions. De plus, il durcit le rapport en parlant de conformité, tandis que Grelot parle d’appui. Enfin, toujours à propos du premier exemple, l’auteur termine par une affirmation lapidaire: « La pensée chrétienne est une pensée juive. » (p. 93)… Mouais… Surtout que Jésus et les premiers chrétiens étaient juifs, mais ce n’est pas grave.

◊ Le procédé comparatif de l’auteur est purement littéraire et limité à des bouts de texte, sans qu’il y ait de considération pour l’ensemble des textes cités et pour les idées du/des groupe(s) d’où ils émanent. M. Bourgeois ne parle jamais de la pluralité des courants dans le judaïsme du Ier siècle. Ainsi, toujours en rapport avec le premier exemple, il nous dit qu’il s’agit d’un « texte juif » (p. 93), comme si le fait d’être un manuscrit de la mer Morte (ce que l’auteur précise) n’avait aucune espèce d’importance (ce dont l’auteur ne parle pas). Au niveau du comparatisme, M. Bourgeois relève les correspondances formelles entre le manuscrit 4Q521 et Mt 11.1-2, en se limitant aux mots et aux expressions sans se demander ce qu’ils signifient: Que veulent dire « Messie » et « bonne nouvelle » dans le contexte d’un manuscrit découvert à Qumrân, parmi une quantité impres-sionnante d’autres manuscrits? Pas de réponse. Rien n’est dit sur le messianisme tel qu’il était conçu dans ces manuscrits et dans la vie du mouvement juif dissident d’où ils émanent. Ce genre de recherche est évidemment bien plus exigeant, je comprends que M. Bourgeois s’en soit passé. Ou bien, en piètre amateur qu’il est, peut-être ne savait-il pas qu’il avait à répondre à certaines exigences? Je veux bien lui donner un tuyau: des spécialistes se sont déjà penchés sur le sujet! On trouve d’intéressantes contributions dans un ouvrage qui figure pourtant dans la bibliographie de l’auteur, dont celles de Charles Perrot et Gérard Rochais, respectivement: « Pluralité théologique du judaïsme au Ier siècle de notre ère » et « Apocalyptique et mouvements juifs au Ier siècle » (dans source). La même remarque vaut pour le traitement que M. Bourgeois réserve à la citation d’Ésaïe 61.1 par Luc (4.18), où il conclut: « Ce passage d’Isaïe traite d’un Messie qui annonce l’Évangile. Les chrétiens s’en sont donc emparé […] » (puis l’auteur cite Mt 11.2-5; p. 91, je souligne). M. Bourgeois précise bien que dans le texte grec de la Septante, le verbe utilisé pour « annoncer une bonne nouvelle » est euaggelizo, d’où découle le mot évangile. Et il s’arrête là, sans se demander ce que peut bien signifier le passage d’Ésaïe dans son propre contexte, afin de pouvoir apprécier l’évolution, le décalage, l’originalité de la reprise chrétienne. Au contraire, M. Bourgeois projette sur le texte d’Ésaïe l’interprétation chrétienne des évangiles, de sorte que les (méchants?) chrétiens s’en sont emparés…, des chrétiens qui à la base étaient juifs… Poursuivons! Comme pour le premier cas, M. Bourgeois s’attache aux correspondances formelles et ne donne qu’un nombre très limité d’exemples. Ainsi, dans la thématique du jugement, l’auteur cite le Testament de Moïse « qui présente quelques affinités avec l’évangile selon Matthieu [24.29-30] » (p. 94). Le propos de l’auteur est de nous montrer que le thème du Messie est lié à celui du jugement, de sorte qu’à la fin des temps « le Messie jugera ». Seulement, il n’est question d’aucun Messie dans le Testament de Moïse! De plus, de qui est-il question dans le passage de Matthieu? Du Messie? Non, il s’agit du « Fils de l’homme ». Qu’est-ce qui intéresse M. Bourgeois? La rigueur? Le travail bien fait? Non. Rien n’en témoigne. Oui mais, me dira-t-il, quelle différence entre le Fils de l’homme et le Messie? Jésus est l’un et l’autre, alors à quoi bon? Je réponds alors: la différence c’est que les évangélistes ont jugé bon de parler du Fils de l’homme et non du Messie. La question à se poser est: pourquoi? De même que les évangélistes ne font jamais dire à Jésus qu’il est le Messie [du moins directement]. Cela aurait été facile, non? Par contre, ils lui font dire qu’il est le Fils de l’homme. La question qui se pose est: pourquoi? Tout cela a une signification, un but, et reflète même peut-être, je dis bien peut-être, une réalité historique. Pourquoi s’en passer? Pour finir, je ne conteste pas qu’il existe d’autres sources où l’on trouve la figure du Messie et le thème du jugement de manière conjointe. Ce que je relève, c’est la légèreté du traitement et le peu qu’il faut à M. Bourgeois pour se sentir satisfait d’une démonstration. J’espère qu’il n’en sera pas de même pour ses lecteurs!

◊ Dernièrement, je veux simplement faire remarquer que l’auteur fait grand cas de banalités, de lieux communs de la littérature biblique: le thème du jugement et le catastrophisme lié à l’apocalyptique. Il n’y a rien, mais absolument rien d’étonnant à ce que les évangiles leur aient réservé une place, selon le projet théologique qu’ils poursuivaient. Est-ce une preuve qu’ils ont tout inventé? Nullement! Est-ce une preuve que M. Bourgeois fait montre d’une grande négligence? Certainement! Encore une fois, M. Bourgeois isole, découpe, oublie que chaque bout d’évangile qu’il cite fait partie d’un contexte, d’un ensemble plus large dont il ne tient aucun compte (cela vaut également pour les apocryphes).

38. LE PROBLÈME DE LA PLURALITÉ DES SOURCES****Il faut bien se rendre compte d’une chose: jamais M. Bourgeois ne s’est préoccupé de donner une explication sur l’origine et les étapes de formation des évangiles, voire de tout le Nouveau Testament. M. Bourgeois ne peut pas prétendre reprendre à son compte le résultat des recherches actuelles dans ce domaine et en même temps soutenir sa théorie mythiste. Des questions insolubles font immanquablement surface: Comment se fait-il que plusieurs auteurs à différents endroits, dans un laps de temps si restreint, se sont tous mis à rédiger des vies de Jésus? Où, quand et comment se sont-ils tous mis d’accord pour inventer Jésus? Mais surtout: pourquoi ne semblent-ils pas s’être mis d’accord, chacun ayant rédigé son évangile, poursuivi son but théologique, reflétant ses traditions propres, témoignant d’une tendance parmi celles qui composaient le christianisme primitif? Comment ce pluralisme a-t-il été possible, en même temps que cette unité de fond? Pour faire ses preuves et gagner en crédibilité, la thèse mythiste doit répondre à ces questions. M. Bourgeois n’y répond pas, cela ne semble même pas l’intéresser. Ne se rend-t-il compte de rien? N’est-il pas interpellé par ses propres audaces? À vrai dire, je ne suis pas étonné. M. Bourgeois n’a jamais montré un quelconque sérieux face aux sources. Il n’y voit que de la littérature, sans consistance historique aucune. Voilà ce qui caractérise en fait la théorie mythiste: du blabla inconsistant qui traite ses sources comme un prélude à ce qu’il faut prouver. Ceci nous amène au problème suivant.

39. POUR M. BOURGEOIS, LE NOUVEAU TESTAMENT EST UNE AFFAIRE EXCLUSIVEMENT LITTÉRAIRE — IL N’EST TENU AUCUN COMPTE DES INTENTIONS EXPLICITES OU IMPLICITES DES AUTEURS — POUR SOUTENIR SA THÈSE ABSURDE M. BOURGEOIS A RENDU SES SOURCES ABSURDES ET INCOMPRÉHENSIBLES****Si M. Bourgeois traite les sources du christianisme comme un roman historique, ce n’est pas moins vrai de ses acteurs et de son inscription dans l’histoire. De nouveau, des problèmes s’imposent immédiatement. Ils se résument tous dans le fait que, comme en témoigne déjà le Nouveau Testament, il existe indéniablement un enracinement dans l’histoire, quelque chose qui se passe hors des textes et dont ceux-ci témoignent plus ou moins indirectement. M. Bourgeois oublie ou feint d’ignorer que, ce que les témoins, apôtres et communautés des premiers temps écrivent, ils ne font pas que l’écrire mais ils le vivent! Il existe des rapports entre des acteurs réels, qu’ils soient conflictuels ou consensuels. C’est ce dont témoignent p. ex. les épîtres de Paul. L’existence même du genre épistolaire suppose un destinateur et un destinataire, en l’occurrence un Paul missionnaire et telle ou telle communauté réceptrice. Il y a des chrétiens, il y a des communautés, il y a des rapports qui se sont tissés et qui existent. Cette réalité hors texte qui plonge jusque dans les années 30 (avant donc la rédaction de nos évangiles canoniques!) met le mythisme à mal. On peut prendre un exemple plus précis. Après avoir déclaré que Jésus n’est qu’une invention, M. Bourgeois pourrait en dire autant de Pierre (ou Képhas) et de Jacques le « frère du Seigneur ». Cependant, il y a le témoignage de Paul, qui prétend dans son épître aux Galates les avoir rencontrés tous les deux. Ce qui est éminemment gênant pour le mythisme, puisqu’ils ont eu un rapport direct avec Jésus de Nazareth: le premier parce qu’il fut son disciple; le second parce qu’il est son frère. Or, Paul n’a jamais mis cela en doute, bien qu’il soit en position d’infériorité et obligé de défendre son apostolat. Qu’y a-t-il alors d’étonnant à ce que M. Bourgeois veuille se débarrasser de Paul? Il écrit à la note 24 de son livre (p. 22): « Son existence est aussi douteuse que celle de Jésus. » C’est aussi simple que ça. Les maigres arguments qu’il donne à la p. 131 où il renvoie sont parfaitement risibles. J’y reviendrais. Contentons-nous maintenant de poser quelques questions:

a) Quel sens peuvent avoir la première prédication chrétienne, la démarche missionnaire et l’annonce du salut si elles sont toutes liées à une invention littéraire? Mais pour répondre, il faut d’abord supposer résolu le problème de l’antériorité du kérygme, de la proclamation, de Paul et même celle de la fondation des premières communautés, à toute production littéraire un tant soit peu élaborée! En d’autres termes, les premiers chrétiens ont cru et prêché aux foules un mythe qu’il restait encore à inventer…

b) Quel sens y a-t-il à parler d’accomplissement des Écritures et des promesses divines si celui qui les accomplit n’est qu’une invention littéraire?

c) Dans quel sens les évangélistes entendent-ils susciter la foi à leurs auditeurs/lecteurs et de quelle sorte de foi parle-t-on quand celle-ci est à placer dans une invention littéraire?

d) Le Messie attendu de l’espérance juive peut-il n’être qu’une création littéraire? Les premiers chrétiens croyaient-ils en un Dieu de papier qui leur enverrait un Messie de papier? Comment expliquer qu’un être humain ait été reconnu et confessé comme le Christ? Reconnaît-on, confesse-t-on et croit-on en une invention délibérée? C’est invraisemblable.

e) Au début de l’évangile de Marc, nous lisons que les temps sont accomplis (1.15). C’est le même terme grec qui est utilisé pour signifier l’accomplissement des Écritures. En Jean 7.6, Jésus parle de son temps personnel qui n’est pas encore arrivé. L’auteur de l’épître aux Hébreux parle de ces jours qui sont les derniers(1.2), dans lesquels Dieu a parlé par son Fils. Qu’est-ce que je veux dire par là? Simplement que la notion d’accomplissement telle qu’elle est conçue par M. Bourgeois est beaucoup trop étroite. Il se limite à dire que les auteurs évangéliques ont collecté des passages de l’Ancien Testament pour créer la « biographie de Jésus », et voilà comment Jésus accomplit les Écritures… Comme nous l’avons dit, le Nouveau Testament est pour M. Bourgeois une affaire purement littéraire. Il n’y a ni temporalité réelle ni épaisseur historique. Tout est ramené à une surface plane, tout part du texte et tout y retourne. Or, le problème, c’est que les écrits du Nouveau Testament renvoient sans cesse à un hors texte sans lequel ils n’auraient tout simplement aucun sens (voir les remarques précédentes). Tout comme l’apôtre (apostolos = envoyé) qui ne serait plus l’envoyé de personne; comme le témoin (martus) qui ne serait plus le témoin de personne. Il faudrait aussi croire que: l’espérance juive se trouve comblée par un Christ de papier; que les temps s’accomplissent dans des textes et que les jours les derniers sont inaugurés par des textes. Comment expliquer les Paul et les Pierre partis prêcher la Bonne nouvelle du salut de Dieu!? Tout cela n’a aucun sens. Pour soutenir sa thèse absurde M. Bourgeois est obligé de rendre ses sources absurdes, incompréhensibles, de les conformer, en quelque sorte, à ce qu’il veut soutenir.

Comment M. Bourgeois explique-t-il et interprète-t-il ces données du Nouveau Testament? Malheureusement, ce n’est pas en consultant son livre qu’on le saura. Pour survivre, le mythisme est obligé soit de dissimuler une bonne partie des sources pour éviter d’en parler, soit de s’en débarrasser purement et simplement, soit de les interpréter comme bon lui semble et d’y voir partout l’expression de la mauvaise foi et du mensonge. Tout ça pour quoi? Pour pouvoir continuer à soutenir un dogme aussi invraisemblable que farfelu (voir également §68 et 69).

40. LE PROBLÈME DU CARACTÈRE HISTORIQUE DES ÉVANGILES****Que cela plaise ou non à M. Bourgeois, les évangiles ont un caractère historique. Ils renferment des informations cohérentes (je ne dis pas qu’elles sont toujours exactes) sur la géographie, les institutions sociales et les autorités politiques et religieuses, les différentes tendances du judaïsme et leurs croyances particulières, etc. Ensuite, une question qui doit frapper l’esprit est: dans l’hypothèse d’une invention de Jésus, pourquoi les évangélistes ont-ils choisi comme milieu de vie et d’action un temps qui était presque contemporain au leur, distant d’à peine quelques décennies? Comment une prédication centrée sur un personnage n’ayant jamais existé, n’ayant jamais historiquement été exposé aux yeux et aux oreilles de la population, peut-elle recevoir un tel écho et engendrer un nouveau mouvement religieux? C’est totalement invraisemblable, et cela le demeure, faute d’une explication plausible de M. Bourgeois. J’exposerai ultérieurement les quelques bribes tout à fait insignifiantes qu’il propose (chap. 12).

41. DEUX POIDS DEUX MESURES — COMPARER AVEC L’INCOMPARABLE****Deux remarques de M. Bourgeois qui infirment sa propre théorie:

a) J’ai déjà fait remarquer que, dans le Nouveau Testament, les citations et les allusions issues de l’Ancien ne se référant pas au Christ sont toujours mises en rapport avec une réalité extérieure concrète: la mission de ; les persécutions endurées par Paul; les chrétiens de Rome ou de Galatie; etc. (voir plus haut, au début de la section consacrée au chap. 9). Dans le chapitre 10, M. Bourgeois relève un fait similaire à propos de l’étoile des mages chez Matthieu qui s’appuie sur une interprétation messianique de Nombres 24.17: Je le vois, mais non maintenant, Je le contemple, mais non de près. Un astre sort de Jacob, Un sceptre s’élève d’Israël. Il perce les flancs de Moab, Et il abat tous les enfants de Seth. (d’après la Nouvelle édition de Genève) M. Bourgeois cite Pierre Grelot qui écrit à la p. 209 de son livre (op. cit.) que cette « interprétation messianique de l’Étoile et du Sceptre […] a constitué l’arrière-plan de la seconde révolte juive (130-135), quand Siméon bar Kossiba, reconnu comme Messie par Rabbi Aqiba, prit le nom de bar Kôkéba: “fils de l’Étoile” ». Je demande alors: est-ce que l’attribution messianique de ce passage des Nombres fait de Simon bar Kôkéba une invention? Pourquoi quand il s’agit de Jésus et de la reconnaissance messianique de ses disciples, il s’agit d’une invention? Deux poids deux mesures M. Bourgeois…

b) Deuxième remarque: dans la conclusion de son dixième chapitre, l’auteur nous dit que les auteurs du Nouveau Testament ont « produit du texte sacré » [sic!] (p. 96) avec les mêmes procédés que les auteurs juifs de la même époque (c.-à-d. de 167 av. à 135 apr. J.-C.). Dans ce qu’il qualifie comme « parfait mépris pour la réalité historique » (p. 96), l’auteur relève la question de la pseudépigraphie (terme qui n’apparaît pas dans son texte) et de l’« antidatation » de certains écrits. Ainsi, fait connu pour le livre de Daniel, bien que l’histoire rapportée est censée se passer à l’époque exilique, l’analyse de son contenu permet de le dater au milieu du IIe siècle av. J.-C. C’est ce que l’on peut également remarquer quand des noms aussi anciens que prestigieux sont associés à certaines œuvres littéraires récentes: Hénoch, Moïse, Salomon, etc. Je me demande pourquoi M. Bourgeois fait référence à cette pratique, puisqu’elle ne trouve pas de parallèle dans le Nouveau Testament. En fait, si, elle trouve bien un parallèle, mais moyennant une véritable « révolution copernicienne » que M. Bourgeois ne remarque même pas! Premièrement, on ne peut pas dire que les évangiles soient des écrits antidatés. Deuxièmement, cette révolution dont je parle consiste dans le fait fondamental que l’autorité du Nouveau Testament et des témoins qui s’y expriment n’est pas référée à un personnage biblique ancien et de grand renom, mais à une personne qui n’est pas un personnage connu et vénéré de la tradition juive et dont la destinée tragique ne prépare nullement à ce qu’il le devienne. Paradoxalement, Jésus devient le nouveau centre de gravité, la référence ultime et décisive qui éclaire les temps (et les Écritures!), passé, présent et avenir. Il ne suffisait même pas que Moïse et les Écritures témoignassent de lui, même Dieu fit retentir sa voix pour dire: Celui-ci est mon Fils bien-aimé; […] Écoutez-le! (Mt 3.17 et 17.5; voir Dt 18.15) Désormais, ce qui fonde l’autorité des disciples, c’est Jésus reconnu et confessé comme Christ: il est celui qui envoie (apostolos = envoyé); il est celui dont les apôtres rendent témoignage; il est celui qui se trouve au centre de l’annonce de la Bonne nouvelle du salut; il est celui pour qui ils sont prêts à endurer toute persécution. M. Bourgeois est complètement aveuglé par ses présupposés mythistes, c’est pourquoi il est incapable de discerner les enjeux et de saisir la gravité de ce qui s’est passé au Ier siècle, ce dont témoigne d’une manière ou d’une autre le Nouveau Testament.

42. LE PROBLÈME DU TÉMOIGNAGE DE PAUL****Comment se fait-il qu’avant la rédaction des évangiles, donc avant la supposée fabrication de Jésus, Paul en sait autant sur la vie de Jésus? Je cite d’après Goguel (p. 124s): Jésus, « homme né de la femme (1Co 15.21; Rm 5.15; Ga 4.4) appartenant à la race d’Abraham (Ga 3.16; Rm 9.5) et descendant de la famille de David (Rm 1.3). Il a vécu sous la Loi juive (Ga 4.4; Rm 15.8). [Paul] mentionne ses frères et donne le nom de l’un d’eux, Jacques (1 Co 9.5; Ga 1.19; 2.9; cf. 1 Co 15.7). […] La mort de Jésus était présentée comme un acte d’obéissance à l’égard de Dieu et d’amour pour les hommes (Phil 2.8; Ga 2.20). Elle a été déterminée par l’hostilité des Juifs (1Thes 2.15) et par l’ignorance des archontes célestes qui les ont dirigés (2Co 2.8). Paul sait que Jésus a passé avec ses disciples la soirée qui a précédé sa mort et qu’au cours du dernier repas qu’il a pris avec eux, il a institué la cène (1Co 11.23). […] Presque à chaque page de ses épîtres, Paul rappelle que Jésus est mort sur la croix, il parle de sa mort violente (2Co 4.10), de l’effusion de son sang (Rm 3.25, etc.), des souffrances qu’il a endurées (2Co 1.5,7; Rm 8.17; Phil 3.10), de l’état d’épuisement par lequel il a passé avant d’expirer (2Co 13.4), des outrages qu’il a subis (Rm 15.3). Enfin il mentionne expressément son ensevelissement (1Co 15.4) et atteste la tradition sur les apparitions (1Co 15.4-8). »

43. LE PROBLÈME DE L’INSUFFISANCE DES DONNÉES ET LA FÉCONDITÉ DES ÉVANGILES ET DU NOUVEAU TESTAMENT

a) Si les auteurs des évangiles n’avaient réellement aucune contrainte extérieure et qu’ils étaient libres de puiser dans les Écritures comme bon leur semblait, pourquoi n’ont-ils pas davantage exploité cette « réserve » de textes, pourquoi rencontrons-nous des références scripturaires souvent très minces (une demi-phrase); parfois un patchwork mal fichu de différents morceaux de versets; d’autres qui semblent éloignées de leur lieu d’application; d’autres encore très vagues pouvant recevoir une multitude d’interprétations; etc. Je pense que M. Bourgeois devrait se livrer à l’exercice suivant: isoler et rassembler toutes les citations de l’Ancien Testament se trouvant dans le Nouveau, les mélanger et deviner à quel passage des évangiles, des Actes ou des épîtres, chacune fait référence.

b) Ensuite, je veux parler des récits ne pouvant pas s’expliquer par le recours à l’Ancien Testament: p. ex. le baptême de Jésus, les paraboles, les discours, le recrutement et l’incompréhension des disciples, le reniement de Pierre, le scénario de la Passion, etc. Qu’en fait M. Bourgeois? Il pourrait me répliquer que l’enseignement en paraboles est référé à un passage de l’Ancien Testament (cf. Mt 13.35). C’est exact. Mais ce qu’on n’explique pas, c’est d’où est sortie pas moins qu’une quarantaine de paraboles! M. Bourgeois pourrait aussi me faire remarquer que l’annonce de la « bonne nouvelle » est elle aussi référée à un passage de l’Ancien Testament (cf. Lc 4.18). Oui, mais cela explique-t-il la création pure et simple des discours de Jésus, de ses idées, ses positions et son comportement? Leur cohérence d’ensemble et de fond ne témoigne-t-elle pas d’une personnalité particulière ayant exercé une influence réelle sur son entourage?

c) Mais le problème ne s’arrête pas là, il se poursuit. Pourquoi après avoir rédigé son évangile, Luc se lance-t-il dans l’invraisemblable projet de raconter les premiers pas de l’Église, des premières étapes missionnaires dont Pierre et Paul sont les figures emblématiques? Je ne dis pas que tout ce que raconte Luc est historique. Comme pour l’évangile, le livre des Actes est porteur d’un projet théologique, d’après lequel Luc sélectionne, répartit et modèle son matériau pour lui donner un plan et la consistance d’un récit narratif. Et, surprise, le recours aux Écritures se poursuit: mort de Judas (1.20); récit de la Pentecôte (2.17-21); discours de Pierre (Ac 2, etc.); discours de Paul (Ac 13; etc.); légitimation de l’évangélisation des non-Juifs (13.47); etc. L’idée que tout est inventé en fonction des Écritures est de plus en plus difficile à tenir, car, au moment où les récits pénètrent davantage dans le fil de l’Histoire, on se rend compte que ce sont les faits considérés comme marquants par l’auteur qui ont conduit après coup aux Écritures, et non le contraire.

d) Ce mouvement se poursuit, comme on l’a vu, chez Paul. Un exemple suffira (il est repris de Roselyne Dupont-Roc, « Quand Paul lit les Écritures à partir de Jésus-Christ… » dans Foi et Vie, op. cit., p. 62-63). Citons Galates 1.14-16: j’étais plus avancé dans le judaïsme que beaucoup de ceux de mon âge et de ma nation, étant animé d’un zèle excessif pour les traditions de mes pères. Mais, lorsqu’il plut à celui qui m’avait mis à part dès le sein de ma mère, et qui m’a appelé par sa grâce, de révéler en moi son Fils…Pour expliquer le fait marquant de son appel par Dieu, Paul reprend « le langage de la vocation prophétique que l’on trouve chez Jérémie » (1.5): Avant de te façonner dans le ventre de ta mère, je te connais; avant que tu ne sortes de son ventre, je t’ai consacré; je t’ai établi prophète pour les nations. On retrouve le même langage chez Ésaïe (49.1): Dès le ventre de ma mère, le Seigneur m’a appelé par mon nom. À quoi donc Saül le juif pouvait-il se référer pour comprendre et exprimer ce qui lui arrivait, si ce n’est la Tora? Quel autre appui pouvait-il invoquer auprès de ses compatriotes juifs si ce n’est la Tora? Dupont-Roc écrit en conclusion: « Ainsi, Paul présente-t-il l’inouï de sa mission en l’appuyant sur le fond d’une tradition prophétique riche en ruptures et en annonces de l’inouï de Dieu. Et c’est encore dans les Écritures que Paul trouvera les mots pour annoncer aux païens un salut qui ne doit plus rien à la loi de Moïse! » Le procédé est manifeste! Pourquoi serait-il différent quand il est appliqué à Jésus de Nazareth? De l’histoire de Jésus à l’histoire de l’Église, de l’histoire de l’Église à Paul de Tarse, il y a une indéniable continuité dans le recours aux Écritures. Tout comme la parole de Dieu guide et éclaire la vie de tout Juif, la voilà qui sert de guide et de lumière pour amener chacun à reconnaître en Jésus la vraie Lumière et le chemin vers le Père (Vous sondez les Écritures, parce que vous pensez avoir en elles la vie éternelle: ce sont elles qui rendent témoignage de moi. Jn 5.39) C’est cette idée que Paul met en avant quand il parle de la Loi comme d’un pédagogue: Ainsi la Loi nous servit-elle de pédagogue jusqu’au Christ, pour que nous obtenions de la foi notre justification. (Ga 3.24; Bible de Jérusalem)

e) Disons enfin que la théorie mythiste est incapable d’expliquer ce qui motiva les auteurs évangéliques et celui des Actes. Mais aussi, de manière plus élargie, à comprendre le souffle et l’élan qui sont à la source du Nouveau Testament. M. Bourgeois peut bien avancer l’une ou l’autre idée, mais il est tellement vague et général qu’il n’y a absolument rien à en tirer. Nous verrons cela plus loin (chap. 12). Ceci dit, le Nouveau Testament donne des éléments de réponse. Cependant, M. Bourgeois est obligé de s’en passer, puisqu’ils ne correspondent pas à la théorie de la conspiration ni au caractère artificiel qui sont présupposés.

44. LE CAS APOLLOS: UN EXTRATERRESTRE? UN ALEXANDRIN DE GÉNIE QUI FABULE?****Voilà un procédé typique: alors que M. Bourgeois n’a pas répondu aux nombreuses et graves questions que soulève sa thèse mythiste, il choisit dans les textes ce qui pourrait, de près ou de loin, la conforter. C’est ce qu’il fait avec un récit des Actes des apôtres (18.24-28), où il est question d’Apollos:

24 Un Juif nommé Apollos, originaire d’Alexandrie, était arrivé à Éphèse. C’était un homme savant, versé dans les Écritures. 25 Il avait été instruit de la Voie du Seigneur et, l’esprit plein de ferveur, il prêchait et enseignait exactement ce qui concernait Jésus, tout en ne connaissant que le baptême de Jean. 26 Il se mit donc à parler en toute assurance dans la synagogue. Mais, lorsqu’ils l’eurent entendu, Priscille et Aquilas le prirent avec eux et lui présentèrent plus exactement encore la Voie de Dieu. 27 Comme il avait l’intention de se rendre en Achaïe, les frères l’approuvèrent et écrivirent aux disciples de lui faire bon accueil. Une fois arrivé, il fut, par la grâce de Dieu, d’un grand secours aux fidèles, 28 car la force de ses arguments avait raison des Juifs en public, quand il prouvait par les Écritures que le Messie, c’était Jésus. (TOB, avec modifications)

Quelles sont les déductions de l’auteur? Elles sont bien maigres. Aucune analyse n’est proposée, mais une simple paraphrase. Voyons de plus près.

♦   « Apollos n’est pas originaire de Palestine… » (p. 84). Oui, et alors? Paul non plus n’est pas originaire de Palestine. Moi non plus… Qu’est-ce que M. Bourgeois veut insinuer? Qu’Apollos n’est pas un témoin oculaire de Jésus? Personne ne le conteste! Alors? Comme si l’auteur accordait plus d’importance au témoignage de ceux qui seraient originaires de Palestine… Soit! Passons! Apollos est effectivement originaire d’Alexandrie. Dans le récit des Actes, il se rend à Éphèse. M. Bourgeois sait-il où Apollos se trouvait avant de se rendre à Éphèse? Non, il ne le sait pas. Il se contente de dire qu’il n’était pas originaire de Palestine, comme si à elle seule cette information avait valeur d’argument. En faveur de quoi?, je me le demande. M. Bourgeois néglige un détail important du texte qui nous informe qu’Apollos connaissait le baptême de Jean (18.25). Autrement dit, Apollos n’est pas l’extraterrestre venu de nulle part qui reçoit soudainement une instruction de je ne sais où. Il sait déjà certaines choses sur Jean-Baptiste et son baptême. Il n’était donc pas étranger au milieu baptiste, donc pas très loin des milieux chrétiens. Il est comme ces disciples d’Éphèse qui, bien que ne connaissant que le baptême de Jean, ont cru en celui à propos duquel Jean-Baptiste avait prêché: 3 Il (Paul) dit: De quel baptême avez-vous donc été baptisés? Et ils répondirent: du baptême de Jean. 4 Alors Paul dit: Jean a baptisé du baptême de repentance, disant au peuple de croire en celui qui venait après lui, c’est-à-dire, en Jésus (Ac 19.3-4).

♦ « …il était peu (pas?) informé de la vie de Jésus… » (ibid.). Comment M. Bourgeois sait-il qu’Apollos était peu (ou pas) informé? Pourtant, le récit des Actes est clair: Apollos avait été instruit (κατηχημéνος) de la Voie du Seigneur. On lui avait donc parlé de Jésus (par qui, on ne sait pas). Dans le livre des Actes, ce que l’auteur appelle la « Voie » (du salut; de Dieu; du Seigneur) se réfère au mouvement chrétien. Ensuite, le verbe grec katécheo (qui donnera plus tard catéchisme) peut avoir le sens d’informer et d’instruire. Il apparaît notamment dans le prologue de Luc (1.4), qu’il convient de citer in extenso, pour bien se rendre compte de ce que pourrait recouvrir le verbe katécheo: Plusieurs ayant entrepris de composer un récit des événements qui se sont accomplis parmi nous, 2 suivant ce que nous ont transmis ceux qui ont été des témoins oculaires dès le commencement et sont devenus des ministres de la parole, 3 il m’a aussi semblé bon, après avoir fait des recherches exactes sur toutes ces choses depuis leur origine, de te les exposer par écrit d’une manière suivie, excellent Théophile, 4 afin que tu reconnaisses la certitude des choses dont tu as été instruit (περì ων κατηχηθης λóγων). Même s’il est clair que le prologue lucanien est la marque d’une convention littéraire issue de la tradition historiographique antique et qu’il ne faut pas l’entendre dans un sens moderne, il n’est pas moins vrai que ces « instructions », ou « enseignements », ont une certaine consistance, pour ne pas dire une consistance certaine. Ce qui est valable pour Théophile, vaut également pour Apollos, même si c’est sans doute dans une moindre mesure.

♦ « …pourtant, grâce aux Écritures, il enseigne avec exactitude et polémique avec succès au sujet de Jésus. C’est incompréhensible. » (ibid.) Au contraire, il n’y a rien d’incompréhensible. Par contre, ce qui est effectivement incompréhensible, c’est de voir M. Bourgeois faire le tour de la question en seulement deux phrases, si l’on excepte la paraphrase et « C’est incompréhensible ». Ce doit être l’affaire d’une minute, une minute trente à tout casser. Est-ce de cette manière que M. Bourgeois s’attend à comprendre quoi que ce soit? Ce que je lis ici confirme ce que j’ai fait remarquer plus haut (en fin du point e)): Pour soutenir sa thèse absurde, M. Bourgeois est obligé de rendre ses sources absurdes, incompréhensibles. Faut-il mettre cela sur le compte d’un processus inconscient? M. Bourgeois serait enclin à négliger et traiter ses sources avec superficialité?; à écouter quelques impressions passagères et précipiter son jugement afin de ne pas être rattrapé par la raison et la voix du simple bon sens? Peut-être. Quoi qu’il en soit, le résultat est le même. Incompréhensible.

♦ « À moins que “parler de Jésus” ne signifie pas raconter des faits, mais lire intelligemment les Écritures. » (ibid.) Sur les présupposés fondamentalistes et historicistes de l’auteur, lire les critiques des chapitres 3 et 4 (dans le premier volet de ma critique consacrée au livre).

♦ « Pour cela, il vaut mieux être savant plutôt que témoin, initié (“instruit de la voie du Seigneur”) plutôt qu’informé. » (ibid.) Même remarque que la précédente. Notons toutefois que l’auteur utilise à nouveau le terme « initié » (voir à ce sujet la critique du chapitre 6, page 2). Quand on ne comprend pas, deux possibilités s’offrent à nous: essayer de comprendre ou dire n’importe quoi. Il y a de quoi s’interroger – et même rire – quand l’auteur fait d’Apollos un « initié » et qu’il cite un passage censé confirmer la chose: instruit de la voie du Seigneur (18.25). Or, quel est le rapport entre « initié » et « instruit »? Selon quelle nécessité logique M. Bourgeois parle-t-il d’initiation alors qu’il est clairement question d’instruction? Encore une fois »: c’est incompréhensible.

En réalité, ce n’est pas si incompréhensible que cela. Ce que M. Bourgeois veut démontrer c’est que, en gros, tout est sorti des Écritures (comme le lapin sort du chapeau). Non seulement les démonstrations d’Apollos et l’enseignement de Paul (deux démarches secondaires), mais aussi tout ce qui a pu être dit et écrit de et sur Jésus, y compris même son existence (le fondement premier, qui entraîne les démonstrations et l’enseignement de Paul et Apollos). Ce que M. Bourgeois n’a pas daigné nous expliquer, c’est ce qui justifie de reléguer non seulement les démarches secondaire mais aussi le fondement au rang d’invention. En quoi le fait qu’Apollos et Paul se réfèrent aux Écritures pour enseigner et démontrer que Jésus est le Christ implique-t-il sa non existence? Je n’ai pas besoin de m’étendre davantage à ce sujet (une section est néanmoins consacrée à Paul dans ma critique du chapitre 12 du livre de M. Bourgeois).

(Dernière mise à jour le 16 mai 2010)

* * *

Suite: Les chercheurs chrétiens sont-ils des pseudo-scientifiques au service de la religion et de l’orthodoxie?

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2 réponses à “La thèse mythiste évaluée

  1. Coulon André

    3 novembre 2013 at 07:57

    Bonjour Georges,
    J’ai lu l’article sur la  » thèse mythiste ».Si nous abordons le sujet avec des personnes athées de notre entourage, que pouvons- nous leur dire,sans forcer les choses! merci
    Cordialement André

     

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