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Si Adam n’a pas existé…

24 Fév

Dans le prolongement d’un autre article (Adam et Ève ont-ils existé?), j’aimerais proposer la réflexion suivante. En admettant que l’on réponde par la négative à la question posée, comment lire le troisième chapitre de la Genèse? Comment comprendre le récit communément appelé de la « chute » ou du « péché originel »? Doit-on changer notre manière de lire la Bible? Ou bien se résigner à admettre qu’elle est périmée sur certains points et qu’elle n’a plus grand chose à nous dire? Résolument, fermement, je maintiens que, sans rien perdre de son actualité, « la Bible dit vrai »! Voici pourquoi…

***

Récit fictif, mais message véridique

Si la représentation du péché d’Adam en Genèse 3 est fictive, ce que l’auteur véhicule par le moyen de cette représentation ne l’est pas pour autant. Pour les évangéliques (enfin, pas tous), la vérité du récit dépend aussi de son historicité, de son rapport aux « faits » qu’il dépeint. Même si un éminent théologien évangélique comme Henri Blocher peut fort bien admettre que le récit de Genèse 3 contient certains éléments symboliques, il lui est toutefois indispensable, par principe, de maintenir un « fond historique »1 au récit. D’où la nécessité d’un Adam historique, puisque sans lui tout s’écroule. On se situe ici dans l’ordre de la description (qui peut toutefois admettre un certain modelage littéraire), alors que je conçois ce récit comme représentation.

Un déplacement doit s’opérer

Au lieu de vainement maintenir l’historicité en Adam, il importe de la situer plutôt dans cet autre « Adam » qu’est l’auteur du récit (individuel et collectif, le peuple, la communauté), mais aussi dans tout lecteur (idem). Cela ne veut pas dire déterminer l’identité exacte de l’auteur, mais le considérer dans toutes les dimensions de son humanité, dans son historicité au sens large, accueillant dans sa conscience et sa foi la révélation de Dieu à laquelle il est rendu participant en tant que témoin2, ce à quoi le lecteur est aussi convié. Françoise Mies exprime clairement — mieux que je ne l’ai fait avant de la lire — cet ancrage dans le réel:

[…] même si l’histoire devait s’avérer fictive, elle garde un ancrage dans la réalité au moins de deux manières, en amont du texte et en aval. En amont, car la fiction est construite à partir de l’expérience vécue, même si c’est pour s’en distinguer ou pour la travailler. En aval, car en disant le réel à sa manière, elle rejoint l’expérience d’autrui, en l’occurrence du lecteur3.

Par le récit d’Adam, l’auteur ne nous parle pas de ce qui serait arrivé un moment donné à l’aube des temps mais de ce qu’il expérimente dans sa propre vie avec et devant Dieu (et cela peut être l’expérience d’une communauté, d’un peuple). En ce sens, je dirais que la Bible n’est pas inspirée de Dieu, mais inspirée de la vie avec Dieu! Pour clore ce point, ajoutons que si l’on maintient que l’humanité réelle des rédacteurs/auteurs bibliques est respectée et assumée, je ne vois pas comment on peut en même temps soutenir que Dieu leur insuffle des « informations » historiques pour compléter le tableau biblique! Gustave Martelet écrit justement que « l’auteur ne sait du début de l’histoire que ce qu’il projette, du présent qu’il connaît, sur le commencement qu’il ignore. »4

Valoriser l’auteur, c’est aussi apprécier l’aspect littéraire et artistique du récit. Ce dernier n’a rien de la retranscription immédiate d’une intuition prise au vol! Tout est longuement mûri, intelligemment disposé, artistement ouvré. On est très loin des représentations caricaturales que peut entretenir la mentalité populaire (parfois picturale) mettant en scène l’écrivain biblique en extase, voire possédé5 par l’Esprit le temps de coucher la révélation divine6.

Un exemple concret: le péché

Quel moyen narratif plus approprié pour souligner l’universalité et l’actualité permanente du péché que de le situer au commencement, dans un récit qui met en scène un individu nommé Adam, patriarche de l’humanité, dont proviennent tous les êtres humains? Dans cette perspective, l’auteur ne se trouve pas dans la position de dire: « Ce qu’Adam a vécu et que Dieu me révèle, je le vis. », mais: « Ce que je vis, Dieu me le révèle, et je le représente en Adam. » Citons à nouveau Martelet: « Fondé sur le report que l’auteur réalise à partir du péché actuel [celui qu’il expérimente dans sa vie], spirituellement compris, sur le premier péché [celui d’Adam], prophétiquement silhouetté, le péché initial décrit par la Genèse n’a d’autre contenu que la profondeur révélée du péché actuel. » Il poursuit:

C’est donc la réalité de celui-ci [le péché actuel] qu’il faut apprendre à lire dans le récit, estimé à tort historique, du premier des péchés. Sans doute ce péché est-il dit « historique » au sens où il éclaire les enjeux spirituels des péchés de l’histoire; il est donc historique dans sa portée, il ne l’est pas dans sa facticité […], il est parabolique; sa vérité n’est pas d’abord dans le récit, mais en nous qui le lisons, et qui nous l’appliquons comme une révélation de nous-mêmes. (p. 43)

Où est alors la vérité du récit?

Ainsi, la vérité du récit n’est pas dans le récit, pas plus que dans son rapport aux « faits », à leur exactitude, leur historicité. L’historicité d’Adam c’est l’historicité de la condition humaine devant Dieu, à la lumière de sa révélation. Le récit d’Adam nous révèle, par un revêtement littéraire d’apparence historique, des vérités sur notre condition historique profonde. On peut citer à ce propos le dogmaticien luthérien de Strasbourg Gérard Siegwalt:

Le mythe dit le mystère des choses, en l’occurrence de l’être humain. Il ne raconte pas une histoire réelle mais, sous la forme d’une histoire symbolique, il raconte — et initie ainsi à — la vérité sous-jacente à l’histoire réelle, ce qui veut dire, puisque cette vérité n’est pas extérieure à celle-ci mais inhérente à elle, qu’il raconte l’histoire profonde de l’histoire réelle, éclairant pas conséquent sa dimension de profondeur.7 

C’est en ce sens que le récit des origines est vrai, et c’est cette vérité profonde que le lecteur est appelé à atteindre, puisque, solidaires dans leur condition humaine, l’expérience initiale de l’auteur qui a conduit à l’élaboration du récit rejoint l’expérience du lecteur qui est en train de le lire.

_________________________________________________________

1. Henri BLOCHER, La doctrine du péché et de la rédemption, Vaux-sur-Seine, Édifac, 2000, p. 72.

2. Dans la conception évangélique de la doctrine de l’inspiration, le rôle de Dieu est majoré, tandis que le facteur humain est fortement négligé. Dieu, l’inspirateur, est constamment situé au premier plan — en fait sur tous les plans —, tandis que l’homme fait office d’instrument de la révélation biblique. Son humanité n’est tout simplement pas assumée. Pour préserver la Bible de toute erreur (doctrine de l’inerrance), tout est attribué à l’action divine, l’auteur biblique ne dit jamais rien qui ne soit exactement conforme à ce que Dieu lui a inspiré (doctrine de l’inspiration verbale). Il suffit pour s’en convaincre de lire la première déclaration de Chicago sur l’inerrance biblique (1978). Dieu est le seul véritable acteur dans le processus rédactionnel de la Bible: Dieu « a employé le langage comme mode de révélation » (art 4); « l’Écriture entière et toutes ses parties, jusqu’aux mots mêmes de l’original, ont été données par inspiration divine » (art 6); « Dieu nous a communiqué sa Parole par son Esprit, au moyen des hommes qui l’ont écrite » (art 7); « Dieu, dans l’oeuvre de l’inspiration, a employé les traits propres de la personnalité des auteurs qu’il avait choisis et préparés, comme leur style personnel » (art 8); les « auteurs bibliques  […] ont été conduits à parler ou écrire » (art 9).

Paul Wells ne s’exprime pas autrement: « Dieu se sert des moyens linguistiques qu’il a donnés aux hommes« ; Dieu utilise les médias du monde; « Dieu a créé les langages humains et il les a utilisés » ; « … il a choisi des serviteurs par l’intermédiaires desquels il s’est exprimé.« ; l’Esprit « a dirigé la rédaction » de la Bible. Ajoutons que pour Wells, le texte biblique a une origine à la fois humaine et divine, il a une « double nature« . « Les paroles viennent de Dieu par ‘l’instrumentalité’ de l’Esprit, mais ce sont bien des hommes qui ont parlé. » Si le Christ est « la Parole faite chair« , la Bible est « la Parole inscripturée » (Wells souligne). Ce processus est « inexplicable« . Voir son livre Dieu a parlé, Québec, La Clairière, 1997, p. 17-18.

Ronald Bergey également, à propos du Pentateuque: « Un livre divin, certes, émanant de l’Esprit de Dieu. […] Un livre humain, aussi, car son Auteur ultime s’est servi de l’esprit et de la plume de l’homme pour mettre en pages, en langage humain, dans le temps, une fresque littéraire contenant cette Révélation. » (« Littérature et théologie dans le Pentateuque. Quelques réflexions », La revue réformée n° 205, 1999) Comment peut-on parler de l’humanité des Écritures en des termes qui font toujours de Dieu l’unique sujet de l’action? Comment peut-on dire « un livre humain, aussi, car son Auteur ultime s’est servi… »?

Quelles que soient les nuances apportées, les affirmations relatives à la liberté humaine et à la pleine humanité des Écritures, Dieu occupe toute la place, écrasant, encombrant, superviseur obsédé par la préservation de Sa Parole; l’être humain s’en trouve banalisé, instrumentalisé, infantilisé, incapable, gênant le bon déroulement divin des opérations.

Remarquons que cette tendance existe aussi dans le catholicisme, même récent (Vatican II). Je pense toutefois que cela est surtout dû au genre littéraire magnifiquement pesant du jargon dogmatique officiel de l’Église catholique. Ainsi, nous lisons dans la constitution dogmatique Dei Verbum (§ 11 et 12): « En vue de composer ces livres sacrés, Dieu a choisi des hommes auxquels il eut recours dans le plein usage de leurs facultés et de leurs moyens, pour que, lui-même agissant en eux et par eux, ils missent par écrit, en vrais auteurs, tout ce qui était conforme à son désir et cela seulement. […] Cependant, puisque Dieu, dans la sainte Ecriture, a parlé par des hommes à la manière des hommes, il faut que l’interprète de la sainte Ecriture, pour voir clairement ce que Dieu lui-même a voulu nous communiquer, cherche avec attention ce que les hagiographes ont vraiment voulu dire et ce qu’il a plu à Dieu de faire passer par leurs paroles.« 

3. Françoise Mies, L’espérance de Job, Leuven, Peeters, 2004, p. 219-220. Je précise que le contexte de cette citation est l’existence de Job et l’historicité du livre qui porte son nom. La situation d’Adam est similaire à celle de Job, de sorte que ma propre réflexion rejoint celle de Françoise Mies.

4. Gustave MARTELET, Libre réponse à un scandale. La faute originelle, la souffrance et la mort, Paris, Cerf, 1986, p. 50.

5. Bien qu’il soit en fait plus exacte de dire que dans la plupart des représentations picturales l’écrivain inspiré est interpellé, dans sa vie et sans cesser d’être lui-même, par l’élément du tableau tenant lieu de présence divine (un ange, une source lumineuse, etc.). Cela comporte évidemment d’autres implications théologiques beaucoup plus intéressantes, outre que cela rejoigne fort opportunément mon propos.

6. Gleason Archer parle du chapitre 3 de la Genèse comme d’une « révélation couchée par écrit dans un document inspiré » (Introduction à l’Ancien Testament, Emmaüs, 1991, p. 226).

7. Dogmatique pour la catholicité évangélique, IV.2., Genève, Labor et Fides, 2005, p. 100.

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8 réponses à “Si Adam n’a pas existé…

  1. alexandre picard

    25 février 2011 at 02:49

    Les passages suivants me rejoignent beaucoup: « la Bible n’est pas inspirée de Dieu, mais inspirée de la vie avec Dieu! »

    Ainsi que : « Valoriser l’auteur, c’est aussi apprécier l’aspect littéraire et artistique du récit. (…) Tout est longuement mûri, intelligemment disposé, artistement ouvré. »

    Je trouve une grande cohérence/paix dans ma foi depuis que j’apprends à recevoir la Bible tant pour sa part Divine que pour sa part humaine. Je n’ai jamais pu être complètement en paix avec une lecture « fondamentaliste » de la Bible (chaque lettre, chaque virgule, chaque point est inspiré – voir cité – de Dieu.)

    Je trouve la Bible d’autant plus belle en l’accueillant en tant que livre autant marqué par sa divinité que par son humanité. C’est aussi ainsi que je me représente le Dieu de paix et de grâce: il œuvre au travers de notre humanité et par notre humanité. Il n’a pas honte de nos limites/erreurs/créativité. Au contraire, il oeuvre au travers d’elles.

    Enfin, quelle liberté je trouve en m’autorisant à croire que la véracité de la Bible (dans son essence) ne dépend pas de sa valeur historique et/ou scientifique… pas plus qu’elle ne dépend du fait que la Bible soit sans « erreurs ».

    Merci encore.

     
    • exégèse et théologie

      25 février 2011 at 13:34

      Merci pour votre commentaire.

      Je pense que vous avez bien saisi et intériorisé dans votre foi les enjeux que je tente d’exprimer. En ce sens, votre témoignage est précieux.

      Cordialement

       
  2. Benoit H.

    11 janvier 2012 at 12:41

    Article passionnant!
    La doctrine du péché originel reste celle qui me pose le plus de questions.

    Si Adam est finalement chacun d’entre nous, quelle différence avec le pélagianisme?

    Y-a-t-il un risque de « biologiser » l’origine du péché, voire d’attribuer à la nature même de l’homme la tendance au mal?

     
    • Daras © —

      11 janvier 2012 at 18:54

      Comme vous le dites, cette doctrine pose question et même problème, il faut bien le dire. Dans tous les cas, il me semble nécessaire de faire la part des choses entre les textes bibliques et toutes les querelles théologiques survenues des siècles plus tard au sein de l’Église. Dans mon article, je ne fais que proposer une lecture possible sans historicisation. Je ne dis pas en quoi consiste le péché, comment il est apparu pour la première fois et comment il se fait que tous les humains et même la création toute entière en soient touchés. Cette question nous dépasse largement. Comme je le propose dans mes articles, c’est sans doute à partir de l’oeuvre de salut en Jésus-Christ, à propos de laquelle nous avons beaucoup plus d’informations, qu’il convient de penser le péché et les péchés des hommes. Mais je ne saurais en dire davantage sans préparation.

       
  3. Bruno Synnott

    11 mars 2012 at 13:43

    Merci pour cet excellent article. Je partage à 100% ta conclusion. Quant à l’innérance, j’y adhère encore, mais je confesse que les évangéliques (dont j’en suis) l’utilise fort mal en pensant que Dieu a inspiré une vérité « historique » ou « factuelle » aux auteurs de Ge 1-3. L’innérance pour être réellement équilibré, doit faire appel à l’exégèse scientifique, à l’étude des sources, etc. Sinon on revient à une Bible-Coran!

     
    • Georges Daras

      12 mars 2012 at 17:08

      Bonjour Bruno!

      Merci pour ton commentaire. Je partage à mon tour ce que tu dis sur l’inerrance, mais je me demande toutefois à quoi une telle doctrine pourrait servir. Je ne m’y réfère pas personnellement. Mais peut-être as-tu ta propre définition, qui s’écarte de la conception évangélique classique.

       
      • brunooo36

        16 décembre 2012 at 01:02

        En effet. Après avoir lu tes articles sur l’inerrance, et après avoir réalisé tout ce que cette doctrine implique, je suis bien obligé de l’abandonner. Je suis heureux de savoir qu’on peut être évangélique sans adhérer à l’inerrance!

         
      • Georges Daras

        16 décembre 2012 at 15:49

        Bien heureux d’avoir contribué à alimenter ta réflexion!

        PS: attention à l’orthographe de ce mot un peu bizarre qu’est l’inerrance (et non « innérance »)! J’ai corrigé dans ton commentaire.

         

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